Agenda

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  • Les grandes oeuvres philosophiques. Propos sur l'éducation d'Alain
    jeudi 27 avril 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. La crise de la culture d'Hannah Arendt
    jeudi 4 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. Le phénomène humain de Teilhard de Chardin
    jeudi 11 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

Les 20 propositions d'action pour philosopher

L’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, sous la direction de Moufida Goucha, a publié en 2007 une étude sur l’enseignement de la philosophie et sur l'apprentissage du philosopher. Vingt propositions sont faites pour répondre au besoin fondamental du citoyen d’ancrages, de valeurs, de sens ou simplement de questionnement.

La Maison de la Philosophie reprend à son compte ces vingt propositions pour les promouvoir et, peu à peu, les incarner à Marseille et en Provence.

 

La philosophie, une école de la liberté

Enseignement de la philosophie et apprentissage du philosopher : État des lieux et regard pour l’avenir

Cette Étude est dédiée à tous ceux qui se sont engagés, avec vigueur et conviction, dans la défense de l’enseignement de la philosophie, gage fécond de liberté et d’autonomie. Cette publication est également dédiée à ceux qui, jeunes esprits aujourd'hui, sont appelés à devenir les citoyens actifs de demain.

Oscar Brenifier , expert désigné par l’ UNESCO chapitre IV

 

Découvrir la philosophie autrement

La philosophie dans la Cité

 

Introduction : l’Autre de la philosophie

Notice méthodologique

I. Le besoin de philosopher

1) Le culturel

2) L’existentiel

3) Le spirituel

4) Le thérapeutique

5) Le politique

6) Le relationnel

7) L’intellectuel

II. La pluralité des pratiques philosophiques

1) Portrait de l’existant : modalités de la philosophie pratique

La consultation philosophique

Le café philosophique

L’atelier de philosophie

Les succès éditoriaux

La philosophie avec les enfants en dehors de l’école

La philosophie en entreprise

La philosophie en milieu difficile

2) Quel statut et quelle position pour le philosophe praticien ?

Animateur de discussion, philosophe de contenu, philosophe de forme

Le salaire du philosophe

3) Analyse de la pratique philosophique

Lieux communs de la pratique

Critique de la pratique

Compétences philosophiques

III. Vingt propositions d’action pour philosopher

1) La philosophie non académique et les institutions

2) Reconnaissance institutionnelle

Comprendre la pratique philosophique et ses raisons d’être

Reconnaître la dimension culturelle de la pratique philosophique

Interlocuteur ministériel, jeunesse et vie associative

Reconnaissance de la pratique philosophique dans le domaine de la santé

Reconnaissance de la philosophie dans les organismes de formation

3) Formation et professionnalisation

Généralisation d’un Master en pratique philosophique

Mise en place de structures professionnelles de philosophes praticiens

Promouvoir la pratique philosophique comme débouché professionnel

Développement du Service Learning en philosophie

 

4) Le rôle du philosophe dans la Cité

Travailler avec les jeunes en rupture

Personnes en situation précaire

Philosopher en prison

Philosopher avec les retraités

Promouvoir l’activité philosophique en entreprise

Philosophe de ville

Journée(s) de la philosophie

Projets Internet

Olympiades philosophiques

Débats après les films

Maison de la philosophie

 

IV. La philosophie au niveau informel en quelques chiffres

Conclusion : est-ce philosophique ?

 

Introduction : l’Autre de la philosophie

Philosopher ailleurs, philosopher différemment ? Il est difficile de cerner et de définir l’activité philosophique non académique. Déjà, comment faut-il la nommer ? Philosophie informelle, naturelle, populaire, non institutionnelle, hors les murs... Aucun de ces termes ne semble qualifier adéquatement cet « autre » de la philosophie. En effet, le sermon religieux est d’une certaine manière susceptible d’engager celui qui l’écoute à philosopher. Tout comme le griot reprend les vieux contes de la tradition orale. Tout comme le militant pour une société plus juste peut inviter ses concitoyens à philosopher, tout comme le professeur de yoga, tout comme certains thérapeutes qui prônent une forme ou une autre de développement personnel à travers la réflexion. Philosophent-ils moins que le professeur de philosophie qui enseigne dans sa classe ? Rien n’est moins certain. Tout dépend bien sûr de ce que l’on entend par le terme de philosophie. La querelle entre l’enseignement des sophistes et la maïeutique socratique inaugure cette dispute, consubstantielle avec l’histoire de la philosophie. Ambiguïté du double terme de sophia : la philosophie comme transmission de savoir ou la philosophie comme apprentissage de la sagesse. On trouve également chez Kant la distinction entre une philosophie populaire et une philosophie académique. Débat éternel, que l’on retrouve, plus récemment, entre philosophes, pour déterminer si oui ou non il existe une philosophie non occidentale, africaine, chinoise ou indienne. Pour les tenants de la thèse « classique », d’inspiration heideggérienne, selon laquelle la philosophie est née spécifiquement en Grèce à l’époque classique, une conception élargie de la philosophie sera non seulement rejetée, mais risque de faire scandale. Cette vision restrictive de la philosophie est sans doute une des raisons pour lesquelles cette discipline, jusqu’à une date récente, semble s’être cantonnée principalement à l’intérieur des murs de la classe ou dans l’enceinte des bibliothèques.

 

Notice méthodologique

Il s’agit ici de penser comment peut se développer une activité philosophique non académique, qui ne saurait ignorer l’académie, mais qui tenterait de se déployer sous diverses formes dans toutes les strates de la société. Sera ainsi examinée l’origine de ce besoin de philosopher, manifesté fortement depuis plusieurs années. On prêtera également attention à la nature et à l’origine, aux modalités et aux enjeux de cet enseignement non académique de la philosophie. Comment est-il perçu par la philosophie traditionnelle ou académique ? Comment se décline-t-il et sous quelles formes ? Quelle est son ancienneté et son devenir ? Pour ce faire, des contributions d’auteurs décrivant plusieurs pratiques provenant d’horizons géographiques variés sont citées. Elles proviennent soit d’entretiens directs, soit de témoignages écrits, soit de comptesrendus de rencontres, de colloques ou autres. Elles ont principalement pour but d’informer, de témoigner et d’illustrer la multiplicité des expériences conduites dans le domaine du « philosopher autrement ». Le lecteur se rendra compte que les exemples et les références proviennent de sources variées, attestant d’une certaine présence - ou d’une présence certaine - de ces pratiques philosophiques dans le monde aujourd’hui. Enfin, un certain nombre d’orientations et de propositions fondées sur les pratiques existantes sont proposées.

 

I - Le besoin de philosopher

Depuis quelques années, nous assistons à une montée en puissance de la philosophie « hors les murs », une philosophie désenclavée, qui à la fois se cherche et semble correspondre à un besoin fondamental ou vital de notre société.  Les raisons ou natures de ce besoin, comme toujours dans ce type de basculement paradigmatique, sont sans aucun doute multiples et complexes. Il ne s’agit pas tant d’en analyser les causes, mais de s’intéresser plutôt aux formes du phénomène, parce que le désir de philosopher est on ne peut plus naturel, comme le désir esthétique. Quelques hypothèses seront néanmoins avancées afin d’en cerner l’origine. La plus flagrante est la chute ou la perte des grands schémas idéologiques, politiques, moraux ou religieux traditionnels. La référence au traditionnel fait aussi l’objet d’une « refondation ». Nous vivons aujourd’hui, en particulier dans la sphère culturelle d’influence occidentale, dans le « chacun fait sa propre cuisine » de la pensée. Même ceux qui adhèrent à une vision spécifique du monde, tendent souvent à revendiquer une personnalisation et une autonomie dans l’articulation de leur rapport au schéma en question, qu’elle soit singulière ou communautaire. Chacun cherche donc à formuler par lui-même les valeurs, les raisons d’être, les finalités existentielles susceptibles de donner sens à son existence particulière. Dans ce contexte, le penser par soi-même de la philosophie présente un cheminement ou une perspective qui peut tout à fait convenir à une quête de sens bien concrète. Or, c’est à partir de cette demande que s’inscrit déjà la situation en porte-à-faux face à la vision académique, où le besoin existentiel, sans être absolument inexistant, joue un rôle nettement moins prépondérant. La deuxième raison, qui fait écho à la première, est la transformation des fonctionnements socio-économiques traditionnels : l’accélération de ces changements déstabilise les structures identitaires établies et oblige à une recherche d’ancrages et de valeurs nouvelles. Troisième point important : la banalisation de la culture psychologique, qui prône la quête de soi comme l’objet d’une activité légitime, ce qui débouche naturellement dans la multiplication des pratiques de développement personnel. Sur le plan historique, il est intéressant de noter que ce « souci de soi » a toujours été une sorte « d’autre » des grandes thèses philosophiques. Ces dernières portent plutôt sur la réalité du monde, de la pensée ou de l’être, réalité qui conditionne l’individu, en opposition à une activité liée à la singularité d’un être spécifique, considérée moins noble et plus prosaïque. Même la philosophie existentielle, tout en prônant les concepts d’identité ou de projet personnels, semble se préoccuper plus d’universalité que de singularité. Il est ironique d’observer que le fondateur de la philosophie occidentale, Platon, qui reprenait à son compte le « connais-toi toi-même » socratique, n’a sur ce plan pratiquement jamais été mis en oeuvre en tant que pratique quotidienne. Le travail de conceptualisation ou de problématisation, la classification des idées, la production de systèmes, la logique, la dialectique et la pensée critique, sont restés au coeur du fonctionnement philosophique occidental, et l’interpellation du sujet derrière le discours a pratiquement disparu. C’est cette observation qui mena Lacan à dénoncer une corporation de « Filousophes », pour leur déni du sujet. Ici ou là, à travers l’histoire, on apercevra l’idée existentielle de la philosophie comme consolation (Boèce, Sénèque, Abélard), ou comme souci de soi (Montaigne, Kierkegaard, Foucault), mais ces tentatives ont toujours été le fait d’une apparition éphémère. Nous rencontrons un autre écho de ce phénomène sur le plan pédagogique, à travers une certaine valorisation de la pensée face à la connaissance. En effet, bon nombre de réformes dans le domaine de l’enseignement dans le monde, tendent, à tort ou à raison, justement ou excessivement, à moindrement privilégier la transmission de connaissances, pour favoriser surtout le travail sur l’appropriation, le dialogue, l’analyse, etc. Que cela prenne la forme du critical thinking, du débat en classe, de la communauté de recherche ou du « apprendre à apprendre », la dimension dialogique, subjective et intersubjective de la culture est mise au goût du jour. Une certaine suspicion s’est quelque peu installée vis-à-vis de l’évidence de l’objectif et de l’universalité, au risque d’ailleurs de glorifier le singulier et la simple opinion. L’expérience personnelle semble primer sur la pensée a priori. Et c’est sur ce terreau quelque peu spécifique que vient se greffer le renouveau actuel du désir de philosopher. Quelles motivations philosophiques ? Nous retrouvons plusieurs types de motivation chez ceux qui s’adonnent à l’activité philosophique. Or, il paraît important de comprendre et de recenser ces motivations, car certaines d’entre elles sont assez étrangères les unes aux autres, voire restent parfois carrément opposées. Si les attentes et les demandes peuvent dans l’absolu se rejoindre, dans la forme et dans le fond, elles se distinguent néanmoins de manière assez marquée. Nous tenterons de les définir ici en un certain nombre de grandes catégories. Il s’agira de voir ces catégories non pas comme correspondant à des secteurs bien tranchés de population, mais comme des tendances, qui se recoupent chez les uns et les autres, mais avec des inflexions diverses ou en proportions différentes.

 

1) Le culturel

Nous commençons par la demande culturelle, non pas parce qu’elle est nécessairement la plus importante ou la plus courante, mais parce qu’elle est la plus traditionnelle. C’est celle qui anime bon nombre d’Universités populaires, Universités du temps libre, Université inter-âge, tous lieux où sont dispensés principalement des cours ou des conférences destinés au grand public. On y trouve principalement un public qui vient s’initier à quelque chose qu’il ne connaît pas, ou peu, mais qui lui paraît important ou utile de connaître pour des raisons de culture générale. Il s’agira principalement de femmes au foyer et de retraités. Pour les femmes au foyer, nous trouverons surtout celles dont les enfants commencent à être grands et qui, ayant un peu plus de temps libre se demandent ce qu’elles pourraient en faire. L’âge avançant, elles souhaitent se consacrer un peu moins aux autres, à leurs proches, et un peu plus à elles-mêmes. Certaines d’entre elles ont arrêté leurs études pour fonder une famille, mais ne sentent plus d’âge à reprendre des études plus poussées : la formule généraliste et amateur leur convient donc très bien. Les personnes qui fréquentent ce type de lieu préfèreront bien souvent une vision généraliste et moins spécifique, elles apprécieront les programmes de conférence qui leur offrent une vue panoramique des grands thèmes, plutôt que d’approfondir une thématique spécifique, sans quoi elles suivraient plutôt des cours « classiques » d’Université. Chez les retraités, on rencontrera souvent des personnes, hommes ou femmes, qui ont eu une carrière dans des domaines techniques, administratifs ou autre, qui leur ont laissé une certaine insatisfaction sur le plan culturel, et qui souhaitent profiter de leur temps libre pour rattraper ce manque. Ce seront aussi des personnes qui n’ont pas reçu une éducation très poussée, mais qui ont lu toute leur vie ou ont tenté de s’éduquer comme ils le pouvaient en autodidacte, et qui désormais désirent mener une activité plus continue. Dans ces publics, certaines personnes se lanceront par la suite dans des études plus formelles et poussées, en tentant de décrocher un diplôme susceptible de les valoriser. Pour certains ce sera leur premier diplôme d’études supérieures. Des tentatives plus récentes d’Universités populaires tentent néanmoins de renouveler le genre, en proposant par exemple des formules plus participatives, voire des ateliers.

 

2) L’existentiel

Dans la catégorie précédente, c’est la connaissance qui était mise de l’avant, bien que cette quête de connaissance puisse être liée à d’autres dimensions, de nature plus existentielle. Nous observons que la participation aux activités philosophiques, pour ceux qui décident par eux-mêmes de s’y lancer, concerne principalement les personnes à partir de la quarantaine. Cette situation peut s’expliquer par deux raisons, relevant de la question existentielle. La première est que la quarantaine correspond à peu près à l’époque des premiers bilans d’existence. Dans le secteur économiquement avancé, cela correspond à l’entrée dans la deuxième moitié de l’existence. On tente donc d’examiner ce qui s’est passé durant la première moitié de vie. On examine son intérêt, son sens, sa valeur, etc. On commence à se demander si « tout cela » n’est pas vain, si la vie n’est pas autre chose que la somme totale des petits gestes quotidiens. La seconde raison, liée à la première, est que la dimension pratique de la vie s’est quelque peu « mise en place ». On ne cherche plus tant à se trouver une carrière : elle est à peu près définie. Le statut est quelque peu établi, il devient plus difficile de fantasmer sur ce que l’on pourrait faire ou ce que l’on pourrait être. De surcroît une certaine fatigue s’installe, psychique et physique, et l’on ne souhaite plus tant courir après des châteaux en Espagne ou même après des « récompenses » matérielles ou concrètes. Dans la tradition brahmanique, cela correspondait au troisième âge. Le premier étant celui de l’apprentissage, le second étant celui de l’action, le troisième étant celui de la méditation. À ce moment-là, on laisse la génération suivante s’occuper des affaires courantes, pour prendre de la distance et devenir un sage, en s’éloignant de la « course poursuite », que ce soit celle de l’activité matérielle, de la gestion des affaires ou de la quête des plaisirs de ce monde. Bien entendu, selon les tempéraments, les cultures et la possibilité économique, cela commencera vers la quarantaine, mais se déterminera de différentes manières ou à des moments différents selon les individus et les circonstances. En n’oubliant pas que dans certains contextes socio-économiques, même à un âge avancé, s’il est possible d’atteindre un tel âge, il n’est pas possible matériellement d’échapper à l’activité de survie. En guise de résumé, avançons le principe général que lorsqu’il s’agit d’une quête existentielle, l’activité philosophique fait écho au besoin de se comprendre, de mieux appréhender le monde, d’envisager la finitude de l’être, d’accepter l’imperfection des choses, voire de commencer à envisager la mort, etc. C’est l’écho que l’on rencontre dans le succès des diverses démarches de développement personnel.

