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Maison de la Philosophie

Le Ménon

Conférence  par Brigitte Boudon

Peut-on devenir vertueux ?

Cette question ouvre le dialogue qui s’appelle Ménon.

 

Ce dialogue a été écrit vers 380 avant J.-C., donc une dizaine d’années après le Gorgias, au moment où Platon accède à la pleine maturité de sa pensée et il y exprime un des plus fameux sujets de doute et d’interrogation du monde grec classique.

 

Dans ce dialogue, la question de savoir si la vertu s’enseigne est posée à Socrate par Ménon, un jeune noble thessalien en visite à Athènes.

 

Texte page 125 (Edition Garnier-Flammarion)

 

Dès les premières tentatives de réponse, il apparaît que Ménon et Socrate ne conçoivent pas de la même façon la vertu de l’homme vertueux.

En effet, la vertu, est-ce la qualité propre de la civilisation grecque, l’areté, l’excellence du citoyen ou le talent de l’homme politique ?

Ou bien, est-ce, comme l’entend Socrate, la vertu qui est subordonnée au plus strict exercice de la justice ?

 

Et jusqu’où ces deux idées de la vertu divergent-elles, quelles conséquences entraînent-elles, quelle vie d’homme en résulte ?

 

Le Ménon nous fait voir, avec beaucoup de détails, l’opposition de ces deux conceptions du bien et de la réussite humaine.

 

Mais le Ménon est aussi un des textes fondateurs de la philosophie de la connaissance.

En effet, si un des premiers problèmes abordés dans le dialogue est de savoir comment définir la vertu, on en vient rapidement à se demander comment définir une chose quelconque, s’il est possible de chercher à connaître ce qu’on ne connaît pas, si l’on peut ne rien savoir de l’objet qu’on cherche.

 

Les réponses que Platon apporte à ces questions sont restées fameuses auprès de nombreux philosophes depuis l’Antiquité jusqu’à nous.

C’est dans le Ménon, pour la première fois, que l’idée d’une connaissance prénatale qui appartienne à l’âme indépendamment de tout apprentissage, est exposée de manière systématique et argumentée.

 

Leibniz écrit : « Dans ce que Platon appelle Réminiscence, il y a quelque chose de solide et même plus, car nous n’avons pas seulement une conscience de toutes nos pensées passées, mais encore un pressentiment de toutes nos pensées futures. »

 

Dans cette vision de la Réminiscence de Platon, la certitude que nous avons de l’existence d’une telle connaissance antérieure fait de nous des êtres pour qui l’acte de chercher est une nécessité, la première tâche de la pensée.

 

Puisque nous savons aussi qu’au terme du processus de la réminiscence ou de l’anamnesis, le rappel à la conscience des vérités possédées de façon latente par l’âme est possible, nous disposons de toute l’assurance requise pour chercher à connaître davantage, pour étendre notre connaissance, pour la transmettre, pour l’enseigner surtout.

 

Le Ménon est enfin la dernière défense de Socrate que Platon ait écrite.

Ce dialogue évoque avec un extrême réalisme les menaces qui pesaient sur Socrate quelques années avant sa mort (comme dans le Gorgias). Il restitue un étonnant face-à-face entre Socrate et Anytos, l’instigateur du procès où Socrate fut condamné à mort.

 

Malgré l’évocation constamment faite dans le Ménon des thèses et convictions de Socrate, Platon a sans doute écrit là son premier dialogue qui n’est déjà plus un dialogue socratique. Des thèmes absents des dialogues précédents (Hippias, Protagoras, Euthyphron) et qui se retrouveront souvent dans les œuvres ultérieures, apparaissent ici pour la première fois.

 

Certains auteurs considèrent que le Ménon est le point tournant du développement philosophique de Platon.

 

Dans le Ménon, apparaît plus clairement Platon derrière Socrate que dans les ouvrages précédents : par exemple, on entend parler Socrate de mathématiques, de figures et d’hypothèses.

