Maison de la Philosophie

L'Hippias majeur

Conférence par Brigitte Boudon

 

L’Hippias majeur, le « grand » Hippias, met en scène le sophiste Hippias d’Elis et Socrate. Un autre dialogue est le petit Hippias, ou Hippias mineur. Les deux dialogues mettent en scène les mêmes personnages et l’un est plus grand que l’autre. L’un traite du Beau et l’autre traite de la fausseté, ou la tromperie.

 

Hippias et Socrate se rencontrent à Athènes pour discuter d’un thème unique. Hippias est un des sophistes les plus célèbres parmi les Grecs.

 

Parfois présenté comme un dialogue socratique ou « de jeunesse » car il en possède des trois principales caractéristiques :

. la simplicité et la brièveté de l’entretien

. l’examen d’une unique notion que l’on cherche à définir

. un entretien mené par Socrate qui s’attache à réfuter son interlocuteur pour dénoncer les opinions de celui-ci et l’engager à mener sur lui-même une salutaire réflexion.

 

C’est un dialogue aporétique et même si la définition attendue n’est pas réellement produite, la réfutation n’est pas vaine et n’est pas synonyme d’échec.

 

En fait, l’Hippias contient les thèses platoniciennes des dialogues dits de maturité. Notamment sur la théorie des Idées et des réalités intelligibles.

 

Un interlocuteur anonyme

 

C’est l’une des caractéristiques de l’Hippias majeur.

Dans d’autres dialogues, Socrate utilise ce procédé de faire intervenir un interlocuteur anonyme ou imaginaire qui pose des questions, mais ici le procédé est utilisé tout au long du dialogue. C’est un choix dramatique qui affecte l’ensemble du dialogue ; il joue un véritable rôle entre les deux interlocuteurs principaux. Le personnage anonyme questionne les deux personnages principaux et met les deux discours sur un pied d’égalité.

En fait, ce personnage reproduit le ton, le vocabulaire et les moeurs de Socrate. C’est à la fin du dialogue qu’on apprend qu’il vit dans la maison de Socrate. C’est donc une sorte de double fictif de Socrate.

 

Plusieurs raisons :

. c’est le moyen de dénoncer avec virulence la sottise d’Hippias par un autre, sans avoir soi-même à assumer la brutalité de la condamnation ;

. cela introduit une forme de jugement critique au sein même du dialogue, à la manière d’une instance qui jugerait la pertinence des propos échangés ; ceci rend les propos moins subjectifs.

. il rend compte des doutes et des contradictions que rencontre Socrate dans son cheminement et questionnement.

 

 

L'argument du dialogue

 

Hippias est donc à Athènes pour y prononcer une conférence sur les personnages d’Homère et sur la qualité éthique de leurs actions, et le dialogue entre Socrate et lui se déroule trois jours avant cette conférence.

 

Le dialogue comporte une longue entrée en matière où l’activité d’Hippias est présentée et notamment la différence entre anciens savants et nouveaux Sophistes (sur la question de leur rémunération) et surtout pourquoi ses compétences de sophiste ne sont pas universellement reconnues, puisque par exemple, la ville de Lacédémone (Sparte) a refusé de l’écouter.

 

Socrate demande à Hippias de l’aider à répondre à une question, ou plus exactement de répondre à une objection que lui a faite un interlocuteur anonyme qui reprochait à Socrate de se prononcer sur ce qui est beau ou laid sans pouvoir expliquer le critère qui l’autorise à en juger.

 

Lecture texte page 65 (Edition Garnier-Flammarion)

 

Hippias accepte de secourir Socrate et de lui répondre comme ce dernier devrait répondre à son interlocuteur anonyme.

 

On se demandera donc ce qu’est le beau.

 

L’Hippias est l’examen successif des réponses données à cette question. Ces réponses sont au nombre de 7, et elles ont pour particularité de ne pas être proposées toutes par Hippias, mais tour à tour par les 3 interlocuteurs.