 

3) Le spirituel

La quête spirituelle est très liée à la quête existentielle, mais avec des formulations et des besoins plus spécifiques, que nous nommerons métaphysiques. Cette catégorie peut être classée comme un cas particulier de la quête existentielle, mais elle rencontre des enjeux spécifiques, ne serait-ce que parce que l’existence particulière ou individuelle peut y être perçue comme de nature secondaire ou peu substantielle par rapport à des enjeux ontologiques ou des soucis plus abstraits. La philosophie est alors conçue comme un succédané de la religion, avec le risque du philosophe conçu comme un dispensateur de vérités. Le rejet des grands schémas religieux, en particulier pour leurs obligations rituelles, leurs hiérarchies figées et leurs impératifs moraux, contribue pour bonne part à cet engouement. Nous rencontrerons couramment chez ce public une sensibilité assez marquée pour les thèses New Age(1) et pour la philosophie orientale. Un résumé rapide de cette sensibilité montre qu’il s’agit d’un syncrétisme composé d’éléments religieux et philosophiques très divers, orientaux et occidentaux, théologiques, ésotériques et animistes. La déité tend à y être dépersonnalisée, la personne humaine tend à y être déifiée, dans le but principal de réussir à dépasser l’opposition entre l’humain et le divin. Les concepts ou thèmes récurrents y sont ceux d’unité universelle, d’harmonie globale et d’autonomie personnelle, d’une ère nouvelle où l’humanité réaliserait son potentiel physique, psychique et spirituel, où chaque être serait intégralement lui-même, où la finitude serait dépassée. Un des paradoxes du rapport entre cette sensibilité et la philosophie est que le New Age prône un « dépassement du mental », c’est-à-dire qu’il défend l’intuition contre le concept, ce qui est plutôt contraire aux thèses classiques de la philosophie. On peut cependant rendre compte du rapport avec l’activité philosophique, d’une part parce que l’influence du New Age n’est pas toujours d’une radicalité extrême, et d’autre part parce que les nouvelles pratiques philosophiques élargissent le champ de la culture philosophique et de ses références culturelles ainsi que des modalités de la pensée. De la même manière, bon nombre de « chrétiens culturels », en particulier catholiques non pratiquants, se retrouveront dans la démarche philosophique, puisqu’elle permet d’aborder des thématiques métaphysiques sans pour autant partir d’un discours référencé à une quelconque révélation. Les tenants d’un tel schéma, de manière plus ou moins consciente, viendront à la philosophie pour obtenir des réponses à leurs interrogations, avec le risque de percevoir le philosophe comme un succédané du prêtre, celui qui fournit les éléments de la réalité ultramondaine. Néanmoins, si les personnes viennent à un atelier de philosophie et non chez le gourou ou à l’église, c’est qu’elles souhaitent malgré tout, dans une certaine mesure, s’engager dans une voie philosophique.

 

4) Le thérapeutique

Autre forme spécifique de la demande existentielle, la demande thérapeutique. La différence principale en est l’exacerbation du problème posé. Lorsque la quête de sens prend plutôt la forme d’une douleur relativement insupportable, lorsque le questionnement devient une hantise et le doute paralyse le fonctionnement au quotidien, on peut considérer qu’il y a là un désordre risquant de verser dans le pathologique. La ligne de démarcation, si nous pouvons en proposer une, entre le problème philosophique et le problème psychologique, serait le maintien de la capacité de raisonner, donc de se distancier un minimum de soi-même. Mais cette prétendue ligne n’est pas aussi claire ou évidente que cela à tracer. Périodiquement, la philosophie apparaît par exemple comme une activité de consolation face aux malheurs de l’existence, et même si ce n’est pas sa forme la plus courante, du moins de manière avouée, cela reste toutefois une des possibilités de son champ d’action. Certains philosophes travaillent d’ailleurs explicitement avec des personnes reconnues comme des malades mentaux par les experts en la matière, par exemple en hôpital ou en unité pédagogique spécialisée, afin de les réconcilier avec leur statut d’êtres pensants. Sans aller à des cas aussi extrêmes, certaines personnes participent à des ateliers ou s’inscrivent pour des consultations particulières, qui souffrent de difficultés évidentes, même aux yeux d’un non spécialiste. Dans ces différents cas de figure, on se demandera dans quelle mesure la philosophie est envisageable avec un tel public, voire si elle est utile ou pertinente, mais le fait est qu’une partie du public touchée par la pratique philosophique relève de cette catégorie. Certains philosophes praticiens contestent directement et ouvertement la mainmise de la psychologie clinique, de la psychiatrie, de la psychothérapie ou de la psychanalyse sur les troubles mentaux, en affirmant qu’il y a là un souci extrême et illégitime de classer comme pathologie des fonctionnements qui relèvent tout simplement des problèmes existentiels parfois aigus, problèmes qui peuvent et doivent parfois être adressés par une pratique philosophique, plutôt que par une pratique dite médicale. Ils voient dans le « psychologisme » ambiant une infantilisation de l’homme, une perte de son autonomie, une médicalisation outrancière, un réductionnisme régressif, voire un consumérisme de l’esprit qui prétend qu’il faut tout faire pour se trouver bien, en occultant la dimension tragique et finie de l’être humain. Cette question met au jour un autre enjeu important : celui du statut de la pensée rationnelle face aux sentiments, aux douleurs, aux passions. La pensée rationnelle doit-elle être conçue comme ce qui est constitutif de l’être singulier, ou est-ce au contraire ce qui l’empêche de vivre ? Bien entendu, peu de personnes se placeront à l’une ou l’autre de ces positions extrêmes, mais chacun sera tout de même plus attiré par un côté que par l’autre. Quant aux personnes qui souhaitent participer à une activité philosophique, certaines trouveront leur compte dans le temps pour « résoudre » leurs problèmes ou atténuer leur souffrance, mais d’autres ne pourront qu’être renvoyées à leur propre marasme.

 

5) Le politique

De la même manière où certaines personnes conçoivent l’activité philosophique comme un succédané du religieux, d’autres y viennent pour un succédané du politique. Ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que l’on se refuse à « acheter » des schémas tout faits. Ce n’est pas d’époque, chacun veut concocter son idéologie propre, sans toujours en être conscient. Ensuite, parce que règne aujourd’hui une forte suspicion vis-à-vis des hommes politiques, perçus souvent comme des personnes avides de pouvoir ou d’argent, corrompus et prêts à tous les coup bas. Troisièmement, parce que l’immanent prime sur le transcendant : l’interpersonnel est plus populaire que les institutions, le concept de charité a meilleure presse que celui de la justice, l’humanitaire est plus fiable que le politique. Quatrièmement, parce que l’engagement n’est pas d’actualité : le militant n’est pas un idéal, nous voulons tous être « libres et autonomes », nous préférons les structures informelles, les associations et les comités, aux partis ou aux clans. Le débat d’idées plaît parce qu’il est ouvert, le débat d’opinions est à la mode, en privé comme en public, dans les médias comme au travail. Bien entendu, la question reste de savoir si l’activité philosophique se prête à ce type d’exercice, si elle peut se marier avec le débat d’opinions politiques. Sur le rapport au débat et à l’opinion, les philosophes auront tous leur mot à dire, et les thèses s’entrechoqueront. Mais il est clair que bon nombre de personnes viennent à l’activité philosophique précisément pour cette raison : pour débattre de leurs idées à propos de la justice, de l’économie, de l’éthique, de la politique, de l’environnement, de la liberté, du pouvoir de l’argent et des médias, pour ne citer que quelquesuns des thèmes récurrents. Ils cherchent un lieu pour exprimer leurs idées, pour entendre celles des autres, pour partager leurs opinions avec leurs concitoyens ou pour se confronter à eux, pour fourbir leurs arguments ou pour démonter ceux des autres. Vient-on pour convaincre, pour apprendre ou pour réfléchir ? Après tout, les philosophes patentés défendent bien souvent des systèmes, et les amateurs ne le souhaitent pas moins. Certains lieux de pratique philosophique défendent l’idée que la philosophie n’a de sens que si elle « débouche sur de l’action », ou qu’elle est nécessairement politique pour avoir une quelconque réalité. Quoi qu’il en soit, le désir d’une société meilleure ou d’une société plus juste anime théoriquement tant la réflexion philosophique que politique, et il n’est pas toujours facile de distinguer l’une de l’autre. Mais certains lieux de pratique philosophique souffriront rapidement d’une certaine « fermeture » si une vision ou une tendance y devient hégémonique, comme c’est aussi le cas pour tout lieu où règne une certaine manière de penser sur un sujet ou un autre. La seule différence étant que le débat politique attise peut-être plus facilement les inimitiés idéologiques que d’autres sujets. En tous cas, ce type de débat permet tout de même d’approfondir quelque peu les enjeux en engageant un débat d’idées, pour sortir de la politique spectacle, de la défense des intérêts particuliers ou de la politique communication, à condition bien entendu qu’il soit mené de manière adéquate.

 

6) Le relationnel

Une des raisons d’être ou motivation de l’activité philosophique, aussi surprenant que cela puisse être, est le désir d’entrer en relation avec ses semblables. Et c’est en effet un excellent moyen de rencontrer d’autres personnes, en particulier dans nos grandes villes où il n’est pas toujours évident de lier des rapports sociaux et d’engager la conversation. D’autant plus si l’on désire que ces rapports aient un certain niveau de réflexion et de contenu et que l’on ne veuille pas « frayer » avec n’importe qui. On peut se dire qu’une personne qui fréquente un lieu philosophique doit sans doute avoir un certain niveau culturel, social et économique, avoir de bonnes manières, etc. Bien que par expérience cela ne soit pas nécessairement le cas ! Certains magazines citent parfois le café philosophique comme un lieu conseillé pour faire des rencontres, d’autant plus qu’il est très naturel de discuter avec ses voisins dans ce type de lieu, puisque la discussion est son activité constitutive. Contrairement à d’autres activités, on peut y assister de manière passive, se taire si l’on n’est pas à l’aise pour parler. Au-delà du côté caricatural, que certains puristes trouveront ridicule, de tels lieux participent en effet à tisser du lien social. Nous ne rencontrons pas toujours les interlocuteurs que nous désirerions rencontrer, surtout si nous avons envie de parler de thèmes « importants » qui n’intéressent pas tout un chacun. De surcroît, comme il existe une palette d’activités philosophiques, avec des exigences très différentes, chacun pourra trouver - ou ne trouvera pas - le lieu qui correspond à ses attentes, avec le public qui lui convient. Il semble utile que de tels lieux existent, où l’on peut rencontrer ses semblables pour simplement échanger des idées, tout comme il existe des lieux où l’on peut jouer au foot ou visiter les musées en groupe. Mais là encore, les puristes déploreront le fait que l’activité philosophique se réduise à être un lieu de rencontre, que la philosophie soit instrumentalisée pour combler les manques relationnels des individus.

 

7) L’intellectuel

Une catégorie est consacrée à la motivation intellectuelle, car elle renvoie à un besoin spécifique : apprendre à penser, le plaisir de penser. Certes, elle peut recouper d’autres motivations, par exemple la motivation existentielle, ou culturelle, mais il nous semble qu’il y a là une spécificité méritant d’être mentionnée. Car si l’activité philosophique traditionnelle prend souvent une forme « culturelle », celle de faire penser en enseignant ce qu’ont écrit les philosophes officiels, certaines pratiques philosophiques, en groupe ou en individuel, sans nécessairement renier les apports culturels, se concentrent surtout sur l’activité de la pensée. Par exemple à l’aide d’une technique comme le questionnement socratique : la maïeutique. La pensée est alors instituée comme une activité en soi, qui n’est reliée de fait ni à des éléments culturels, ni à des éléments existentiels, ni à des éléments sociaux ou autres. Bien entendu, elle ne pourra pas les ignorer complètement, d’une part parce que ces enjeux seront toujours présents en filigrane, d’autre part parce que l’on ne peut pas philosopher à partir de rien ou sur absolument rien. Mais on pourra toutefois se rapprocher d’une activité de la pensée qui se pense ellemême, qui pense à elle-même, qui s’intéresse à elle-même, comme substance et finalité de sa propre activité. Cette catégorie ne rassemble pas la majorité de ceux qui souhaitent s’engager dans une telle modalité de pratique, ne serait-ce qu’à cause de l’âpreté d’une telle affaire, mais en même temps ceux qui s’y risqueront ou l’apprécieront seront ceux qui seront les plus motivés et les plus susceptibles de promouvoir activement l’activité philosophique. Ici se trouverait l’essentiel de ce qui pourrait constituer un praticien, qui au demeurant n’est pas nécessairement la personne ayant fréquenté un Département de philosophie à l’Université. Cette modalité de l’activité philosophique semble être une de celles qui méritent justement d’être popularisées et reconnues, car c’est de manière moins immédiate que les noninitiés s’y inscriront, alors que c’est précisément ce type d’activité qui conditionne toutes les autres. Comment penser le monde ou soi-même si l’on n’apprend pas à penser ? Cela nous constitue de manière plus fondamentale que bien des apports culturels ou échanges plaisants, même si en un premier temps un tel exercice est étrange et désarçonnant. Le fait d’approfondir, de problématiser et de conceptualiser sans souci de toucher des intérêts existentiels immédiats, sans obéir immédiatement à l’envie de s’exprimer, est une ascèse qui n’est pas naturelle ou évidente. C’est le principe de la discussion au gymnase, ce corps à corps de la pensée, comme l’envisageait Socrate.

 

II - La pluralité des pratiques philosophiques

1/ Portrait de l’existant : modalités de la philosophie pratique

 

La consultation philosophique

En 1981, Gerd Achenbach, philosophe de formation, ouvre en Allemagne le premier cabinet officiel de consultation philosophique, où il reçoit ce qu’il nomme « un invité » : une personne souhaitant engager un dialogue philosophique sur un thème ou un problème le préoccupant. Cette personne se rend chez un philosophe pour une discussion qui lui permettra de traiter, d’éclairer ou de résoudre le problème qui l’habite. Le philosophe occupe dès lors la place réservée traditionnellement au conseiller spirituel, et plus récemment au psychologue, voire au coach. Avec une différence théorique : la « marque de commerce » de la philosophie est de travailler la pensée et l’existence par le biais de la rationalité, voire de la logique ou autres instruments de pensée critique. C’est-à-dire en manipulant tout ce que la philosophie fournit comme outils pour échapper à un soi réducteur et se constituer comme être singulier, en mobilisant par exemple ce qui permet d’effectuer une mise en abyme de l’être. Néanmoins, dans la vaste et vague nébuleuse de la pratique philosophique, si certains philosophes praticiens tentent de se cantonner au rôle de ce que l’on pourrait appeler un philosophe, d’autres n’hésitent pas à glisser allègrement vers une fonction correspondant plutôt à celle d’un guide spirituel ou religieux, d’un psychologue ou d’un psychanalyste, ou encore d’un conseiller en orientation. La ligne rouge entre la philosophie et diverses activités connexes peut être ainsi floue. Pour Achenbach, le philosophe est une sorte de « Maître de vie », qui à travers l’entretien qu’il mène avec son « invité » ajoute de la profondeur à son discours, l’aide à clarifier les enjeux de son existence en lui proposant diverses interprétations de ses paroles et des moments de vie qu’il évoque. Il n’hésite pas, comme avec un « ami », à évoquer sa propre existence, pour éclairer son interlocuteur. En ce domaine, Lou Marinoff, est sans doute le praticien le plus célèbre, qui connaît un grand succès grâce à son ouvrage Plus de Platon et moins de Prozac(2), best-seller dans de nombreux pays. Il prétend traiter les problèmes de ses « clients », en leur proposant l’éclairage d’un auteur spécifique susceptible de « résoudre » leur problème. Ainsi divers praticiens proposeront donc la sagesse, l’art de vivre, la conscience de soi et des autres, la consolation, l’expression de soi, l’éthique ou autre, selon les tendances personnelles et culturelles qui les animent. Depuis plusieurs années, ces praticiens se retrouvent dans divers colloques internationaux à travers le monde, et divers enjeux de tendances et de pouvoir fracturent cette mouvance, pour les raisons habituelles, certes idéologiques, mais surtout et comme toujours teintées d’égotisme intellectuel et de souci financier. Ici intervient le débat fort révélateur entre ceux qui pensent qu’il faut s’en tenir au respect des formes philosophiques, et ceux qui veulent les adapter au monde de l’entreprise pour mieux les vendre. Débat éternel entre le « fondamentalisme puriste » des anciens et le « pragmatisme » des modernes.

 

Le café philosophique

1992 fut l’année du premier café philosophique, phénomène qui reçut un écho international. Marc Sautet, professeur de philosophie à l’Institut d'Études Politiques de Paris et initiateur du café philosophique raconte sa naissance. Il avait mentionné lors d’une émission à la radio publique qu’il rencontrait régulièrement quelques amis, le dimanche matin, au Café des Phares, à Paris, pour philosopher. Or, quelle ne fut pas sa surprise de voir arriver de nombreuses personnes le dimanche suivant, souhaitant participer à ces discussions informelles, situation inattendue qui l’obligea à organiser la discussion pour intégrer ces « nouveaux amis ». Mais si l’occasion fut quelque peu accidentelle, le désir de Sautet pour une activité philosophique « démocratique » lui permit de créer cette nouvelle institution informelle, avec le succès qu’on lui connaît. Certes, la médiatisation joua un effet non négligeable dans la promotion de cette activité, néanmoins, la réaction de l’institution philosophique fut pour sa part virulente, considérant que les cafés-philosophiques ne sont pas philosophiques et qu’ils ne peuvent l’être aucunement. Rares furent donc les professeurs de philosophie qui se risquèrent à l’exercice. Ceci dit, si l’on prétend appliquer une certaine rigueur, il est vrai qu’un certain nombre de lieux se nommant ainsi méritent difficilement l’étiquette « philosophique », tant ils ressemblent à une conversation plutôt qu’à un travail sur la pensée. Mais de la même manière où l’on peut dire que les peintres du dimanche font de la peinture, pourquoi n’en serait-il pas de même de la philosophie ? Aurait-elle en son essence quelque chose de sacré ? Quoi qu’il en soit, on peut se demander pourquoi les philosophes ne s’emparèrent pas de ce nouvel outil, pourquoi ils n’investirent pas ce lieu ouvert, pourquoi ils ne répondirent pas à cette demande conséquente, plutôt que d’en nier d’emblée la légitimité. Parmi les nombreuses raisons, nous en voyons deux principales. Tout d’abord la vision ascétique, formelle et érudite de la philosophie, celle qui la rend déjà si impopulaire auprès des élèves obligés de l’étudier, d’autre part le sentiment d’impuissance caractéristique de la profession, impuissance psychologique liée à une négation ou un mépris du sujet pensant « ordinaire » face aux « vaches sacrées » de la pensée. En conséquence, l’absence de répondant de personnes formées à la philosophie laissa un vide qui fut rempli par des amateurs trop souvent peu éclairés. Une conséquence de cette opposition, qui eut pour effet de polariser et radicaliser les esprits, fut un certain populisme refusant la culture philosophique, avec le pouvoir et l’ascèse qu’elle incarne, tendant ainsi à jeter le bébé avec l’eau du bain. Néanmoins, si cette observation est largement valable pour la France, où se sont multipliés ces lieux (sans doute autour de cent cinquante à deux cents à ce jour) car chacun se croit plus ou moins philosophe, cela n’est pas le cas dans bon nombre de pays, où les quelques cafés-philo, plus rares, sont animés principalement par des personnes ayant reçu une formation philosophique. De cela, on peut comprendre que la figure de Socrate, avec sa simplicité et son interpellation vivante de tout un chacun, devint la figure emblématique de ce mouvement, contre l’élitisme des sophistes défendant un statut et un pré carré.