 

Dans le Ménon, les problèmes abordés sont divers et les propos sont concentrés. Les questions logiques et épistémologiques sont associées aux questions éthiques et politiques. Peut-être plus que d’autres dialogues, il fait voir le travail de la pensée, comment on approche d’une vérité dont on connaît avec conviction la présence, mais dont on ignore encore la forme.

 

« Si le Phédon et le Gorgias sont de nobles statues, le Ménon est un joyau. »

 

Les personnages du Ménon

Dans le Ménon, quatre personnages interviennent : Ménon et Socrate sont présents d’un bout à l’autre du dialogue. Un jeune garçon, serviteur de Ménon et Anytos, l’hôte de Ménon à Athènes, apparaissent brièvement pour ne s’entretenir qu’avec Socrate.

 

Ménon :

C’est un personnage historique. Ménon est jeune, riche et a nombreux serviteurs. Il a reçu une bonne éducation, il connaît les poètes, la géométrie, les explications scientifiques, ; il est l’ami et élève du rhéteur Gorgias. Ménon rappelle qu’il a lui-même déjà prononcé de nombreux discours sur la vertu. Fait-il partie des sophistes, dont la spécialité était précisément l’enseignement de la vertu ? Les indications ne permettent pas de le savoir : Ménon est un pur produit de l’éducation rhétorico-sophistique, particulièrement doué pour les discours sur la vertu, mais on le voit aussi se montrer très réservé à l’égard de l’enseignement des Sophistes.

 

En tout cas, le portrait qu’en fait Platon est un des plus bienveillants parmi tous les témoignages que nous ont laissé les auteurs antiques.

 

Anytos :

Il est sans aucun doute l’instigateur du procès de Socrate. Dans le Ménon, on voit Anytos menacer Socrate. Par ailleurs, Socrate fait une ultime recommandation à Ménon :

 

«  tu essaieras de convaincre aussi ton hôte, Anytos, (…) si tu parviens à le convaincre, ce sera aussi au profit des Athéniens », peut-être une allusion au procès qu’Athènes intentera à Socrate.

 

Il est très probable qu’Anytos était mort à l’époque où le Ménon fut écrit, et qu’un certain retournement des esprits avait eu lieu en faveur de Socrate.

 

La haine d’Anytos à l’égard de Socrate peut avoir plusieurs causes :

. personnelles : des divergences sur l’éducation du fils d’Anytos ; Socrate lui reproche d’avoir mal éduqué son fils qui est devenu un ivrogne et un débauché. Le débat sur la capacité des pères à éduquer leurs enfants s’inspire sans doute du cas d’Anytos.

 

. Anytos pense que les valeurs sur lesquelles la société athénienne est fondée ne sont ni à critiquer ni même à étudier, mais à reproduire. L’intervention critique de Socrate provoque donc sa haine, partagée par bien d’autres hommes politiques, vis-à-vis de ceux qui critiquent les valeurs de la cité ou qui dénoncent le manque de conformité entre les actions des politiques et les valeurs que ceux-ci proclament.

 

. Anytos met Socrate dans le même panier que les Sophistes…. par son recours incessant à la discussion, à la réfutation ….C’est un anti-intellectuel.

 

Le jeune garçon, serviteur de Ménon

Même s’il est une sorte de serf, le garçon comprend fort bien ce que lui demande Socrate, et répond avec facilité. C’est bien sûr le sujet d’une expérience, avec un esprit vierge d’informations, mais doté de toutes les compétences intellectuelles requises.

On ne lui a rien appris, donc il ne sait rien ; mais il peut tout redécouvrir parce que son âme, comme toute âme humaine, sait toutes choses.

 

Socrate propose ainsi un modèle alternatif de la connaissance et de l’apprentissage. Alors que la sagesse est traditionnellement reconnue comme appartenant aux hommes libres (qui disposent du loisir, nécessaire à l’acquisition du savoir), et vieux (qui ont de l’expérience), Socrate se tourne vers un jeune esclave. Il finit par trouver davantage de choses que son maître cultivé Ménon.