 

Les premières difficultés d’Hippias pour comprendre la question

Lecture texte page 68

La question porte sur la définition du mot grec : to kalon, le beau. C’est un adjectif substantivé, l’adjectif beau se disant kalos. C’est une manière de distinguer la qualité elle-même de ce qui possède cette qualité.

L’expression auto to kalon, le beau lui-même, le beau en soi, appuie cette distinction.

 

Les trois premières réponses d’Hippias

La première réponse : le beau, c’est une belle vierge.

 

Lecture texte page 68- 69

Socrate objecte que la définition est trop restreinte : il n’y a pas que les vierges qui soient belles, puisqu’on peut trouver belle une marmite, comme bien d’autres choses.

Lecture texte page  69-70

Cette étape permet de distinguer la multiplicité d’objets perçus par les sens et possédant une qualité commune, et d’autre part, cette qualité elle-même, qui a une existence propre.

Le thème est ici une excuse pour parler de manière plus large d’autres exemples de multiplicité.

Lecture texte page  72

Le beau accomplit trois activités :

1. Il pare ou ordonne les belles choses (parure)

2. Il s’ajoute à elles de différentes manières (ajout ou renfort) ; l’action causale n’est pas lointaine ou abstraite, mais bien une présence réelle et effective.

3. Il les fait paraître belles

 

La qualité s’ajoute à ce qu’elle qualifie et apporte à l’objet une puissance, une dynamique que cet objet ne possédait pas.

Conclusion : aucune belle chose, rien de ce qui est beau, n’est le beau lui-même.

 

La seconde réponse : le beau, c’est l’or

 

Lecture texte page  72

 

Réfutation de Socrate : page 73-74-76

 

Conclusion : le beau n’est pas un objet particulier susceptible de venir s’ajouter à n’importe quel autre objet. L’or ne rend pas forcément belle toute chose.

Page 76 : Hippias finit par comprendre la question.

 

 

La troisième réponse : le beau, c’est une vie humaine réussie et glorieuse.

 

Lecture texte page  77

 

Réfutation de Socrate : ce qui est honorable pour certains hommes ne l’est pas pour tous.

Le beau ne peut pas être le produit d’un jugement

Hippias reformule bien l’exigence : le beau est quelque chose qui, jamais, nulle part et pour personne ne puisse apparaître laid. »

 

Lecture texte page  81

 

En écartant les trois définitions proposées par Hippias, Socrate fait avancer la réflexion. Celle-ci n’est pas stérile, mais elle contribue à préciser, même si c’est par défaut et en l’épurant, la recherche de ce que doit être le beau.

 

La proposition de l’interlocuteur anonyme

 

La quatrième réponse : le beau, c’est le convenable.

 

Lecture texte page  82

 

Si le beau n’est ni un objet, ni une espèce d’objets, ni un jugement de valeur prononcé par telle ou telle personne, il doit donc consister en une réalité.

 

Cette définition offre une issue : le beau est ainsi défini en amont des belles choses, comme la cause qui ferait apparaître belles les belles choses.

 

Il précise les modalités de l’action de la cause sur les effets : le convenable est ce qui se joint, ce qui s’ajoute ou s’adjoint à la chose et la rend belle parce qu’il lui est présent. La qualité se joint à ce qu’elle qualifie.

 

Le convenable est défini par son action causale sans que l’on connaisse le statut réel de cette cause. Est-elle simplement explicative et abstraite, ou bien doit-on lui reconnaître un rôle réellement agissant ?

 

La qualité qui vient s’ajouter ou s’adjoindre aux choses modifie la manière dont ces dernières apparaissent ou modifie ce qu’elles sont ?

Par exemple, pour le beau, qu’elles apparaissent belles ou non.