 

L’atelier de philosophie

L’atelier de philosophie est un concept plus ancien que le café philo, mais il s’est beaucoup transformé avec le développement de ce dernier, qui lui servit à la fois d’inspiration et d’épouvantail. En effet, se sont toujours trouvés ici et là diverses personnes formées à la philosophie et désireuses de faire partager leur passion au grand public. Jusqu’à une période récente, ces ateliers étaient plutôt en quantité restreinte, ou s’adressaient à un public spécifique, mais avec la popularisation de la philosophie, cette modalité du philosopher s’est à la fois étendue et ses formes s’en sont diversifiées. L’atelier est à distinguer à la fois du café philo et de la conférence. D’ailleurs, en sa forme initiale la plus courante, l’atelier ressemble à une conférence, avec pour différence principale la proportion de temps accordée à la présentation initiale par rapport à la discussion subséquente. En effet, le principe d’un atelier étant que tous mettent la main à la pâte, il s’agit d’inviter les participants à produire eux aussi de la pensée, plutôt que d’assister de manière relativement passive au discours du spécialiste. Mais ce qui le distingue du café philo, c’est l’apport d’un spécialiste qui, par différents moyens, assurera une exigence philosophique pour ne pas se cantonner au débat d’opinion. Ceci dit, il s’agit de ne pas trop se soucier de l’étiquette, car il existe certains cafés philo qui sont de véritables ateliers, mais qui, pour des raisons diverses, préfèrent la première appellation. Il existe de nombreuses formules d’atelier. La plus classique, déjà citée, est celle qui invite les participants à débattre des idées avancées par un conférencier afin de les approfondir et se les approprier. Nous restons toutefois ici dans un schéma classique, où celui qui sait intervient régulièrement pour dire, informer ou rectifier. Selon son tempérament, son attitude et ses talents de pédagogue, le philosophe laissera plus ou moins de marge de manoeuvre aux participants, les obligera plus ou moins à se risquer à l’exercice de la pensée. C’est entre autres ce qui a émergé dans le contexte des universités populaires, concept assez ancien qui trouva un certain renouveau en Europe à partir des années soixante-dix, et un autre plus récemment. Cette formule se retrouve dans un certain nombre de cafés philo, où le temps sera réparti également entre la présentation initiale et la discussion. À l’extrême inverse en termes de fonctionnement nous trouverons le Dialogue socratique. Fondé au début du siècle par les philosophes allemands Leonard Nelsen et Gustav Heckmann, inspiré de Platon et de Kant, le Dialogue socratique se présente comme une pratique philosophique citoyenne, où sous la houlette d’un animateur exigeant. Un petit groupe d’individus dialoguent ensemble durant plusieurs heures afin de creuser une question fondamentale d’intérêt général et y trouver une réponse. La question au centre du dialogue n’est pas traitée dans l’abstraction, elle doit s’appliquer à l’expérience concrète d’un ou plusieurs participants, expérience singulière choisie par le groupe et accessible à tous. Une réflexion systématique s’engage sur l’expérience relatée, au cours de laquelle devront s’établir des jugements de valeur communs, et s’énoncer les principes sous-jacents qui rendent compte de ces jugements. Tout dialogue est a priori en quête d’un consensus, consensus qui par définition est considéré possible et désirable. Dans ce but, une exigence d’effort et de discipline est imposée, qui oblige chacun à clarifier au maximum ses pensées, afin d’être compris. La contribution de chaque participant au dialogue doit donc se fonder sur le vécu et ne pas être une pure spéculation. Une vision communautaire s’impose qui oblige chacun à ne pas être concentré uniquement sur ses propres pensées. Le philosophe animateur est chargé de garantir le bon fonctionnement du débat, son recentrage et sa progression, sans pour autant prendre position ou orienter le contenu. Explications et argumentations sont analysées et évaluées lentement et soigneusement par le groupe. Processus lent qui permet aux participants de pénétrer la substance de la question traitée. Comme nous le voyons en comparant ces deux procédures différentes, un enjeu important réside dans le fait de savoir si le philosophe reste avant tout un pourvoyeur de contenu, ou s’il est celui qui assure que s’effectue un travail philosophique. Et même si l’on assure que les deux sont importants, divers professionnels orienteront plus ou moins vers un de ces deux aspects de l’antinomie entre un fond et une forme. Plus brièvement, décrivons quelques autres modalités d’atelier philosophique. Deux ou trois participants préparent une courte présentation sur un thème prévu, puis l’assistance tente d’analyser les enjeux entre les différents traitements du thème. Un texte philosophique court est lu en groupe, prévu à l’avance et mis à disposition des participants, puis une discussion s’engage pour tenter d’en faire émerger le contenu et les enjeux. Un débat sur un thème est organisé, où quelques personnes assumeront diverses tâches d’analyse ou de critique. Un film est présenté, ou une pièce de théâtre, puis un débat s’installe pour tenter d’en décrypter les thématiques et les enjeux. L’Institut de pratiques philosophiques(3) (France) est un des organismes qui depuis plusieurs années a développé diverses modalités très structurées d’organiser la discussion, tel l’exercice du « Questionnement mutuel », où toute hypothèse avancée est questionnée et travaillée avant de passer à une autre hypothèse, pour ensuite analyser les problématiques ainsi posées. L’accent est mis dès lors sur l’analyse des opinions émises, leurs présupposés, leurs points aveugles, leurs limites, etc., plus que sur leur multiplication.

 

Les succès éditoriaux

Les succès éditoriaux de philosophie « grand public » participent à leur manière à la démarche du renouveau philosophique, aussi nous paraît-il important d’en mentionner l’apparition et le développement. Afin de prendre date, nous choisirons 1991, année de la publication de l’ouvrage du Norvégien Jostein Gaarder, Le Monde de Sophie(4), ouvrage traduit dans de nombreuses langues et vendu à douze millions d’exemplaires. Nous avons choisi cette date non pas comme une sorte d’absolu ou de geste fondateur, mais plutôt comme un moment particulier, révélateur d’une tendance souterraine et vaste, celui où s’exprima de manière aussi puissante et répandue qu’inattendue le désir étendu de philosopher. Un philosopher non plus pensé comme l’activité élitiste et absconse réservée à une élite dirigeante, l’apanage d’un pouvoir intellectuel et académique en place, mais plutôt comme le déploiement naturel d’une pensée populaire. Il est à noter que le pays d’où émane l’ouvrage en question n’en est pas un où la philosophie « formelle » ou « officielle » a pignon sur rue. Pas plus que dans les schémas culturels ou intellectuels norvégiens, la philosophie et le philosophe n’ont le statut et l’importance que l’on trouvera dans un pays comme la France ou l’Allemagne. Ce qui n’a pas empêché la Norvège, paradoxalement, de prendre la décision récente d’instaurer de manière officielle l’enseignement de la philosophie dès l’école primaire. Certains auteurs, tels Ferry, Onfray ou Comte-Sponville en France, Savater en Espagne ou De Botton en Angleterre, se sont aussi lancés dans l’exercice éditorial de la « philosophie pour tous », avec un certain succès, dans leur pays comme à l’étranger. S’ils ont été à divers degrés encensés par les médias, ils ont parfois été critiqués par leurs collègues philosophes. D’une part à cause de leur effort de vulgarisation, entreprise très mal connotée, mais aussi parce ce que ce type d’ouvrage tente naturellement de véhiculer une sorte de sagesse accessible à tous et subjective, plutôt qu’une érudition prétendument objective, âpre et scientifique, ou encore une manière d’être ou une attitude, plutôt qu’une connaissance, ce qui au demeurant explique sans doute le succès de ces ouvrages. Ainsi le spiritualisme athée de Comte-Sponville(5) ou l’hédonisme matérialiste de Onfray(6) trouveront tout naturellement leurs partisans chez les lecteurs, tout comme leurs détracteurs. Ajoutons que le succès que rencontrent les contes traditionnels ces dernières années participent du même phénomène. Que ce soit sous la forme de publication d’ouvrages ou par la multiplication des conteurs en tout genre dans certains pays, le conte traditionnel, de sagesse ou folklorique, s’est beaucoup développé récemment, comme partie intégrante de la world culture. Prenons comme exemple emblématique le cas du Malien Amadou Hampâté Bâ(7), aujourd’hui mondialement connu pour son travail sur la tradition orale de l’Afrique de l’Ouest, ou encore les innombrables histoires de Nasruddin Hodja(9), d’origine turque, très riches en contenu philosophique, qui firent sous différents noms le tour du monde arabe et de la Méditerranée. Sur ce point, il semble d’ailleurs qu’un grand travail reste à effectuer pour mettre en avant, sous forme de publications, diverses modalités culturelles du philosopher, pour ne pas tomber dans le piège d’un certain ethnocentrisme qui semble tout de même s’imposer en ce domaine. Dernier point significatif : l’existence de quelques magazines de philosophie grand public, qui rencontrent un certain succès, au Royaume-Uni (Philosophy Now)(10), en France (Philosophie Magazine)(11), aux Pays- Bas (Filosofie Magazine)(12).

 

La philosophie avec les enfants en dehors de l’école

En 1969, Matthew Lipman, professeur de philosophie, initia une importante innovation pédagogique : proposer une narration permettant de susciter une réflexion chez l’élève afin qu’il découvre par lui-même et collectivement les grands concepts et problématiques de la démarche philosophique( 13). Un nouveau genre pédagogique était né, créant peu à peu ses propres lettres de noblesses. Dans certains pays, tels le Brésil, le Canada ou l’Australie, un soutien des institutions gouvernementales et universitaires s’est mis en place au fil des années, avec un certain nombre de résultats tangibles en dépit de la relative nouveauté de ces pratiques. Au-delà de la philosophie proprement dite, ces innovations pédagogiques rejoignent la vision prônée par l’UNESCO selon laquelle enseigner ne consiste pas uniquement à transmettre un savoir, mais aussi un savoir faire, un savoir être, et un savoir vivre ensemble(14). Ce bouleversement des paradigmes éducatifs a des conséquences diverses. Un problème clé sur le plan de la formation est de savoir si pour enseigner le philosopher il faut être un spécialiste, ce qui tend jusqu’à maintenant à être le cas, ou à l’instar des mathématiques et de la littérature, on peut l’enseigner en tant que pédagogue généraliste. Par ailleurs, il reste à voir comment mettre en place de tels ateliers. Les ateliers de philosophie pour enfants sont une catégorie un peu à part, car il s’agit de personnes qui ne vont pas d’ellesmêmes à l’activité philosophique, mais par procuration. Elles y envoient leurs enfants. La philosophie leur paraît une bonne chose, mais elle les effraie, ils ne s’en sentent pas capables, c’est pour les « autres ». En même temps, elle les attire, elle leur semble une nécessité, quelque chose d’important, même de très important, et c’est d’ailleurs cette « glorification » de la philosophie qui à la fois les attire et les impressionne. De la même manière où des parents qui ne pratiquent pas la musique ou la peinture envoient leurs enfants à un atelier d’initiation artistique ou musicale, certains parents envoient leurs enfants à un atelier de philosophie, dans la mesure où un tel atelier existe près de chez eux. Certains problèmes pratiques se posent ici. Le premier problème est que l’enfant ne partage pas toujours l’engouement des parents, du moins en un premier temps, car il peut se passer un certain temps avant que l’enfant s’initie au fonctionnement, accepte le manque de gratification immédiate et finalement prenne plaisir à l’activité de la pensée. Ce que l’enfant accepte de l’école, parce qu’elle est obligatoire et la question ne se pose pas, il ne l’acceptera pas aussi facilement d’une activité de loisir. D’autre part, les catégories d’enfants qui s’inscrivent à une telle activité sont ceux qui en un sens auront le moins de difficulté avec l’activité de la pensée, leurs parents ayant un certain niveau culturel sans lequel ils n’iraient pas inscrire leurs enfants à une telle pratique. Une manière de pallier ce problème est d’inscrire l’atelier de philosophie dans le cadre d’un centre de loisirs, d’un centre de vacances, d’un centre d’accueil. L’exemple des centres pour enfants des rues dans certains pays en voie de développement est une piste intéressante, car cela adresse à la fois les problèmes d’identité de ces enfants, leurs problèmes cognitifs, leurs problèmes sociaux ou relationnels.

 

La philosophie en entreprise

La philosophie en entreprise est à la fois un lieu, mais aussi une modalité spécifique ainsi qu’une raison d’être différente de l’activité philosophique. Ce peut être un atelier ouvert aux employés dans le cadre des activités organisées par un comité d’entreprise, ou alors, cela fait partie des activités de formation de l’entreprise, ce qui devient alors un cas de figure différent puisque c’est l’entreprise qui détermine l’intérêt de cette activité : elle conseille à ses employés d’y participer ou les y oblige. Il existe plusieurs motivations: la formulation de valeurs d’entreprise, l’apprentissage du travailler en commun, l’activité de détente, ou encore la consultation individuelle. Les valeurs sont pour une entreprise ce qui lui donne une identité à la fois interne et externe. Interne, cela signifie que ses employés se rassemblent autour de quelques grands concepts ou principes, qui valorisent les personnes, régulent l’activité et les relations, etc. Le principe de l’activité philosophique est alors de formuler ces valeurs, d’en examiner le sens, de les problématiser, de les discuter, de les faire vivre, d’en vérifier l’opérativité, en collaboration avec les différentes parties prenantes de l’entreprise. Externe, cela signifie que les valeurs doivent faire partie de l’image de l’entreprise, et la représenter auprès des consommateurs ou du public en général. L’idée en est d’améliorer l’image de l’entreprise, parfois aussi de réfléchir aux processus de décisions, aux critères utilisés, en particulier dans le domaine éthique. Deuxième motivation : penser et travailler ensemble. Un des parasitages les plus fréquents de la vie en entreprise, comme dans la société en général, réside dans les conflits de personnes ou d’ego. L’atelier de philosophie devient par conséquent une manière de réapprendre à collaborer, soit en traitant le quotidien sous une modalité différente, soit en abordant des questions totalement déconnectées de la vie courante, ce qui apporte une bouffée d’air frais dans un environnement confiné, ou permet de prendre conscience des difficultés. Troisième motivation : l’activité de détente. Il s’agit ici de mener une activité de pensée qui permet à l’esprit de se déployer plus librement que d’habitude, d’aborder des thèmes qui le préoccupent, de manière libre et détendue, pour prendre la distance et pour se reconstituer intellectuellement, de la même manière où l’activité physique le permet au corps. Ceci s’effectue soit sous la forme d’atelier de pratique, soit sous la forme d’une conférence avec un apport culturel. Quatrième motivation : la consultation individuelle. Cette pratique vaut en particulier pour les cadres supérieurs qui doivent en permanence prendre des décisions difficiles et se sentent souvent seuls face à leurs responsabilités. Mais cela vaut autant pour tous les employés, qui parfois se sentent pris dans un étau existentiel, entre leurs besoins personnels, leurs obligations familiales et leurs responsabilités professionnelles. La consultation philosophique se présente alors comme un moyen de clarifier sa propre pensée et les enjeux qui la sous-tendent. Il ne s’agit pas de psychologiser, puisque c’est principalement de la pensée dont il est question et non du ressenti. Il s’agit d’identifier une vision du monde, de la problématiser et de se positionner face à elle. Ce n’est pas non plus du coaching, puisqu’il ne s’agit pas d’examiner les problèmes et enjeux concrets afin de prendre des décisions immédiates. Bien que la distinction n’est pas toujours très claire. À propos de la philosophie en entreprise, chacun aura son idée sur la légitimité ou non de telles initiatives, à savoir s’il s’agit réellement d’une amélioration du concept d’entreprise, du bien-être des employés, ou d’une manipulation gestionnaire ou de communication.