Socrate

Il présente plusieurs traits inattendus :

. Socrate affirme qu’il est nécessaire de chercher ce qu’on ne sait pas, après avoir clairement compris qu’on l’ignore. Pour cela, il atténue l’exigence critique qui le caractérise dans les premiers dialogues. Il accepte le recours à une procédure d’examen par hypothèse, qui permet de parvenir à certaines conclusions provisoires.

. le Socrate du Ménon est un Socrate mathématicien qui, à trois reprises, nous fait voir ses connaissances géométriques. Ceci se retrouvera dans de nombreux dialogues ultérieurs.

 

. une certaine valorisation des hommes politiques :  ceux-là même qui étaient critiqués sans merci dans le Gorgias, se voient attribuer une forme de rapport au bien et au vrai (opinion vraie).

Il leur reconnaît une certaine justesse d’action sans réelle compétence ni philosophie.

 

. Socrate plus affirmatif notamment dans la question de la Réminiscence. Apprendre, c’est se souvenir.

 

Donc un Socrate moins socratique et un Socrate plus platonicien.

 

Les arguments de Ménon

Le Ménon comprend cinq actes bien distincts :

 

I – Ménon et Socrate :

QU’EST-CE QUE LA VERTU ? LA RECHERCHE INFRUCTUEUSE D’UNE DEFINITION

 

Ménon demande à Socrate si la vertu s’enseigne. Socrate refuse de répondre. Ignorant ce qu’est la vertu, il ne peut rien dire sur elle, mais invite Ménon à la définir.

 

Ménon répond que la vertu d'un homme consiste à bien administrer les affaires de sa patrie et celle d'une femme à bien gouverner sa maison et qu'il y a une vertu propre à chaque âge et à chaque condition. En fait Ménon donne des exemples, et pas une définition.

Socrate n'est pas satisfait de cette réponse. Il demande alors s'il y a un caractère commun à toutes ces vertus.

Ménon propose comme caractère commun la capacité à commander.

Socrate n'est toujours pas satisfait : il s'agit encore d'une vertu particulière qui n'est pas commune à tout le monde, par exemple à l'enfant ou à l'esclave. Ménon se hasarde à une troisième définition : le désir des belles choses joint au pouvoir de se les procurer, mais Socrate n'est toujours pas satisfait.

On voit ici l'importance de la différence entre « définition » et « exemple » : Ménon ne donne que des « exemples » de vertu, jamais une « définition ». La définition ne peut consister en l'énumération, même exhaustive, des objets sur lesquels porte le concept à définir (ici la vertu). Le concept est toujours le résultat d'une opération d'abstraction, c'est-à-dire le travail intellectuel de dissociation des propriétés ou caractères de l'objet et de sélection de celles qui sont en commun donc pertinentes pour définir l'objet.

Un intermède sépare cette première partie de la suivante : Ménon, acculé au doute et à la perplexité, compare Socrate à une torpille de mer qui engloutit tous ceux qu'elle touche.

Socrate veut bien accepter cette comparaison si la torpille coule avec ce qu'elle touche, car il est aussi embarrassé que Ménon.

Ménon dit alors qu'il est impossible de chercher une chose dont on ne connaît pas la nature, puisqu'on ne sait pas même ce que l'on doit chercher.

Texte pages 150-151


II – Ménon, Socrate, le jeune esclave :

LA NOTION DE LA REMINISCENCE

Ménon tente de montrer à Socrate qu’il ne lui sera jamais possible de chercher ce dont il ne sait absolument pas ce que c’est. C’est le paradoxe de Ménon.

 

Socrate rappelle alors une doctrine selon laquelle l’âme est immortelle et a acquis antérieurement la connaissance de toutes choses.

 

Texte pages 152-154

Comme Ménon est dubitatif, Socrate propose de faire une expérience, avec le jeune esclave de Ménon. Le problème posé est de construire le carré double d’un carré donné. Après deux fausses réponses, le garçon reconnaît ignorer la solution.