 

Réfutation de Socrate : le beau ne peut pas être identifié au convenable, parce qu’il fait simplement apparaître belles les choses auxquelles il s’ajoute, alors que le beau les fait être réellement belles.

 

Lecture texte page  84

 

C’est donc à Socrate que le dialogue laisse le soin de donner à son tour une définition.

Lecture texte page  85

 

Les trois propositions de Socrate

La cinquième réponse : le beau, c’est l’utile (page 85-86)

La sixième réponse : le beau, c’est l’avantageux

 

Ce sont deux propositions relativement homogènes, faisant appel à des critères éthiques.

Le beau est conçu comme un critère éthique et il en est de même du bon et du juste.

Cette norme, qui est une qualité, doit être, selon Platon, indépendante des sujets qui en jugent et, d’une certaine manière, indépendante des objets eux-mêmes. C’est à cette double condition que la norme ne sera pas relative, mais qu’elle aura au contraire une existence absolue :  le beau, le bon, le juste, le bien … doivent exister par eux-mêmes.

 

Ces deux définitions seront écartées par Socrate lui-même, car elles sont incomplètes, plutôt qu’elles ne sont fausses.

 

Lecture texte page  93

 

La cinquième réponse : le beau, c’est le plaisir que l’on prend à travers l’ouïe et la vue.

 

Lecture texte page  93

 

Si le beau est la cause des belles choses, c’est parce qu’il les rend belles en provoquant une certaine jouissance, un certain plaisir. C’est une précision par rapport à l’ajout que procure le beau.

 

La belle peinture, la belle musique ont une même qualité sans pourtant l’avoir acquise de la même manière.

 

Aucune chose particulière ne peut coïncider avec sa qualité : ce n’est toujours que sous un certain rapport que la qualité est possédée.

 

Ceci renoue avec la beauté relative des femmes, belles par rapport aux singes, mais laides par rapport aux déesses. La qualité ne se manifeste que relativement dans les choses particulières.

 

Conclusion sur une définition seulement vraisemblable du beau comme étant le plaisir avantageux.

 

Lecture texte page  107

Lecture Conclusion page 109 : l’interlocuteur anonyme est la conscience de Socrate.

Ce dialogue pose dans toute son ampleur une question qui est à la fois de l’ordre de la connaissance, mais aussi d’ordre ontologique : celle de la possession, par des réalités particulières, de qualités qui les déterminent et font d’elles ce qu’elles sont.

 

Pourquoi et comment une chose quelconque possède les qualités qui sont les siennes ?

 

Cette question autour de la notion de participation (divergence entre Platon et Aristote) est celle de la connaissance et de la définition : connaître une chose, c’est la définir, c’est-à-dire lui attribuer des qualités qui permettent de la classer dans une espèce.

 

Trois constats sont ici rencontrés :

 

. une chose particulière possède plusieurs qualités et elle ne coïncide entièrement avec aucune de ses qualités ou, autrement dit, la qualité reste distincte de la chose qu’elle qualifie. Cette qualité existe par elle-même et elle a même un statut causal.

 

. des réalités distinctes peuvent posséder une même qualité mais ne la possèdent pas de la même manière, ou la qualité ne se donne ni ne s’ajoute à ce qu’elle qualifie d’une seule et même manière

 

. les choses particulières ne possèdent que relativement et provisoirement les qualités qui sont les leurs.

 

L’intérêt de l’Hippias est d’avoir mis successivement en évidence ces trois constats, tout en avançant dans la définition de ce qu’une qualité comme le beau doit être afin de s’ajouter à des choses particulières.

 

Les exemples mentionnés de qualités autres que le beau sont : la justice, le savoir, le convenable, l’utile, la puissance, l’avantageux, et enfin le bon.

Sept qualités au total sont substantivées.

 

La notion de participation est essentielle  : la chose qualifiée prend ou reçoit une part de la qualité elle-même.

 

Note :

Les pages des textes cités correspondent à l’édition Garnier-Flammarion.