 

La philosophie en milieu difficile

La philosophie en milieu difficile est une autre des modalités où les personnes invitées à philosopher ne sont pas celles qui le feraient naturellement, bien au contraire. Tout au moins en envisageant la philosophie sous son aspect formel, sinon, ce n’est pas nécessairement le cas, car on peut rencontrer, chez certains marginaux par exemple, une liberté de pensée et une originalité que l’on ne trouvera pas chez des personnes beaucoup plus intégrées socialement. Les milieux auxquels nous nous référons sont par exemple les adolescents en rupture scolaire, les centres de travail pour handicapés, les centres d’accueil pour sans logis, les prisons, les lieux d’alphabétisation, les associations de personnes souffrant de difficultés sociales, psychologiques ou physiques, les hôpitaux, les camps de réfugiés, etc. Tout comme pour philosopher avec les enfants, il est nécessaire de pousser la philosophie à ses extrémités, d’oublier le superflu pour aller à l’essentiel, de la manière la plus dénudée, en se demandant pourquoi le philosopher est le philosopher, en quoi il est nécessaire à l’homme, en quoi il est un invariant anthropologique. Il se trouve dès lors une sorte de paradoxe, dans la mesure où la philosophie est une activité de formalisation de la pensée et de l’être. Or, ce qui caractérise en général la personne en difficulté ou en rupture de ban face à la société se caractérise justement souvent par le refus ou l’impossibilité de formaliser sa pensée ou son fonctionnement. Il s’agit donc de réintroduire une dimension de formalisation non pas en imposant un formalisme a priori mais en proposant des formalismes minimaux, en tentant d’élaborer avec le public concerné quelles règles peuvent être mises en oeuvre pour guider la pensée et l’échange, afin que chacun puisse s’y retrouver. Ce travail produit deux conséquences. D’une part, il est structurant, ce qui est le but de la formalisation. Il permet de se retrouver dans la confusion de la pensée, de prendre conscience, de discerner, de juger, d’approfondir dans la limite des possibilités du sujet impliqué. D’autre part, ce travail est valorisant, puisqu’il permet une élaboration, une distanciation, une mise en oeuvre, il facilite l’échange et la pensée en commun en ritualisant la prise de parole. Au demeurant, il est tout le contraire d’un travail psychologique, qui place au centre de l’échange la douleur, la difficulté, la spontanéité, car il s’agit ici de faire appel au sujet pensant, celui qui est capable d’aller au-delà de ses sentiments ou de ses ressentiments, qui est présupposé maître de lui-même ou capable de l’être. L’identité de la personne interpellée n’est plus la même : elle devient un citoyen de plein droit, en pleine possession de ses propres moyens, et non une personne assistée, un cas pathologique, un exclu. L’échange philosophique présuppose la rencontre entre deux philosophes, même s’ils sont de compétence inégale, et non celui entre un malade et son thérapeute, entre un assisté et un assistant. Les idées de la personne en difficulté n’auront pas moins de légitimité et de portée universelle que celles du philosophe patenté, puisque c’est à partir de ses idées que s’élaborera la pensée en commun. Et même si le philosophe est celui qui connaît la philosophie, il invite son auditeur à devenir comme les philosophes, car en tant qu’humain il est considéré de fait comme un philosophe, au moins potentiel. Et dans ces milieux en difficulté il sera possible d’effectuer un travail en profondeur car le besoin de philosopher et d’émerger de soi, de ne pas être cantonné à un soi réducteur, est peut-être encore plus prégnant qu’ailleurs.

 

2 / Quel statut et quelle position pour le philosophe praticien ?

 

Animateur de discussion, philosophe de contenu, philosophe de forme

Qui est le philosophe qui mène ou qui anime l’activité philosophique ? Quel est son statut, sa fonction, sa position ? C’est sans doute l’une des questions les plus intéressantes posées par la philosophie non formelle. Car s’il peut être un professeur, il ne l’est pas nécessairement, puisque ce n’est pas un professeur que recherche forcément la personne qui, de manière délibérée, vient à l’activité philosophique. Dans l’absolu, le professeur dans sa classe n’a pas à se poser cette question, bien que rien ne lui interdise une telle interrogation. Car c’est l’institution académique qui détermine ce qui est la nature du philosopher et ses exigences. Le programme est défini a priori, non pas par rapport aux besoins ou souhaits de chacun. La promesse du diplôme et la menace de sanctions scolaires en cas d’échec deviennent souvent les outils principaux de l’enseignant pour faire philosopher. Mais le philosophe hors les murs de l’académie ne peut pas du tout se fonder sur le principe de la carotte et du bâton, pas plus que dans de nombreux cas il ne peut imposer une autorité a priori. Soit il risquerait de perdre assez rapidement le capital de départ qui lui serait octroyé. Soit il n’acquerrait aucune prise sur les personnes auxquelles il est censé s’adresser et avec lesquelles il est supposé interagir. Il en va de même avec l’érudition. Dans de nombreuses situations, ce n’est pas la connaissance qui est en jeu, et pour cette raison le déploiement d’un langage abscons ou référencé, plus que d’impressionner ou de convaincre, risque de provoquer la surdité ou le rejet. Comme toujours dans le principe de Charybde et Sylla, un autre piège guette le philosophe. D’un côté le philosophe « savant », de l’autre le philosophe « copain ». La tentation est grande de tomber dans la démagogie, et de laisser croire, en affichant un relativisme béat, que toutes les opinions se valent. Si, en un premier temps, cela peut satisfaire l’interlocuteur, heureux de s’exprimer et de rencontrer une oreille attentive, le dialogue risque bientôt de tourner en rond, en particulier pour ceux qui écoutent la litanie d’opinions, mais aussi pour celui qui les prononce. Ce dernier se rendra compte, faut-il l’espérer, qu’il demeure dans le lieu commun et le déjà vu. Pour certains praticiens, ce moment de « déballage » peut constituer une sorte de préambule à l’activité philosophique proprement dite, en permettant de faire connaissance et de créer un climat de confiance. Pour d’autres il doit être évité, car il s’agit de situer d’emblée le niveau de la discussion et de donner le « la », pour ne pas s’enliser dans les sables mouvants de l’opinion, dont il peut devenir difficile de s’extraire. Il est ici important de déterminer dans quelle mesure le fait de « se raconter » est une composante constitutive du philosopher ou représente au contraire un obstacle à la pratique. Par principe ou pour des raisons pratiques, certains praticiens s’interdisent tout interventionnisme en ce domaine. Les rationalisations théoriques de cette nonintervention sont diverses. Un souci d’ordre psychologique, dans cette vision, il est considéré que la personne qui est en face de nous ressent des besoins, exprime des envies et des souffrances, et que nul ne devrait les brimer ou les frustrer sous peine d’augmenter le mal-être de la personne. Un souci d’ordre cognitif, partant du principe que toute intervention extérieure forcée tendrait à modifier ou à infléchir le discours et forcerait son auteur à se trahir lui-même, que ce soit pour se défendre par réflexe, par mimétisme ou par crainte, etc. Il s’agit donc d’encourager la spontanéité comme garantie de l’authenticité individuelle. Un souci d’ordre politique, qui postule un égalitarisme radical où nul ne peut prétendre à une quelconque compétence ou fonction l’autorisant à interrompre, questionner, reformuler, interpréter celui qui parle. Chaque locuteur est l’unique détenteur de son discours, dont il détermine par luimême le contenu, la nature, la forme, la longueur, etc. Toute tentative extérieure de modifier, d’influencer ou d’exiger quoi que ce soit serait conçue comme un abus de pouvoir. De tels schémas, selon leur degré de radicalité, oscilleront entre une vision démocratique ou libertaire. Dans ce cas-ci, le philosophe a un rôle plutôt passif, voire inexistant, si ce n’est sa présence, qui simplement indique ou symbolise la nature philosophique de l’échange. Pour qu’il y ait un philosopher, il suffit que des personnes de bonne volonté acceptent de confronter leurs perspectives sur un sujet donné. L’exigence est ici déterminée à partir de la sincérité, de la communauté, de la liberté et de l’égalité. Deux catégories peuvent être distinguées parmi les praticiens interventionnistes. Il s’agit des interventionnistes de la forme et des interventionnistes du contenu. Les premiers fixent des modalités d’expression, des temps de paroles, des rôles fixes ou autres formalismes, c’est-àdire toutes sortes de règles du jeu censées régir l’échange. Ce qui transforme le philosophe praticien en arbitre, celui qui contrôle l’application des règles afin de garantir que l’exercice est de nature philosophique. Il oeuvrera principalement à partir de compétences philosophiques que les règles du jeu sont censées mettre en oeuvre. L’exigence est ici déterminée à partir de compétences et de travail sur soi. Pour sa part, l’interventionniste du contenu est, à l’instar du professeur traditionnel, adepte de la leçon. Il est celui qui, en tant que philosophe, est principalement appelé à transmettre un contenu culturel, à faire connaître les auteurs, les écoles, les systèmes de pensée, à rendre compte des concepts établis, à développer des problématiques, à replacer les idées dans un contexte, etc. Il ne s’opposera pas nécessairement au principe de faire parler ses interlocuteurs, mais n’hésitera pas à corriger ce qui est dit, à l’interpréter, à terminer ce qui lui paraîtra incomplet, etc. L’exigence est ici déterminée à partir d’une connaissance et d’une compréhension de contenus. Bien que dans l’absolu il soit possible de prétendre adopter les deux attitudes, l’expérience enseigne que les divers praticiens tendront très fortement vers l’un ou l’autre de ces deux pôles d’interventionnisme. De ces trois postures de base - animateur de discussion, philosophe de contenu et philosophe de forme - on doit aussi tenter de déterminer qui peut s’autoriser à mener une pratique philosophique et quelles sont les exigences envers le praticien. Par exemple s’il doit être diplômé ou pas, et si c’est le cas, quelle doit être sa formation. Ce problème se pose non pas de façon théorique mais tout à fait concrète. En effet, la popularisation de la démarche philosophique couplée au rejet de certains professionnels de la philosophie a parfois laissé un vide dans lequel sont entrées de nombreuses personnes pas nécessairement équipées pour ce type d’activité. Une confusion s’est alors installée entre désir de discussion, débat idéologique ou longue transmission d’un message personnel. Au-delà de cette possible confusion, il semble important que des citoyens puissent se réunir pour discuter et débattre dans un lieu public, à une époque oscillant entre le chacun chez soi et la médiatisation excessive. Et cet engouement pour l’échange verbal n’est pas à craindre. En particulier dans certaines cultures où le simple fait du droit commun à la parole publique, aussi limité puisse-t-il paraître aux puristes, est en soi une véritable révolution culturelle et une forme d’accès à la citoyenneté et à la démocratie. De même en milieu scolaire, car dans de nombreux pays règne encore la parole exclusive du Maître. Vient ensuite le fait de savoir si l’exercice de la parole en question est philosophique ou pas. Là encore, diverses paroles qui se confrontent vont nécessairement, avec des succès très divers, s’obliger à argumenter, à se développer, à approfondir, à expérimenter les faiblesses et les manques de leur contenu. À un moindre degré, il peut déjà se passer naturellement ce qui se produira avec plus d’intensité si la rencontre est animée par une personne initiée à la démarche et à la culture philosophiques. Examinons tour à tour les trois positions mentionnées ci-dessus. S’il s’agit d’être un animateur de discussions, celui qui préside est une sorte de primus inter pares, qui peut céder sa place à toute autre personne sans que cela ne change véritablement la donne. Néanmoins, le fait d’avoir un président de séance, qui régule la parole et qui tente malgré tout d’établir des liens, de demander des éclaircissements, de ralentir le rythme, de poser des questions, oblige déjà le groupe à accomplir un certain travail sur lui-même. À ce sujet, des personnes n’ayant pas nécessairement de formation dans ce domaine, mais pouvant être initiées aux attitudes et aux compétences philosophiques, pourraient être formées à la pratique philosophique afin de mener une discussion de manière relativement efficace, avec une certaine exigence. Le principe est de former un généraliste, ce qui reste très faisable. C’est le cas par exemple d’un adulte qui mènera les discussions avec les enfants. Qu’il soit enseignant, travailleur social, bibliothécaire, animateur culturel ou autre, il pourra assez rapidement être formé à la technique de l’animation philosophique et il assimilera un certain nombre d’outils qui lui permettront d’engager un groupe d’enfants à philosopher ensemble sans que cela ne ressemble à un échange d’opinions flou et inchoatif. Il en va de même jusqu’à un certain point pour animer un groupe d’adultes. Que ce soit un professionnel qui ajoute cette corde à son arc - coach, psychologue, responsable d’une équipe, enseignant - ou même un groupe de travail désireux d’améliorer et approfondir leur manière de discuter et de réfléchir ensemble. S’il s’agit d’être un philosophe de contenu, il sera dès lors nécessaire que la personne qui mène la discussion ait une culture philosophique. En général, elle aura reçu une formation universitaire classique, bien que de temps à autre, mais assez rarement, certains amateurs autodidactes et passionnés auront par eux-mêmes acquis un tel bagage culturel. Néanmoins, si le but est de simplement faire un cours ou une conférence, nous ne sommes plus dans le cadre de ce que nous nommons pratique philosophique, bien que cela puisse être utile et intéressant. Si le philosophe est intéressé par le concept de pratique, soit il développera par luimême une modalité de fonctionnement, à partir des outils fournis par l’histoire de la pensée, sa propre réflexion et l’expérience sur le terrain, soit il s’initiera directement ou indirectement auprès de collègues ayant déjà travaillé la question. Il adoptera alors tels ou tels éléments d’une méthode qui lui paraît dotée d’une certaine efficacité, ou concoctera la sienne propre. En général, un tel philosophe se comportera comme un pédagogue, c’est-à-dire un enseignant qui tout en transmettant un contenu et une culture philosophiques, reste soucieux d’accroître la dimension d’appropriation du contenu de la part de ses élèves. Bien entendu, ce philosophe de contenu intervient dès lors comme un professionnel de la philosophie, et non plus comme le simple participant d’un groupe ou un généraliste informé. La philosophie est pour lui une matière spécifique, avec ses auteurs officiels et ses textes codifiés. S’il s’agit d’être un philosophe de la forme, il sera là aussi nécessaire de disposer d’une culture philosophique, mais ici, c’est l’opérativité des outils philosophiques qui constitue le coeur de l’activité. Si les problématiques et les concepts classiques méritent d’être connus et sont utiles pour accomplir le travail, c’est en filigrane qu’ils sont présents, ils s’expriment en creux et non plus en plein. Car ce n’est plus le contenu en soi qui intéresse ce praticien, mais la mise en oeuvre des contenus. Il utilisera donc des distinctions classiques, mais pour faire travailler les participants, pour les faire produire, analyser, synthétiser, problématiser, conceptualiser, etc. Il n’est pas soucieux de transmettre un contenu en tant que tel, ni de faire connaître en soi les auteurs, car l’accent est mis uniquement sur les exigences opératoires de la philosophie. Pour lui, ce n’est pas tant parler des auteurs dont il est question, mais de les mettre en oeuvre, c’est-à-dire demander aux participants de pratiquer leurs exigences. En résumé, il s’agit de démystifier le génie du philosophe, pour démonter et inculquer les techniques du philosopher. Quant à l’ensemble de la culture philosophique, elle lui est aussi très utile, mais pour saisir en lui-même les enjeux du discours qui surgit, le décoder, et orienter les questions et les demandes qu’il pose à ses interlocuteurs. Il pourra cependant de temps à autre établir des liens formels référencés dans une visée explicative, si cela lui paraît nécessaire à sa pratique.