 

Texte page 163

 

En lui posant plusieurs questions, Socrate l’amène à découvrir que c’est sur la diagonale du carré donné que le carré double est construit.

C’est d’abord une opinion vraie, et ensuite, au terme de répétitions et d’approfondissement, ce sera une connaissance.

 

Texte page 168-169

 

Puisque ces connaissances n’ont pas été apprises dans la vie présente, elles appartiennent à l’âme antérieurement à son incarnation. Cette certitude nous assure qu’il est nécessaire de chercher et qu’il est possible de découvrir.

 

III – Ménon, Socrate

RETOUR A LA QUESTION DE L’ENSEIGNEMENT DE LA VERTU.

L’EXAMEN A PARTIR D’UNE HYPOTHESE. LA VERTU EST-ELLE CONNAISSANCE ?

Socrate consent à rechercher si la vertu s’enseigne et recommande de procéder en faisant une hypothèse sur la nature de la vertu. S’il est évident que seule la connaissance s’enseigne, on admet que, si la vertu est connaissance, elle s’enseigne ; sinon, elle ne s’enseigne pas.

 

Considérant que la vertu est un bien et qu’elle est utile, considérant aussi que la raison est le seul principe de la réussite de toute action, on déduit que la vertu est une forme de raison, et qu’elle s’enseigne.

 

Texte page 177

 

Première conséquence : si la vertu s’enseigne, elle ne s’acquiert donc point par nature.

Deuxième conséquence : si la vertu s’enseigne, il doit exister des maîtres qui l’enseignent et des élèves qui l’apprennent.

 

IV – Ménon, Socrate, Anytos

RECHERCHE DES MAITRES DE VERTU : COMMENT ACQUERIR LA VERTU ?

  1. Les sophistes, maîtres de vertu ?

Socrate demande à Anytos, hôte de Ménon, s’il admet que les sophistes, qui déclarent enseigner la vertu et se font payer pour cela, l’enseignent réellement.
Anytos s’indigne et accuse les sophistes de corrompre les jeunes gens, au lieu d’enseigner la vertu. Mais il avoue ne connaître aucun sophiste et se montre incapable d’expliquer leur succès.

 

  1. Les hommes politiques athéniens, maîtres de vertu ?

Anytos admet que les plus brillants hommes politiques d’Athènes n’ont pas su enseigner leur vertu à leurs propres fils. Anytos se retire furieux …

 

  1. Est-il impossible d’enseigner la vertu ?

 

Si l’on ne peut trouver nulle part de maître de vertu, il est probable que la vertu ne s’enseigne pas.

 

V – Socrate, Ménon

LA VERTU EST UNE OPINION VRAIE. DIFFERENCE ENTRE OPINION VRAIE ET CONNAISSANCE.

 

La vertu serait plutôt une opinion vraie et pas une connaissance. L’opinion vraie est utile même si elle n’est pas aussi stable ni assurée que la connaissance. (statues de Dédale…)

 

La vertu des hommes politiques serait donc une opinion vraie issue d’une sorte de faveur divine qui les inspire. Elle n’est pas due à une connaissance.

 

Texte page 205

Le Ménon est un dialogue aporétique. Cette conclusion peut paraître étrange.

Sorte de compromis accepté par Socrate face à un interlocuteur qui ne le suit pas. C’est comme s’il avait fait le maximum pour faire réfléchir et que cette conclusion est comme une position de repli, en attendant mieux …. Cela permet de laisser ouvert le débat sur la définition de la vertu.

 

 

En fait, la conclusion n’est pas dans cette fin, mais beaucoup plus dans le passage sur la réminiscence : subtile combinaison de raison et d’intuition intemporelle, qui permet à la philosophie de se rapprocher de la science.

 

Note :

Les pages des textes cités correspondent à l’édition Garnier-Flammarion.