 

Le salaire du philosophe

Faut-il rémunérer le philosophe ? Bien que pour certains elle ne se pose pas et même ne doit pas se poser, cette question peut certainement être avancée. Prenons d’abord quelques arguments opposés à la rémunération, venant des philosophes euxmêmes. Le plus classique est la référence à Socrate, animé d’une vision noble de la philosophie, qui critique les sophistes(15) soucieux de gagner de l’argent. Elle est reprise principalement par les professeurs de philosophie, qui, eux, sont en général stipendiés directement ou indirectement par l’État, qui refusent l’idée d’un philosophe établi en profession libérale, soumise à la loi du marché. D’après eux, cela ne pourrait que corrompre son jugement ou son action. Cette objection est d’ailleurs une des principales critiques à l’encontre des philosophes praticiens. La plus récente, et d’origine quelque peu différente, émane plutôt du milieu des cafés philosophiques, pour qui l’exercice de la discussion philosophique se démarque justement du professeur, en ce sens que c’est une rencontre entre pairs, que ce n’est pas un travail, et que nul ne devrait donc être payé. Dans les deux cas, on rencontre la vision d’une philosophie qui ne doit pas être souillée par l’argent. Du côté de ceux qui estiment que ce travail doit être rémunéré, on trouve déjà ceux qui ont du mal à gagner leur vie en général, soit parce qu’ils ne trouvent pas de poste d’enseignant, soit parce qu’ils vivent dans un pays où l’on ne gagne pas suffisamment sa vie en étant enseignant, ou tout simplement parce qu’ils n’ont pas de travail mais ont une formation philosophique. Puis il y a ceux qui ne peuvent pas gagner leur vie en tant que philosophe, c’est-à-dire qu’ils sont obligés de pratiquer un métier qui ne leur convient pas, et qui préféreraient travailler dans le domaine de la philosophie. Il y a encore ceux qui ne se retrouvent pas dans l’enseignement ou dans les structures enseignantes, ne serait-ce que parce qu’ils jugent que la contrainte académique n’est pas propice au philosopher, ou tout simplement parce que le formalisme académique leur est invivable. À propos de la critique socratique, ils répondront que l’époque n’était pas la même, ni le contexte. Socrate n’avait pas besoin de travailler, il n’était pas astreint à gagner sa vie. Ils ajouteront que de surcroît, le schéma courant est plus hégélien que socratique : il est celui du philosophe fonctionnaire, fonction qui ne constitue pas moins un facteur de corruption que l’argent. L’argent de l’État n’est pas plus propre que celui des citoyens. Le fonctionnaire est à la fois le prisonnier et le geôlier d’un système. Ce souci est aussi un souci de luxe, celui de nantis qui n’ont pas à se préoccuper de gagner leur vie, et qui pourtant n’hésiteront pas à encaisser des droits d’auteur s’ils écrivent un livre. Enfin, pour beaucoup de praticiens, il ne s’agit pas nécessairement d’être rémunéré par les participants, mais plutôt par les structures invitantes ou organisatrices, comme le ministère, la commune, l’entreprise, etc. Il reste un problème, celui du bénévolat. En effet, s’il s’agit de gagner sa vie, on pourra craindre que ceux qui travaillent bénévolement prennent le travail de ceux qui ont besoin de gagner leur vie. Cela ne pourra se régler que selon les circonstances nationales et économiques, d’autant plus qu’à cause de la nouveauté du travail de philosophe praticien, bon nombre de ceux qui aimeraient gagner leur vie en effectuant ce travail doivent le faire à peu près gratuitement en un premier temps afin de faire leurs preuves. Mais on peut conclure que les différents fonctionnements et soucis philosophiques trouveront leurs articulations propres, et qu’ils pourront cohabiter tant bien que mal.

 

3) Analyse de la pratique philosophique

Lieux communs de la pratique

Il est important de cerner ce qu’il y a de commun à ces diverses activités non académiques et en quoi elles pourraient se définir simultanément comme pratiques et comme philosophiques. Elles sont philosophiques en ce qu’elles tentent, en diverses proportions et à divers degrés, de produire du sens à partir des phénomènes observés, en ce qu’elles invitent à exprimer des idées, à les comparer et à les analyser, en admettant la relativité, l’imperfection ou la subjectivité de ces idées et des schémas qu’elles incarnent. Elles sont philosophiques en ce qu’elles questionnent la réalité de ce qui se sait et se pense, en ce qu’elles en approfondissent la causalité, en ce qu’elles expérimentent ce qui pourrait se penser autrement, et en ce qu’elles travaillent les conditions de légitimité de cette pensée. Reste à voir si un tel travail, considéré comme idéal régulateur, est réellement mis en oeuvre. Mais cela pourrait être dit de la philosophie en général, et l’on ne voit pas en quoi il y aurait ici une forme distincte de la philosophie, mis à part sans doute l’importance nettement moindre accordée à l’histoire de la philosophie. C’est d’ailleurs sur ce point que porte l’essentiel des critiques envers ces pratiques. Le point le plus répandu de toutes ces pratiques reste en tout premier lieu l’exercice du dialogue, la présence effective de l’autre, que ce soit sous la forme d’une discussion, d’un échange, d’une confrontation ou d’un questionnement. Cela s’oppose à une vision plus monologique de la philosophie, celle du penseur méditant dans la solitude, ou du Maître discourant face à un auditoire. Le deuxième point, dérivant quelque peu du premier, est l’importance du questionnement, puisqu’il s’agit théoriquement de découvrir ce que pense l’autre, ou de devenir autre à soimême, c’est-à-dire de problématiser plutôt que de tenter de soutenir ou d’étayer une thèse. Troisième point, toujours lié au dialogue, la présence d’une subjectivité, d’un sujet réel et avoué, en opposition à l’articulation d’un discours se fondant sur une réalité objective et désincarnée, historique ou thématique. Quatrième point, la défense d’un penser par soi-même et un rejet marqué de l’argument d’autorité, en particulier en ce qui a trait aux auteurs consacrés, ceux que la philosophie académique considère comme les voies et repères incontournables de la pensée. Cinquième point, lié au précédent, un idéal démocratique, une critique de l’élitisme, refusant le principe selon lequel certains auraient de fait plus que d’autres la légitimité ou la capacité de pensée, mettant souvent en cause le principe traditionnel du Maître. Cela favorise évidemment des schémas constructivistes plutôt que des formes de pensée a priori. Sixième point, une défense de l’éthique en opposition à la morale, la dimension conventionnelle et arbitraire de tout impératif de pensée, de parole et d’action, détermination collective plutôt que singulière ou universelle, niant en ce domaine tout recours à une quelconque transcendance ou révélation. Septième point, une grande valeur accordée à la détermination subjective, celle des sentiments ou des opinions, considérée comme non réductible à une raison universelle, à la logique ou à une vérité de principe, ce que l’on pourrait nommer une vision psychologique de la pensée. On assiste ainsi à un rejet très courant des concepts transcendantaux classiques tels le vrai, le beau et le bien, en lui préférant la mise en valeur de l’émotion et de la sensibilité, considérées plus personnelles, plus réelles et plus sincères. Huitième point, une critique de la connaissance, principalement celle de la tradition mais parfois aussi celle de l’expérience, en accordant une primauté épistémologique et ontologique au ressenti et aux intentions. En guise de conclusion, si on voulait caractériser de manière générale cette matrice philosophique, on pourrait la qualifier comme un mélange de pragmatisme, de psychologisme et de post-modernisme. Il est clair que nous sommes passés du règne de la transcendance à celui de l’immanence, voire à l’éclatement ou au morcellement. En outre, le « je pense » est devenu un « nous pensons », aussi inchoatif que soit ce nouvel ensemble. Mais cette analyse des changements de paradigme n’est pas nécessairement réductible à une critique, car en fin de compte ces choix philosophiques sont acceptables.

 

Critique de la pratique

On peut donc être d’accord, ou pas, avec les présupposés ou parti pris de la pratique philosophique, ou de telle ou telle pratique spécifique. Reste qu’il faut aborder les problèmes, voire les pathologies de cette pratique philosophique. Car si ce mouvement est enclin à percevoir et à dénoncer certains aspects de la philosophie académique, il est bien évidemment moins prompt à percevoir et à énoncer les siens propres. La première critique est que sous couvert d’accepter la pluralité des perspectives, il souffre d’une certaine tendance à la glorification de l’opinion individuelle, et de ce fait d’un manque d’esprit critique. Ceci est valable principalement dans le rapport que chacun entretient à ses propres idées, mais aussi par rapport à celles d’autrui, corollaire naturel d’un pacte implicite de non agression : toutes les idées se valent. Nous pourrions nommer subjectivisme ce manque de capacité critique face à l’opinion individuelle, nourrissant même parfois un certain narcissisme ou égotisme. La deuxième est que tout dialogue très souvent tend à prendre la forme d’un échange d’opinions, fort semblable au désormais classique débat télévisé où beaucoup interviennent avec peu de rigueur dans l’argumentation, l’objection et l’analyse, et peu de problématisation. La troisième est l’absence, le refus, la crainte et même la dénonciation du jugement, considéré comme une menace à l’intégrité individuelle, occultant l’activité par excellence de l’intellect, à savoir sa faculté de discrimination. Cet interdit de jugement favorise certes une facilité de l’échange, mais il encourage aussi à la facilité, perçue ici comme complaisance. Une contradiction apparaît entre l’idée de pensée critique et cette interdiction de jugement. Ce qui se manifeste clairement par l’absence d’analyse critique sur la méthodologie dans la majorité des pratiques philosophiques. Quatrièmement, les débats portent plus sur les différences d’opinions que sur la cohérence des pensées énoncées ou les conditions de leur articulation, manquant en ce sens de profondeur d’analyse. Et trop souvent, ce qui compte est de parler, de s’exprimer, de partager, et on oscille ici entre le pédagogisme, le psychologisme, le consumérisme et le populisme. Cinquièmement, sous prétexte de favoriser l’empathie et les bonnes relations, un souci plus conséquent est souvent accordé aux bonnes intentions du discours, plutôt qu’au discours lui-même, à ses propositions et à leur enchaînement, avec tout l’abus interprétatif et le manque de rigueur et d’authenticité que cela peut entraîner. Sixièmement, on y prône souvent une interdiction de penser à travers une interdiction d’interprétation, dès que celleci est susceptible d’engendrer un conflit ou une tension. En fait, il est mal vu d’engager une analyse critique du discours d’autrui, avec l’argument ou le contre-argument redoutable du « On n’est jamais sûr », ou du « Peut-être que l’on se trompe ». Il devient interdit d’avancer des hypothèses osées et de prendre des risques. Septièmement, un désir important d’être du bon côté, d’être gentil, d’avoir de bonnes intentions et une bonne conscience, tend à occulter les enjeux importants d’un débat, allant jusqu’à interdire implicitement toute proposition réellement singulière, susceptible de rompre le consensus en cours ou la morale établie. On perçoit dans certains milieux, sous des formes diverses, une forte tendance au politiquement correct, qu’il soit de nature éthique, psychologique, écologique, politique ou autre. Huitièmement, une attitude anti-intellectuelle plus ou moins affichée, manifestée par le rejet du concept et de l’abstraction en faveur d’une préoccupation plus triviale, concrète et quotidienne, sous le couvert d’être plus proche du vécu. Neuvièmement, une attitude anti-culturelle en raison d’une primauté de l’individu et du groupe restreint, plutôt que l’humanité, la tradition ou l’universalité, s’accompagnant d’un rejet de la connaissance et de l’objectivité. Car si on peut apprécier l’idée que chacun pense par lui-même, on peut douter que chacun retrouve par la puissance de sa pensée personnelle l’ampleur et la richesse de ce qu’a produit l’histoire de la pensée humaine. Dixièmement, la critique de l’élite mène à un certain populisme démagogue sous prétexte de ne pas laisser le pouvoir être confisqué par une minorité. Cela induit d’ailleurs un certain nivellement, puisque tout ce qui menace le groupe ou les valeurs établies est considéré dangereux, à commencer par la parole radicalement singulière. Onzièmement, une certaine complaisance intellectuelle, pour des raisons psychologiques, ou psychologisme, puisqu’il s’agit de ne pas troubler l’individu dans sa quiétude et de ne pas mettre en péril son identité. Douzièmement, il peut également exister dans cette pratique une certaine tendance à la fermeture d’esprit. Bien que depuis quelques années, grâce aux forums Internet et aux nombreux colloques internationaux, cette ignorance ou ce refus de l’autre semble quelque peu s’estomper. Il faut dire qu’en ce domaine certains théoriciens ou maîtres ont encouragé cette ignorance, voire cette crainte de la diversité. D’ailleurs, effet pervers des tendances sectaires, certains pans de la philosophie pratique s’ignorent totalement, se regardent de loin ou n’ont pas confiance l’un dans l’autre. Ainsi certains spécialistes de la consultation pensent que les praticiens de la philosophie pour enfants ne sont que des pédagogues, pas des philosophes, et ces derniers pensent que les consultants ne sont que des psychologues ou des coachs. L’idée est justement ici de montrer la transversalité des pratiques. Treizièmement, on observe régulièrement une certaine tendance New Age où tout le monde est merveilleux, enfants et adultes, en particulier si les adeptes sont de « notre côté » ou de « notre école de pensée ». On n’hésite pas alors à produire un discours pétri d’hyperboles, d’expressions laudatives, d’adverbes majorants et de superlatifs, qui accompagnent en général un certain refus du réel, de l’analyse, de la critique, fréquemment suivi d’un déni de la dimension tragique de l’existence. Parfois cela est lié directement à la vente d’un produit, d’un Maître ou d’une école, lorsque l’étiquette ou l’identification à un projet en vient à compter plus que le contenu lui-même.

Compétences philosophiques

Néanmoins, au-delà de l’identification des problèmes et de l’analyse critique, nous restons dans une perspective pratique, et sans épouser la perspective du pragmatisme en tant qu’école de pensée, rien ne nous interdit d’esquisser une résolution des problèmes, outils à la fois pédagogiques, existentiels et conceptuels. Et la philosophie classique offre un certain nombre d’outils tout à fait utiles pour oeuvrer à ce chantier. Cela nous permettra peut-être de montrer comment réconcilier l’histoire de la pensée et le penser par soi-même. La liste qui suit est loin d’être exhaustive, puisqu’elle se réduit à quelques exemples, qui bien que cruciaux, représentent seulement des échantillons de ce qu’offrent nos illustres prédécesseurs. La philosophie doit pouvoir être comprise aussi à travers des compétences et un cheminement, et pas seulement à travers une érudition et des références livresques. Des auteurs comme Platon, Aristote, Descartes, Hegel ou Russell, nous offrent le meilleur fondement théorique à une pratique philosophique. D’abord, le travail sur la négativité que recommande Hegel. Partie intégrante du processus dialectique, il est la condition d’accès au réel et à une pensée digne de ce nom. Car une chose, une idée, ou une réalité est tout autant ce qu’elle n’est pas que ce qu’elle est. La réalité du monde et de la pensée est une dynamique, un dépassement qui repose sur le fait que nous pouvons envisager et affirmer la négation de ce que nous avons soutenu. Tout se construit à travers une multiplicité de relations qui sont autant de transformations, niant ainsi toute identité rigide. Cela va jusqu’à affirmer que l’être, l’essence de ce qui est, est identique au néant. Que l’on admette ou non les fondements de la pensée hégélienne, passer par l’exigence de la négativité est un excellent exercice, qui nous permet d’échapper à nos présupposés, condition même d’un travail de la pensée. Cela permet d’échapper au dogme rigide de notre propre opinion ou de notre propre subjectivité en acceptant ou en produisant notre propre altérité. Un autre exemple est celui du rapport de nécessité réciproque entre intuition et concept, recommandé par Kant. Pas de concept sans intuition, ni d’intuition sans concept. Car trop souvent nous produisons des exemples sans analyser le contenu, sans dépasser la singularité d’un fait particulier pour en penser l’universalité ou la transversalité. Nous nous limitons au concret sans oser penser l’unité de la multiplicité que détermine et signifie l’abstraction. De nombreux discours ou discussions tombent ainsi dans le mauvais infini de la liste d’exemples, sans jamais pouvoir aller audelà, par impossibilité d’unifier l’expérience à travers la production d’hypothèses. L’inverse est tout aussi vrai, en particulier chez les philosophes, comme dans le discours quotidien. Nous produisons des concepts, nous convoquons des termes, et même nous prétendons les définir pour en cerner la réalité, tout en étant incapables d’en donner des exemples pour assurer la réalité et la perception de leur contenu. Ce mouvement permanent entre concret et abstrait, universel et particulier, nous permet de prendre conscience du contenu de notre discours et de celui que nous entendons. On peut aussi évoquer le refus de l’évidence, prôné par Socrate, Lao-Tseu et bien d’autres. Quand Platon fait dire à quelqu’un que quelque chose va de soi, il indique un piège que Socrate va tendre à son interlocuteur et au pauvre lecteur naïf que nous sommes. En opposition d’ailleurs à ce que fera Aristote, en bon père de la science, pour qui la communauté d’acceptation est un critère de validité. Car la vérité, le beau ou le bien se trouvent toujours ailleurs, jamais là où l’on croit les établir, et c’est d’ailleurs en cette altérité radicale qu’ils trouvent tout leur intérêt. Dernier exemple pour cette liste, la raison commune. Car comment protéger notre pensée du monologue, du solipsisme, sinon en se frottant à quelque chose qui le dépasse, auquel nous avons accès, mais qui bien souvent n’est tout simplement pas mis en oeuvre ? Car pourquoi ce bon sens, cette raison, que nous nous vantons tous de posséder, qui nous permet de déceler les incohérences et les inconsistances d’un discours, ne nous empêche-t-il pas de commettre les pires erreurs de jugement ou d’énonciation ? Le cheminement scientifique que nous propose Descartes à travers sa méthode scientifique, ses diverses règles de la pensée, nous aident à travailler sur nos propres opinions et examiner en quoi elles détiennent une quelconque validité. Car on autorise trop souvent à tenir un discours fondé sur une pure intention, sans savoir et oser en évaluer le contenu à l’aune d’une quelconque universalité nous permettant de nous arracher à nous-même, de nous aliéner afin de commencer à penser. En effet, sur le plan pratique, la logique permet d’échapper à soi, de remplacer la subjectivité par la rationalité, le personnel par l’universel, et c’est d’ailleurs cette critique du désir et de la familiarité qui la rend si impopulaire.

 

III. Vingt propositions d’action pour philosopher

1) La philosophie non académique et les institutions

Il est assez difficile d’émettre des recommandations à propos de pratiques qui se définissent par une extériorité aux institutions, dans la mesure où cette Étude s’adresse entre autres à celles-ci. C’est-àdire à des acteurs qui, d’une certaine manière, ne sont pas pour l’instant directement concernés par ces pratiques. Néanmoins, on peut les inviter à réfléchir sur ces dernières, afin de les comprendre, avant même de penser à mettre en place telle ou telle mesure, quelle qu’en soit la validité. Et c’est justement sur ce point, celui de la compréhension de ce phénomène relativement nouveau, qu’il semble utile d’attirer l’attention des pouvoirs publics. Car jusqu’à maintenant, pour la vaste majorité des pays, il n’y a presque pas d’interlocuteur institutionnel qui s’intéresse directement à la pratique philosophique et très peu de structures administratives qui soient concernées ou qui se sentent concernées. Cela tient beaucoup à la nature même de l’activité philosophique et à son histoire. D’une part, la philosophie est une matière scolaire, elle relève donc d’une expertise universitaire ou pédagogique, qui forme des experts et des pédagogues. Dans tous les cas de figure, c’est d’un public captif dont il est question, qui doit prendre des cours, qui est sanctionné par des examens et des diplômes. L’idée est ici de se demander comment banaliser la pratique. D’autant plus qu’en ce qui a trait à la philosophie, la discipline paraît trop souvent réservée à quelques-uns. Il est important de montrer que la philosophie peut intéresser un grand nombre et relever d’une pratique et non pas simplement d’une consommation relativement passive. Mais les pouvoirs publics ont en général deux critères : le nombre et la tradition. Pour le nombre, ils examinent combien de personnes paraissent intéressées par une activité, et se détermineront en fonction de ce critère exclusif. Ils s’apercevront par exemple que le football est plus populaire que la philosophie, et c’est cette activité qu’ils promouvront plutôt. L’autre critère est celui de la tradition, qui reste un argument de poids quant aux décisions prises. La pratique philosophique se heurte justement à ces deux obstacles. En dépit de sa popularité croissante, elle reste une affaire d’élite, et les pouvoirs culturels ou philosophiques ne vont pas nécessairement dans le sens de cette pratique, considérée trop révolutionnaire ou insensée. Néanmoins, sur un plan plus local, certains pouvoirs publics s’intéressent à la pratique philosophique, en subventionnant cette activité au même titre qu’ils subventionnent le club de foot ou l’atelier de peinture. Mais cela reste encore une démarche très limitée, que l’on retrouve dans très peu de pays, et dans peu de communes de ces pays. La question maintenant est de savoir si on doit se satisfaire de cette situation. Après tout, pourquoi la philosophie plus qu’autre chose. Il existe bien des domaines dans lesquels les pouvoirs publics devraient s’investir de manière plus déterminée, et les acteurs en ce domaine soutiendront, à raison peut-être, que cela est beaucoup plus urgent que la philosophie. Mais pour l’anecdote, néanmoins éclairante, rappelons le type d’objection émise ou de souci exprimé par un responsable politique local, face à la possibilité de soutenir l’établissement d’un atelier de philosophie dans sa commune : « Ce n’est pas une secte ? », « Vous ne voulez pas vous présenter aux prochaines élections municipales ? ». Ces remarques sont toutes les deux assez éclairantes. Elles renvoient au danger de la pensée. D’une part, la perversion de la pensée ou d’un mode de pensée inhabituel, ce qui caractérise la philosophie et fit condamner Socrate. D’autre part, la prise de pouvoir que peut représenter la mise en oeuvre de la pensée. Ce constat peut conduire à justifier la philosophie non institutionnelle et à montrer son rôle et sa nécessité. Car ce n’est pas un accident si bon nombre d’initiatives qui concernent la pratique philosophique, y compris celles qui affectent les institutions de l’État que sont par exemple les écoles, trouvent leur origine soit dans des structures extérieures à l’institution, soit fonctionnant en parallèle. Bien que là encore, ce ne soit pas le cas uniquement pour la philosophie. Prenons l’exemple de la philosophie avec les enfants. Dans bon nombre de pays, déjà parce que la philosophie n’existe pas à l’école élémentaire, cette activité s’est développée à l’extérieur de l’institution, dans des centres de réflexion et de formation où venaient librement des enseignants intéressés. C’est uniquement en un second temps que des formateurs pouvaient intégrer cette activité au programme officiel enseigné dans leur établissement. Bien que, dans certains cas et selon les lieux, cela rencontrât une résistance appuyée, voire une opposition ouverte de certains éléments hiérarchiques. Rares sont les pays où ce type de pratique est rentré par le haut. Dans la majorité des cas, c’est par la base, par intérêt personnel de l’enseignant, que s’est développée la pratique. Soit parce qu’il a rencontré quelqu’un qui offrait une formation, soit parce qu’il avait découvert un manuel publié dans le commerce ou des ouvrages grand public, pour enfants ou pour adultes. Même les formations offertes dans le système scolaire étaient facultatives, bien que récemment elles aient pu être abordées en certains endroits dans le contexte d’une formation obligatoire. Mais c’est grâce à la popularité croissante de ces activités que s’est intégrée dans l’institution l’initiation à divers degrés de la pratique philosophique. Et cela principalement dans les milieux où la philosophie ne faisait pas partie des programmes. Sinon, il y aurait eu une résistance quasi certaine à cette nouveauté. En guise d’ultime mise en garde, on peut néanmoins se poser la question de l’institutionnalisation de la pratique philosophique, ou celle de sa systématisation. Car il nous semble que ce n’est pas un accident si la philosophie non académique, dans sa richesse et sa diversité, s’est développée hors les murs, pour être réintégrée ou réutilisée par l’académie. Dans la liberté de ces pratiques repose sans doute la force de sa dynamique. En dépit des aléas philosophiques que représentent les inégalités de valeur, la qualité ou l’efficacité variables de ces pratiques. Toutefois, à ce jour, un certain nombre d’obstacles importants se posent et restreignent l’activité philosophique, en la cantonnant en des lieux spécifiques et en excluant bon nombre de personnes. On peut donc considérer qu’est venu le temps de réfléchir aux mesures d’institutionnalisation, d’en proposer quelques modalités susceptibles d’être mises en place de manière relativement facile. La plupart des propositions avancées se fondent sur des expériences réelles. Elles se sont avérées possibles non pas de manière théorique mais tout à fait pratique. Selon les contextes et les circonstances, il s’agira d’adapter la mise en place de ces diverses modalités.

 

2) Reconnaissance institutionnelle

Proposition 1. Comprendre la pratique philosophique et ses raisons d’être

La première recommandation pour les institutions, de quelque nature qu’elles soient, est de comprendre la nature de la pratique philosophique, en tant que démarche. Chaque responsable pourra ensuite déterminer en connaissance de cause l’intérêt ou la pertinence de cette activité, et décider dans quelle mesure et dans quel contexte elle doit être promue. Pour ce faire, il s’agit d’écarter momentanément les présupposés communs concernant la philosophie. À commencer par son image élitiste et purement scolaire, celle d’une « matière » particulière. Il s’agit ici de repenser la philosophie comme une pratique invitant chaque personne, chaque citoyen, au niveau où il est, avec la culture et les connaissances qu’il détient, à s’engager dans le dialogue et la réflexion. Ceci permet un travail sur trois niveaux principaux : la capacité cognitive, l’identité, et les rapports sociaux. Sur le plan cognitif, la pratique développe la capacité d’analyse nécessaire à comprendre le monde qui nous entoure, à appréhender et à soumettre à l’épreuve critique les volumes croissants d’informations mis à notre disposition, ou qui nous envahissent. Sur le plan de l’identité, la personne impliquée dans la pratique développe une conception d’elle-même en tant que sujet pensant, capable de donner sens au quotidien et de fonder ses pensées en raison, comme citoyen autonome et actif, plutôt que comme simple consommateur qui subit tant bien que mal le monde où il vit. Sur le plan des rapports sociaux, la personne impliquée apprend à penser et à dialoguer avec les autres, à délibérer en commun, plutôt que de se heurter à l’autre, cet autre perçu trop souvent comme un obstacle ou une menace. Que ce soit dans le rapport existentiel à soi-même, trop souvent ignoré ou délaissé, dans les modalités du travail prises là aussi comme des évidences, on s’apercevra que l’exercice philosophique permet un éclaircissement et un approfondissement, qu’il favorise à la fois l’engagement et la distanciation, et qu’il aide à rompre les barrières qui nous rendent rigides ou nous empêchent d’aller au bout de nos pensés et de nos actes. Et surtout, qu’il participe à la prise de conscience, dimension cruciale de la vie humaine. Quant à la crainte de perdre du temps ou de s’engager dans le superflu, on se rendra compte qu’elle n’est que le produit d’une pensée à court terme, qui ne tente pas d’aller au fondement et à l’essentiel. Dans cette perspective, le soutien pour une telle rénovation du travail philosophique apparaît primordial, à la fois pour faire comprendre cette démarche et pour la populariser.

 

Proposition 2. Reconnaître la dimension culturelle de la pratique philosophique 

Dans bon nombre de pays, il n’existe aucun interlocuteur, au Ministère de la culture ou dans les administrations chargées des affaires culturelles, pour aborder la philosophie. Soit on ne s’occupe pas du tout de la philosophie, reléguée aux services éducatifs, soit elle est uniquement considérée sous son angle formel, en sa dimension historique. Un tel interlocuteur, au fait de ces pratiques, pourrait ainsi être nommé. Cette fonction pourrait aussi être assignée à une personne en place, tant au niveau de l’administration centrale qu’au niveau local ou régional. Au niveau administratif plus réduit, il s’agira surtout d’être informé de ces pratiques et des initiatives susceptibles d’être promues, afin de prendre des mesures appropriées en ce sens. L’administration centrale devrait pour ce faire assurer qu’une telle information est rassemblée et disséminée. Elle gagnerait à établir une relation avec des structures ou des individus directement impliqués dans la pratique, en sélectionnant une ou plusieurs personnes susceptibles d’agir en tant que conseiller technique. À partir du moment où une telle décision sera prise, une campagne d’information et de sensibilisation pourrait utilement être lancée, par exemple à l’occasion de la Journée mondiale de la philosophie. Les divers réseaux de la culture seront à ce moment-là mobilisés pour faire connaître ces démarches, assurant que soient organisées de nombreuses activités sous forme de conférences, ateliers, cafés philosophiques, projection de séances filmées, ou autres événements de même type. De telles initiatives pourront de la même manière être prises en charge par des ONG, des fondations ou toute autre structure désireuse de promouvoir l’action et l’innovation culturelles. Elles pourront soit organiser elles-mêmes ce type d’activité, soit apporter une aide matérielle ou logistique à des structures impliquées directement dans la pratique.

 

Proposition 3. Interlocuteur ministériel, jeunesse et vie associative

Selon les pays, diverses structures s’occupent des problèmes de la jeunesse, des activités sportives et culturelles, de la vie associative. Tout ce qui touche les occupations des jeunes et des associations. Dans les pays en voie de développement, des ONG se consacrent aussi aux activités de la jeunesse. Toutes ces structures, nationales et locales, publiques et privées, devraient se familiariser avec la pratique philosophique et examiner comment l’intégrer aux nombreuses activités existantes. Des animateurs devront être formées, soit de manière spécifique, soit comme complément à une pratique actuelle. En effet, il s’agirait d’apprendre par exemple un certain nombre de techniques d’animation permettant aux responsables d’activités ou aux moniteurs d’inviter les jeunes à réfléchir de temps à autre sur ce qu’ils font et comment ils le font, et en particulier sur les rapports sociaux qu’ils  entretiennent. Par exemple les problèmes de violence, qui peuvent être abordés et traités à travers la réflexion et l’échange. Car si l’activité philosophique n’a pas pour but explicite de réduire la violence, on remarquera tout de même que bon nombre d’actes et de comportements violents sont pour partie liés à une certaine incapacité d’exprimer les problèmes et de les analyser, à une difficulté de se confronter de manière rationnelle à autrui et en particulier à l’autorité. Il s’agirait donc d’ajouter une dimension philosophique aux activités habituelles, de susciter des moments philosophiques, plutôt que de nécessairement instaurer des activités spécifiquement philosophiques, bien que cela ne soit nullement à éviter. Il s’agirait simplement de nourrir et de formaliser cette tendance, et d’éduquer à cette dimension du langage et de la pensée ceux pour qui elle est relativement étrangère. Dans cette perspective, le principe d’initier ceux qui encadrent les jeunes à la démarche philosophique permettrait de développer chez ces professionnels ou ces amateurs certaines attitudes qui devraient faciliter et améliorer leur travail. Des séminaires de philosophie pourraient être proposés dans les stages de formation des adultes qui travaillent avec les jeunes.

 

Proposition 4. Reconnaissance de la pratique philosophique dans le domaine de la santé 

La pratique philosophique peut jouer un rôle multiple dans le domaine de la santé. Tout d’abord, il semble que la formation des professionnels en ce domaine devrait comporter une formation minimale à la pratique philosophique. Ceci est parfois le cas, à travers par exemple la présentation de quelques grands concepts éthiques, mais cette introduction demeure souvent très théorique. Cette initiation permettrait de problématiser quelque peu la position techniciste qui, malgré tout, prédomine encore dans le monde médical, en dépit de la prise de conscience qui s’effectue depuis quelques années. Cette formation serait utile à la fois pour travailler les rapports entre professionnels, et les rapports entre ceux-ci et les usagers. Cet apprentissage du penser ensemble aiderait ainsi à transformer l’idée du patient, non plus perçu seulement comme un cas pathologique, un simple corps malade, mais comme un être pensant, doté d’un psychisme entretenant un rapport étroit avec l’organisme. Comment penser le patient ? Comment le patient se pense-t-il lui-même ? Comment pense-t-il sa maladie ? De la même manière où les hôpitaux ont des psychologues ou des aumôniers résidents, ils pourraient avoir des philosophes résidents. Leurs fonctions seraient diverses. Participer aux commissions éthiques, susceptibles d’éclairer les débats internes et d’aider aux prises de décision importantes concernant tous les aspects de la vie hospitalière. Animer des groupes de discussion entre professionnels. Proposer des entretiens aux patients désireux de réfléchir sur leur situation, questions existentielles ou éthiques en particulier. D’autre part, pour tous les professionnels travaillant dans les domaines directement ou indirectement liés à la psychologie, incluant par exemple orthophoniste, psychomotricien, ou autre, une telle formation aurait aussi son utilité. Elle aiderait à comprendre, reconnaître et accepter les divers schémas de pensée, en leur légitimité et non plus toujours dans leur dimension pathologique et réductrice. Cette perspective serait valorisante pour des personnes dont le fonctionnement intellectuel tend à être perçu principalement sous l’angle de l’aberration. Elle encouragerait un travail de réconciliation avec soi et avec le concept de raison. L’apport de la philosophie, son antique vertu consolatrice, sa capacité de porteuse de sens, souvent ignorée, pourrait s’avérer d’une aide précieuse dans le travail thérapeutique. Rappelons ici les termes de la Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé(16), « pour parvenir à un état de complet bien-être physique, mental et social, l'individu, ou le groupe, doit pouvoir identifier et réaliser ses ambitions, satisfaire ses besoins et évoluer avec son milieu ou s'y adapter ».

 

Proposition 5. Reconnaissance de la philosophie dans les organismes de formation

De nombreux organismes s’occupent à divers niveaux de la formation continue, en entreprise, dans la société, pour la réinsertion, etc. La philosophie est en général totalement absente de ce type de formation. Pourtant, elle fournit - ou peut fournir – des outils permettant à ceux qui l’abordent de penser leur existence, leur situation familiale et professionnelle, leur rapport à la société, leur rapport à autrui, leurs projets, leurs attitudes et leurs compétences, c’est-à-dire tous les enjeux fondamentaux de ce qui constitue l’existence humaine, singulière et collective. Bien souvent, les approches à la formation, les traitements des problèmes ou difficultés diverses, sont abordés soit sur un plan pratique, choix de carrières, formation technique ou autre, soit sur un plan psychologique si l’on estime que la personne souffre de quelques carences comportementales, ou si elle est susceptible de rencontrer des difficultés dues à sa personnalité ou au contexte professionnel. La démarche philosophique apporterait une dimension importante aux formations proposées dans tous les domaines. Déjà parce qu’elle permet de questionner et d’approfondir le sens d’une activité, ainsi que le rapport que l’on entretient de fait ou possiblement à cette activité. Cela permettrait d’éviter ou de résoudre un certain nombre d’obstacles ou d’échecs. Cette pratique permettrait aussi de mieux se connaître soimême, de se voir penser et agir, d’être conscient du type de relation que nous entretenons avec autrui, de prendre des décisions en meilleure connaissance de cause. Il s’agirait donc d’inviter des philosophes praticiens professionnels à intervenir directement lors des formations, ou bien de les faire participer à la formation des formateurs, afin que ces derniers aient à leur disposition un certain nombre d’outils philosophiques. Car il y a place pour deux types de praticiens. Le formateur spécialiste de la pratique philosophique et le formateur généraliste qui est initié à la pratique philosophique. Il semble que sur ce point les animateurs des nombreuses ONG auraient tout intérêt à maîtriser un minimum de tels outils.CH

 

3) Formation et professionnalisation

Proposition 6. Généralisation d’un Master en pratique philosophique

Afin de professionnaliser la pratique philosophique, un Master de pratique philosophique pourrait être instauré dans diverses Universités, comme c’est déjà le cas en Argentine, au Danemark, en Espagne, ou en Italie. Cette filière devrait être ouverte soit à des personnes possédant déjà un diplôme de philosophie, de type Licence au minimum, soit à des personnes ayant une expérience professionnelle et un bagage culturel les rendant aptes à suivre ce type de filière. Ce Master devrait comprendre divers aspects. Premièrement, seraient offerts des cours ayant trait à la culture philosophique. Il s’agirait de repenser l’histoire des idées, les concepts cruciaux et les problématiques importantes, dans une perspective pratique. Deuxièmement, seraient présentés un certain nombre des grands courants de la psychologie et de la psychanalyse, ainsi que les autres disciplines de conseil et d’animation, tel le coaching, ce qui aiderait à spécifier la nature de la démarche philosophique. Troisièmement, viendrait la présentation de diverses techniques d’animation de discussions de groupe ou d’entretiens individuels, en puisant à la fois dans l’histoire de la philosophie et l’expérience des philosophes praticiens actuels. Quatrièmement, seraient présentées un certain nombre d’informations pratiques, juridiques et administratives destinées à la création d’une structure de cabinet libéral. Cinquièmement, divers exercices de mise en pratique devraient être effectués, sur place et à l’extérieur, avec un cahier des charges très spécifique, suivi d’un rapport descriptif et analytique du travail pratique réalisé. Un certain nombre de recommandations semblent importantes pour la création d’un tel Master. Ce dernier devrait rendre compte de la diversité des inspirations et des pratiques, et ne pas se cantonner à une école spécifique de pensée ou de pratique. Des partenariats avec des organisations privées et publiques pour que les étudiants de ce Master puissent faire des stages et acquérir une expérience pourraient être envisagés. Les cours devraient être établis prioritairement en fonction des besoins de formation, et non par rapport au souci de faire travailler les professeurs du Département de philosophie. Cette précision est importante dans la mesure où pour l’instant la majorité des professeurs de philosophie des Universités n’a aucune expérience en ce domaine, mais cette condition est tout de même souvent imposée lorsqu’un Master est proposé. Un comité devrait être créé, susceptible d’évaluer la pratique des personnes formées au cours de ce Master. Une relation ouverte devrait donc être établie avec les structures professionnelles non académiques travaillant en ce domaine.

 

Proposition 7. Mise en place de structures professionnelles de philosophes praticiens 

Dans plusieurs pays se sont déjà instituées des associations plus ou moins formelles de philosophes praticiens. Leurs buts en sont multiples et varient selon les lieux. Pour certains, il s’agit d’établir une sorte de certificat garantissant la qualité professionnelle du praticien. Soit par le fait de ses diplômes et de son expérience, soit par la formation qu’il acquiert au cours du processus de certification, plus ou moins longue et approfondie. Pour d’autres, cela permet surtout d’établir une charte avec des engagements précis - à la fois pratiques et éthiques - de la part des praticiens. Mais certaines structures ne se soucient pas tant de certifier que de constituer un lieu d’échange et de fournir des outils philosophiques aux praticiens désireux de s’initier à la pratique ou d’améliorer leur mode de fonctionnement, comme une sorte d’assemblée des pairs soucieux de progresser. Ces structures peuvent aussi constituer une vitrine pour mieux faire connaître la pratique philosophique. À terme, cela pourrait déboucher, au niveau international, dans l’institution d’une sorte de charte qui poserait les conditions, en termes de formation et d’exercice, de la pratique philosophique. Il serait ainsi opportun que les institutions publiques, nationales ou locales, les ONG, les entreprises privées accordent un statut d’organisme de formation ou d’interlocuteur privilégié à ces structures, afin de les officialiser et de faciliter la promotion du travail philosophique. Cela pourrait impliquer selon les cas des avantages fiscaux, des subventions, des dons impliquant des réductions d’impôts, ainsi que toute autre mesure financière et administrative susceptible de faciliter le travail de ces structures ou fédérations. Ceci sans tenter d’imposer le principe de la structure unique, mais en acceptant leur multiplicité qui trouve son écho dans la diversité des écoles et des sensibilités philosophiques dans l’histoire de la pensée.

 

Proposition 8. Promouvoir la pratique philosophique comme débouché professionnel 

Nous invitons les pouvoirs publics et les diverses structures privées ou publiques à oeuvrer afin de promouvoir la pratique philosophique comme débouché professionnel. Déjà parce que bon nombre de diplômés en philosophie ne trouvent guère d’emplois ou ne souhaitent pas se lancer dans une carrière d’enseignement. Pour ce faire, un certain nombre de mesures devraient être prises, permettant à la fois d’officialiser cette activité et de la faire connaître. Mis à part la création d’un Master en ce domaine, déjà abordé, un travail de sensibilisation devrait être effectué auprès des institutions et des corporations concernées par un tel débouché. Une première mesure serait la tenue de colloques nationaux, internationaux ou régionaux, qu’il s’agirait d’organiser ou de soutenir. Il faudrait accorder un statut officiel à ce type de colloque et y autoriser la participation officielle de fonctionnaires et d’enseignants. Il serait aussi nécessaire d’instituer ou d’encourager la pluriactivité pour les philosophes, comme c’est le cas pour les juristes ou autres professions. Organiser la possibilité d’enseigner à l’Université ou au niveau secondaire, ou de faire de la recherche dans les Centres nationaux de recherche, et simultanément de pratiquer la consultation philosophique en dehors des lieux traditionnels. Les structures étatiques ou locales ainsi que les ONG pourraient montrer l’exemple en instituant la pratique philosophique parmi leurs diverses modalités de fonctionnement, par exemple pour l’organisation de débats citoyens, ou au sein de la structure pour améliorer les rapports entre les employés et le public. Tout comme il est devenu classique lors de situations dramatiques de créer une cellule de crise de type psychologique, on pourrait former des groupes de travail philosophique, qui impliqueraient les différents protagonistes d’une situation, d’une entreprise, d’un service ou autre structure, dans un travail d’atelier, s’inscrivant non plus dans l’urgence mais dans le moyen ou long terme.

 

Proposition 9. Développement du Service Learning en philosophie 

Le Service Learning est un concept pédagogique d’origine américaine, qui prétend combiner l’enseignement, l’apprentissage et la réflexion en complétant le programme académique par une sorte de service civil, utile simultanément à la formation de l’étudiant et à la vie de la communauté. Fondé sur des thèses constructivistes, le Service Learning est une éducation par l’expérience, censée enrichir l’étudiant, lui inculquer le sens de la responsabilité et du civisme, favoriser l’engagement dans la cité et développer du lien social. La relation entre le travail académique et l’action sur le terrain doit être claire et mettre en oeuvre des compétences professionnelles déterminées. Les étudiants doivent par eux-mêmes choisir, concevoir et mettre en oeuvre leur projet, en partenariat avec un contexte où existe une demande ou un intérêt réel. Différentes modalités d’échanges entre pairs sont organisées afin de réfléchir plus avant la réalisation du projet et d’être conscients de l’impact de leur réalisation. Les étudiants doivent ensuite rédiger un rapport, puis analyser et évaluer leur travail. Sur le plan du travail philosophique, ceci signifie d’une part que des secteurs de population qui n’ont pas eu et n’auraient jamais eu de véritable contact avec la philosophie y seront initiés. D’autre part, que l’étudiant en philosophie, qui sans cela n’aurait peut-être jamais connu autre chose que les bancs de l’école dans le cadre de sa formation et de son travail futur, aille à l’encontre de la vie dans la Cité et y fasse l’expérience du rapport entre philosophie et vie quotidienne. Non pas comme un enseignant, qui définit sa tâche uniquement à travers les exigences de sa discipline ou les instructions académiques, mais comme un citoyen qui se fonde aussi sur les besoins de ses semblables. Une telle initiative susciterait des vocations dans la carrière de praticien philosophe, en la popularisant auprès du grand public.A  Le rôle du philosophe dans la Cité  On peut distinguer deux types d’activités principales pour le philosophe impliqué dans la vie quotidienne de la Cité. Il s’agit, d’une part, d’activités à caractère social (propositions Dix à Quinze) et, d’autre part, d’activités à dimension culturelle (propositions Seize à Vingt).

 

Proposition 10. Travailler avec les jeunes en rupture 

Il importe d’attirer l’attention des pouvoirs publics et des responsables de tous ordres sur un public en rupture de ban avec l’institution scolaire, ou à la marge de l’institution, au bord de l’exclusion. En effet, de manière traditionnelle, l’enseignement de la philosophie s’adresse plutôt aux bons élèves, à ceux qui sont bien intégrés dans le système. Or, il semble que la pratique philosophique pourrait et devrait jouer un rôle important auprès des populations, enfants ou adultes, exclues de fait des bénéfices de l’école. Car en s’adressant au jeune en difficulté comme sujet pensant - ce qui pour certains constituera une expérience d’une totale nouveauté - un travail est effectué sur l’estime de soi. On peut penser entre autres à ces pays où se trouvent de nombreux enfants et adolescents nommés « enfants des rues », livrés plus ou moins à eux-mêmes, ou assistés de manière très élémentaire du point de vue matériel ou éducatif. Le travail philosophique serait un apport considérable sur le plan de la structuration et de l’image de soi. Les structures éducatives publiques ou privées, dans le cadre d’actions de remédiation auprès des publics en difficulté ou exclus de l’école, gagneraient ainsi à promouvoir des ateliers de philosophie, organisés de la même manière que des cours d’alphabétisation ou de lecture. Il s’agit ici de ne pas considérer qu’il existe un ordre hiérarchique ou chronologique entre apprendre à lire, à écrire, à compter et à penser, mais que ces diverses activités ont tout intérêt à être menées de front. En effet, la pratique philosophique permet de travailler les questions de fond qui constituent la résistance à l’apprentissage, et à adresser les questions d’identité de la personne partiellement ou totalement exclue de l’école. L’articulation de la pensée est une activité naturelle de l’esprit humain, qui demande à être soutenue, et il n’y pas de raison d’affirmer que pour penser il soit nécessaire au préalable d’écrire, de lire ou de compter parfaitement. Dans ce contexte, des campagnes d’informations et des séminaires de formation auprès des responsables de programmes éducatifs, puis des enseignants de terrain, seraient très avantageux. Cela permettra de les sensibiliser, de les initier et de les former à ces démarches. Il s’agira d’apprendre à enseigner au travers de l’échange et du débat, de connaître et de maîtriser les techniques d’animation pédagogique, d’apprendre à déceler les enjeux philosophiques d’une discussion, de mettre en oeuvre les attitudes et les compétences liées à la pratique philosophique.

 

Proposition 11. Personnes en situation précaire 

Pour les personnes en situation précaire, personnes déplacées du tiers-monde, personnes sans abris du secteur développé, habitants des cités délabrées ou des bidonvilles, on affirmera couramment que la priorité n’est certainement pas l’activité philosophique, mais les questions matérielles, dites de survie. Il semble qu’il y a là une erreur de raisonnement. Certes, ces personnes ont besoin que l’on tente de résoudre autant que possible les problèmes matériels et élémentaires. Mais penser ensemble représente tout autant une donnée importante de la vie humaine, tout aussi basique, car elle s’adresse au rapport que l’individu entretient avec lui-même et avec le monde qui l’entoure. On pourra s’étonner, pour ceux qui ont connu cette expérience, de constater que la même personne qui semble avoir capitulé sur son sort, ou se précipite pour obtenir quelque produit de consommation, peut devenir une autre personne lorsqu’elle est sollicitée en ce sens. Nul ne peut être réduit à cette condition de simple survivant. Dans ce contexte, on peut évoquer ceux qui ont vécu les drames de la guerre ou du génocide, et qui pourtant tentent de ne pas être réduits au statut de victime, en dépit du traumatisme et de leur condition de vie. Participer à des groupes de parole philosophique, c’est prétendre retrouver sa pleine dignité, c’est rétablir un rapport à autrui, autre que celui de menace ou de compétiteur. Certes, il s’agit d’un accompagnement qui doit d’autant plus prendre en compte la réalité des personnes en question, ce qu’elles vivent ou ce qu’elles ont vécu. Mais le philosopher au sens propre est précisément la rencontre d’un interlocuteur pour ce qu’il est, et non la production d’un discours abstrait. Nous pensons souvent au psychologue lorsqu’il y a urgence, au médecin ou au travailleur social, alors que l’urgence consiste aussi à apprendre à émerger de l’urgence, afin de retrouver une liberté de penser et d’être.

 

Proposition 12. Philosopher en prison

S’il est un lieu important où se rencontre un problème de sens, c’est bien la prison. C’est tout à fait le type de vécu que la pratique philosophique est à même d’aborder, qu’elle peut aider à supporter, voire à lui donner sens. On peut entrevoir différents intérêts du philosopher en prison. Pour beaucoup de délinquants, ceux qui n’ont pas eu la chance de faire tellement d’études, c’est déjà s’éduquer, avoir accès à une culture que l’on n’a jamais eu la chance de recevoir par le passé. C’est revaloriser autant que faire se peut une existence qui n’a pas une très bonne image d’elle-même. Connaître un moment où la pensée peut s’évader et envisager des perspectives nouvelles ou étranges sans pour autant fuir la réalité. Se distancier de soi-même et de l’immédiat de la contingence. Accomplir un travail sur soi. Aider à vivre. Trouver du sens là où il pourrait ne pas y en avoir. Rencontrer d’autres personnes et échanger sur des questions autres que les problèmes concrets immédiats, en soi peu valorisants. À ce sujet, on remarquera que si certains préfèrent discuter directement de leur situation, d’autres préfèrent aborder des thématiques totalement éloignées de leur quotidien. Chacun pourra penser que la première situation représente l’étape à dépasser, ou que la seconde est une fuite, mais sans vouloir l’éliminer, il semble que le véritable enjeu n’est pas vraiment là. Il se trouve dans l’expérience d’être un sujet pensant, capable de réfléchir, de raisonner et de produire de la pensée. Il se trouve là un potentiel important de réhabilitation de l’individu mis radicalement au ban de la société. S’effectue alors un travail de remédiation sur l’identité de la personne, sans lequel toute vie en commun ou toute réhabilitation reste de l’ordre de l’impossible. À travers les ateliers collectifs ou la consultation individuelle, le détenu apprend à ne plus être uniquement celui qui subit, que ce soit la société ou la détention, mais celui qui produit les représentations et fait être ce qui est.

 

Proposition 13. Philosopher avec les retraités

Avec l’allongement du temps de vie dans les pays développés, le nombre d’années de retraite a augmenté. Pour beaucoup de personnes, il s’agit dès lors de savoir ce que signifie ou peut signifier cette nouvelle existence - nommée selon les pays, vieillesse, troisième âge ou âge d’or - pour ceux que l’on nomme selon les lieux les anciens ou les seniors. Ces derniers souffrent souvent d’une forme d’exclusion, plus ignorée. Les ateliers philosophiques avec cette catégorie de population ont plusieurs fonctions. Celle, par exemple, de donner sens à ce que ces personnes ont vécu, ce qui n’est pas toujours facile. Soit parce que leur vie a été difficile et qu’ils conservent un sentiment d’échec. Soit parce qu’ils ont perdu d’une manière ou d’une autre ce qui était pour eux une raison de vivre : le travail, le conjoint, les enfants qui se sont éparpillés, les capacités physiques ou mentales affaiblies, etc. Soit parce que l’immensité du temps libre laisse une impression terrifiante de vide. Soit encore parce que les circonstances produisent de la solitude. Quoi qu’il en soit, les ateliers pour personnes âgées semblent parfois un besoin ignoré mais fondamental, ce qui explique le succès des ateliers existants, que ce soit en maison de retraite, dans des clubs de retraités, ou en divers lieux publics. Néanmoins, quelques mises en garde doivent être articulées. La première est que bon nombre de retraités, surtout ceux d’un âge plus avancé, doutent d’eux-mêmes et n’iront pas de leur propre fait à un atelier philosophique. La seconde est que l’on y rencontre un certain nombre de difficultés intellectuelles liées à la mémoire défaillante, à la capacité de concentration amenuisée, à la centration sur soi accrue ou au manque de tonus physique et mental. Mais ce n’est pas pour autant que ces personnes manquent totalement d’intérêt pour les questions importantes, ce serait une erreur de penser que seuls leurs soucis quotidiens les préoccupent. Deux aspects du travail leur procurent en particulier quelque chose d’important. Déjà le fait qu’il faille se concentrer et faire marcher son esprit. Puis la réflexion qui leur procure une respiration en échappant aux petites - ou grandes - misères du quotidien.

 

Proposition 14. Promouvoir l’activité philosophique en entreprise 

Bien que depuis quelques années la philosophie commence à trouver sa place ici ou là en entreprise, elle reste néanmoins une activité très marginale par rapport à ce qu’elle pourrait être et au rôle qu’elle pourrait jouer. D’une part, elle peut fournir un apport théorique sur les enjeux de la vie en entreprise, sur le plan de l’éthique, des valeurs d’entreprise, du développement durable, du penser, du travailler et du vivre ensemble, etc. Ensuite, par la mise en place d’ateliers de réflexion sur des thèmes concernant des questions pratiques qu’il s’agit d’approfondir. Ou bien sur des thèmes ne touchant pas immédiatement la vie en entreprise mais abordant des thèmes existentiels ou des thèmes de société intéressant les uns et les autres, ce qui permet d’établir d’autres types de relations de travail que le pratique et l’immédiat, en adressant des questions qui touchent profondément les membres du personnel. Enfin, le principe de la consultation philosophique, c’est-à-dire un entretien individuel permettant à toute personne qui le souhaite d’examiner un problème qui la préoccupe sans entrer dans des considérations trop personnelles, intimes ou « psychologiques », en découvrant à la fois le principe de la construction de la pensée, et en adressant les obstacles divers qui empêchent précisément d’approfondir ou de problématiser tel ou tel type de pensée ou de fonctionnement intellectuel. L’utilité d’une consultation consiste dans le fait qu’elle invite celui qui vient consulter le philosophe à formuler clairement ses préoccupations afin de comprendre et de prendre les décisions qui s’imposent. Formuler clairement une préoccupation, c’est la transformer en question, c’est la clarifier, c’est aussi la relativiser. Cette transformation a lieu par un certain usage du langage des mots qui s’apprend lors du dialogue avec le philosophe consultant. Il ne s’agit pas d’enfiler les associations libres mais de trouver les mots qui nomment correctement les choses qui nous arrivent et les actions que nous projetons de faire. Ces mots permettent aussi de communiquer aux autres ce que chacun porte au fond de lui. Ce travail n’est pas superflu, il est essentiel à la vie en entreprise tout comme à la vie en général. Mais il est nécessaire d’effectuer un travail de sensibilisation auprès des responsables d’entreprises et de ressources humaines pour les inviter à penser au-delà de l’immédiat et du pragmatisme réducteur.

 

Proposition 15. Philosophe de ville 

Le principe de philosophe de ville est le suivant : tout comme les communes emploient des travailleurs sociaux, des psychologues ou des médiateurs, elles pourraient s’adjoindre les services d’un philosophe praticien. Son rôle aurait une certaine proximité avec ceux des professionnels que nous venons de mentionner, mais avec une différence importante. Le philosophe ne travaille pas dans l’urgence. Il n’est pas là pour résoudre des problèmes ou trouver des solutions immédiates mais pour approfondir, pour faire prendre de la distance, pour déterminer les enjeux moins immédiatement visibles mais non moins importants, pour inviter à une position critique, penser avec plus de rigueur, et prendre des décisions. Ce philosophe aurait donc diverses tâches, à la fois d’examiner des problèmes affectant le vivre ensemble, sous la forme d’analyses, et, d’autre part, d’organiser des débats publics. À la fois comme philosophe conseil et comme animateur. Divers documents écrits pourraient être produits, à destination des responsables et du public. Ensuite, des ateliers réguliers seraient organisés, en cherchant à toucher des publics très divers. Car si certaines catégories de personnes viendront naturellement à un atelier de philosophie ou à un débat, ce ne sera pas le cas de tout le monde. Il s’agirait donc d’intervenir au sein des structures associatives déjà existantes. Des ateliers pour les enfants se tiendraient, par exemple en bibliothèque municipale, où des classes pourraient venir à tour de rôle, ce qui en un second temps permettrait de fournir des outils de travail aux enseignants qui assisteraient aux séances. Une permanence de consultation philosophique individuelle gratuite se tiendrait régulièrement dans un local municipal. Si un intérêt se développait, un séminaire d’initiation à la pratique philosophique serait alors proposé, servant à former des personnes désireuses de se lancer dans ce type d’activité. Cela est assez facile, en particulier pour les personnes travaillant avec les enfants. Un des aspects principaux de ce travail serait d’aider à développer une attitude citoyenne chez les habitants de la commune.

 

Proposition 16. Journée(s) de la philosophie 

Depuis plusieurs années, à l’initiative de l’UNESCO, il existe une Journée Mondiale de la Philosophie, célébrée le 3e jeudi du mois de novembre de chaque année. Selon les pays, elle est célébrée de manières différentes, certaines de façon plus académique, d’autres en introduisant des éléments de pratique philosophique. Elle peut être l’occasion d’une seule et unique rencontre, ou d’une multiplicité. Quelques grandes villes européennes ont initié pour leur part, à des dates différentes, une journée ou nuit, voire une semaine ou un mois de la philosophie. Le principe est d’organiser de nombreux événements, de natures différentes, en divers lieux et sous diverses formes, afin de toucher le plus grand nombre de personnes possible. Conférences, ateliers, cafés philosophiques, ateliers d’écriture, présentations d’auteurs ou d’ouvrages, démonstration de pratiques diverses, débats autour de thèmes, etc. À cette occasion, on assiste à un investissement de l’espace urbain pour montrer que la philosophie a sa place en tous lieux, qu’elle concerne tout un chacun. Dans la mesure du possible, une certaine médiatisation ajoute de l’ampleur au phénomène, touchant ainsi ceux qui ne se lanceraient pas dans une telle démarche, parce qu’ils pensent que la philosophie n’est pas faite pour eux. Il s’agit en quelque sorte de banaliser la philosophie et de la désenclaver. Dans ce contexte, il est possible d’inviter le public à se déplacer pour participer aux activités organisées, mais pour ceux qui justement ne viendraient pas de leur propre fait, les organisateurs peuvent proposer des interventions au sein de structures, associations ou institutions existantes. Un public nouveau sera ainsi touché par la démarche, ce qui est important, quand bien même les participants ne la poursuivraient pas directement et activement. Même si le philosopher prend son sens lorsqu’il s’instaure dans une continuité, comme toute pratique, il semble aussi que le simple fait d’entrer sporadiquement à son contact produit un certain effet : celui d’éveiller ou de réveiller quelque peu une attitude d’étonnement ou de questionnement.

 

Proposition 17. Projets Internet 

Avec le développement de l’informatique et de l’Internet, ces outils peuvent être d’une aide précieuse pour promouvoir la pratique philosophique, comme cela a déjà été démontré en plusieurs lieux. Il y aurait donc tout intérêt à en utiliser les possibilités. Tout d’abord, en créant une revue électronique dans la langue locale, où seraient publiés des comptes-rendus d’expérience, des rapports de colloques, des analyses, des informations pratiques, etc. Ce serait aussi le lieu pour développer des innovations pratiques fondées entre autres sur la diversité culturelle. Puis en proposant la mise en place d’un forum qui servirait de lieu d’échange et de discussion. Néanmoins, par expérience, il faut savoir ne pas trop attendre de ce type de forum. Soit il est régulé, ce qui n’est pas toujours facile car cela demande beaucoup de travail, et le débat risque d’être trop restrictif. Soit il n’est pas régulé et le forum dérive facilement en une sorte de café du commerce. Soit il devient l’otage d’une personne ou d’un petit groupe qui monopolise la discussion, ce qui dénature le lieu et lui fait perdre sa vocation initiale. Mais au minimum, un tel forum sera le moyen de faire circuler les informations quant aux diverses activités, publications ou données susceptibles d’intéresser la communauté de la pratique philosophique. Dans les pays où les publications sont très coûteuses, cela peut aussi être le moyen d’accéder à moindre coût et plus facilement à une documentation dans le domaine. Un programme de formation par Internet pourrait aussi s’organiser, soit au travers d’un programme établi, soit par le principe du tutorat. Ce qui permettrait de soutenir les personnes désireuses de se lancer dans l’activité, qui souvent se sentent seules et dépourvues de moyens. Une des modalités de travail est aussi le couplage par paires de praticiens, par exemple pour le développement de la consultation philosophique à distance, où deux personnes se questionnent mutuellement sur une certaine période de temps. Il serait aussi possible de mettre de l’avant certaines initiatives qui semblent mériter d’être valorisées, et qui sans cela passeraient inaperçues.

 

Proposition 18. Olympiades philosophiques 

Il faut signaler d’emblée qu’il ne s’agit pas là des Olympiades internationales de philosophie( 19) (IPO) mais d’expériences qui s’en sont inspirées. Une activité susceptible de mobiliser les volontés et les énergies serait, en effet, l’organisation d’Olympiades philosophiques ou d’un concours d’essais philosophiques annuel. Afin d’éviter que la dimension académique ou élitiste, parfois inhérente au principe d’un concours, ne soit privilégiée, certaines mesures peuvent êtres envisagées. Le jury ne serait pas constitué exclusivement de professionnels de la philosophie ; le règlement du concours devrait stipuler que les textes s’adressent au grand public et, dans la mesure du possible, il faudrait créer diverses catégories de participants (jeunes, adultes, étudiants en philosophie, professionnels ou non professionnels de la philosophie, etc.) afin de donner une chance aux différents types de public. S’il s’agit d’un concours national, une première étape régionale ou locale serait organisée au préalable, ce qui étendra l’impact de cette activité. La dimension de proximité est importante dans la mesure où elle permettra aussi d’organiser une rencontre, où, en parallèle au travail écrit, pourra se tenir une partie orale. Autant que possible, ce devrait être un lieu où primera non pas tant la compétition entre des personnes mais l’émulation pour faire avancer la pensée. L’expérience de ces Olympiades doit être conçue dans le contexte du développement d’une éducation philosophique capable de collaborer à la transformation de l’éducation et à la création d’espaces publics de participation citoyenne. C’est-à-dire à opérer dans la continuité d’autres activités. En proposant de traiter des thèmes de société ou d’actualité, les étudiants ou les professeurs de philosophie seraient invités à émerger du cadre purement académique de la philosophie. Enfin, il serait utile de faire publier les essais des lauréats du concours.

 

Proposition 19. Débats après les films 

Une des difficultés principales de l’activité philosophique est de toucher le grand public, car la philosophie conserve malgré tout une image assez élitiste. Une manière simple d’inviter assez naturellement tout un chacun à philosopher, ou de motiver les participants à un débat philosophique, est d’organiser un débat suite à la projection d’un film. Ou encore d’une représentation théâtrale. Certes on pourra choisir des films pour une thématique spécifique faisant écho au vécu et méritant d’être approfondie, portant sur des sujets existentiels, sociaux ou autre. Mais dans l’absolu, il sera possible d’inviter les participants à la réflexion philosophique sur de nombreux types de films, sans avoir nécessairement à chercher un film particulier, et sans oublier les films destinés aux enfants, afin d’initier aussi ces derniers au décodage de l’image. Cette non spécificité du film utilisé est importante, car il devient plus facile d’insérer la démarche dans un contexte donné ou de s’intégrer dans la programmation préétablie d’une salle de projection existante. Ce travail après la projection d’un film est d’autant plus important que nous vivons pour beaucoup dans le monde de l’image, nous sommes entourés d’images, et le public ne se distancie pas toujours de ces icônes ou de ces idoles. Nous pouvons observer l’absence récurrente de rapport critique face à ce que l’on voit et entend, à la télévision comme dans les magazines ou au cinéma. C’est donc de l’éducation du consommateur et du citoyen dont il est question. Dans cette perspective, un des aspects les plus cruciaux demeure la découverte par les participants au débat de la diversité des interprétations et même des visions du film qu’ils viennent juste de voir en commun. Ils s’aperçoivent alors qu’ils sont parfois aveugles à certaines choses, ou bien qu’ils en ont une vision tout à fait partielle ou réductrice. L’autre angle important de découverte est le rapport entre les faits, ce que l’on observe, et l’interprétation que l’on en fait, avec ses divers degrés de profondeur des enjeux perçus. Le débat après le film devient ainsi une sorte de préparation et d’antichambre à des discussions plus spécifiques et plus approfondies, sur des thèmes plus généraux.

 

Proposition 20. Maison de la philosophie 

Dans la mesure du possible, il serait important de créer un lieu pour la pratique philosophique, une sorte de maison de la philosophie. Plusieurs activités sous différentes formes y seraient organisées. Ce serait un lieu ouvert à la multiplicité des pratiques, des méthodes, des finalités, dans la mesure où l’activité proposée relève bien de la philosophie. Comme la démarcation entre la philosophie et d’autres activités connexes n’est pas toujours claire ou étanche, un comité serait chargé d’examiner les propositions d’activités. Ce pourrait être l’occasion de réfléchir en permanence à la nature de la pratique philosophique. S’il existe une structure nationale ou locale de philosophes praticiens, il pourrait leur incomber la tâche de gérer cette entreprise et de prendre les décisions appropriées. Pourraient s’y tenir des ateliers et des conférences pour le public, des séminaires de formations à la pratique pour philosophes professionnels ou amateurs, des rencontres professionnelles, des consultations individuelles, etc. Une permanence pourrait s’y tenir, pour toute personne désireuse de rencontrer un philosophe et d’échanger sur divers sujets de préoccupation. Ce pourrait aussi être le lieu d’une permanence téléphonique, que ce soit pour une personne en crise existentielle, face à la solitude, se posant une question spécifique, ou pour une autre raison. Les diverses structures institutionnelles, publiques ou privées, trouveraient là un interlocuteur pour tout renseignement concernant l’activité philosophique, ce qui faciliterait le développement et la promotion de la pratique.

 

 

Conclusion : est-ce philosophique ?

Au-delà des propositions de résolution puisées dans l’histoire de la pensée, les critiques envers la philosophie non académique peuvent parfois paraître dures, mais en même temps, rien de tout cela ne paraît rédhibitoire. La vie intellectuelle aura vu pire. Nous pouvons nous demander si la pratique philosophique est bien philosophique, mais nous pouvons aussi poser la question à bien d’autres formes du philosopher. Et en ce qui a trait à la pratique, une part importante de la responsabilité en incombe d’ailleurs aux philosophes euxmêmes, qui se refusent parfois à investir ces champs, dès lors abandonnés aux pédagogues, aux psychologues, ou à tout un chacun, à qui on ne saurait reprocher de s’intéresser à la philosophie et de s’y aventurer, puisqu’elle est affaire de tous et n’appartient à personne. Il est une technicité du philosopher, qui se travaille et s’apprend. Il reste à éduquer cette démarche, en dépit des difficultés posées et des résistances manifestées. Et il n’est pas certain que la pratique philosophique soit tellement plus généreuse que la philosophie traditionnelle. S’y retrouvent en effet les mêmes soucis personnels primant sur l’authenticité, les mêmes agendas particuliers occultant ou déguisant l’intérêt général, les mêmes angoisses d’être oublié et de ne plus exister, etc. Il semble que le défi pour ce mouvement - puisqu’au sens philosophique ou sociologique il s’agit bien d’un mouvement - est justement de ne pas tomber dans le dogmatisme qu’il dénonce. C’est le dogmatisme qui se trouve au coeur du problème, celui qui toujours rigidifie et empêche de penser, cette raideur de l’esprit qui empêche d’entendre et de problématiser. Ensuite, les pathologies ou les excès mentionnés dans ce chapitre ne sont ni systématiques ni le fait de chacun. Il n’y a pas à s’en défendre ou à protester, mais uniquement à en être conscient. De surcroît certains de ces problèmes peuvent entrer en contradiction les uns avec les autres. Selon les praticiens, les écoles de pensée, mais aussi selon les cultures où ces pratiques se développent et opèrent, les aberrations et les difficultés ne seront pas les mêmes. Car selon les cultures, à l’instar des courants philosophiques, l’individu et le groupe, la théorie et la pratique, le pluralisme et la vérité, ne s’articulent pas de la même manière, les forces et les lacunes ne sont pas identiques. La mort de la philosophie - si une telle mort est envisageable - réside en son absence de vie et de pluralité. Son essence repose fondamentalement sur l’altérité et sur l’accueil de l’autre et du différent, dans une constante remise en question.

 

 

(1) Le New Age est un vaste courant spirituel occidental des XXe et XXIe siècles, caractérisé par une approche individuelle et éclectique de la spiritualité et animé par la volonté de préparer l’humanité à l’avènement d’un « nouvel âge » d’harmonie universelle.

(2) Lou Marinoff, Plus de Platon, moins de Prozac. Paris, Michel Lafont, 2002.

(3) Fondé par Oscar Brenifier. www.brenifier.com

(4) Op. cit.

(5) André Comte-Sponville, L’Esprit de l’athéisme, Paris, Albin Michel (Collection Essais), octobre 2006.

(6) Michel Onfray, La Puissance d’exister. Manifeste hédoniste. Paris, Éditions Grasset, 2006.

(7) Amadou Hampâté Bâ, Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara. Paris, Seuil (Collection Points Sagesses), 2004.

.(9) Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja. Trad. Jean-Louis Maunoury. Paris, Phébus (Collection Libretto), 2002.

(10) www.philosophynow.org

(11) www.philomag.com

(12) www.filosofiemagazine.nl

(13) Voir chapitre I.

(14) Voir sur ce point « L’éducation : un trésor est caché dedans », rapport à l’UNESCO de la Commission internationale sur l’éducation pour le vingt et unième siècle. Paris, UNESCO, 1999. En suivant La Fontaine, il y est notamment avancé que « l’éducation, un trésor est caché dedans ».I

(15) Les sophistes sont des maîtres de rhétorique et de philosophie qui enseignaient, au 5e siècle av. J.-C., l'art de parler en public et de défendre toutes les thèses, même contradictoires, avec des arguments subtils.

(16) La première Conférence internationale pour la promotion de la santé, réunie à Ottawa en novembre 1986, a émis une Charte pour l'action, visant la Santé pour tous d'ici l'an 2000 et au-delà. Cette conférence était avant tout une réaction à l'attente, de plus en plus manifeste, d'un nouveau mouvement de santé publique dans le monde. www.sante.cfwb.be/charger/ottawachart.pdf

(17) www.ub.edu

(18) Bureau des statistiques de la justice, Département de Justice, 2007. www.ojp.usdoj.gov/bjs (19) Voir chapitre I.