Jeudis Philo

Les philosophes présocratiques

Conférence par Brigitte Boudon

 

 

Peut-on parler de "naissance" de la philosophie ?

Où, quand et comment commence l'histoire de la philosophie ?

 

Où ? Une chose est certaine, la philosophie est née en Grèce.

 

Quand ? C'est à la fin du VIIème et au début du Vlème siècle avant notre ère que commence la prodigieuse croissance de la philosophie dans l'antiquité grecque.

 

On désigne habituellement sous le nom de "présocratiques" les philosophes des Vlème et Vème siècles avant J.C, laissant supposer que la philosophie ne commence en fait qu'avec Socrate. Pourtant, même si quelque chose change en effet avec Socrate, ce point de vue qui consiste à rejeter les philosophes des Vlème et Vème siècle avant notre ère dans une période pré-philosophique, est sans fondement car les textes de leurs successeurs, y compris Platon et Aristote, résonnent constamment de la pensée présocratique.

 

Comment ? C'est poser le problème des origines de la philosophie.

 

1- La naissance de la philosophie : du mythe à la pensée rationnelle (du muthos au logos)

 

Evoquer en préambule la naissance de la philosophie dans le monde grec, c'est admettre, par omission du moins, que les civilisations mésopotamienne et égyptienne n'auraient pas développé de pensée philosophique. De fait on parle souvent les concernant de pensée "pré-philosophique" ou magico-religieuse.

 

Alors en quoi consiste cette différence entre le système de pensée des Sumériens ou des Egyptiens et celui des Grecs ? Où commence la philosophie ? Pour comprendre ce qui sépare les systèmes dits "pré-philosophiques" de la philosophie, il est nécessaire de se souvenir que la religion et le mythe avaient, sur la philosophie, des siècles, voire des millénaires d'avance.

 

2 - Les sources orientales de la philosophie : Sumer, l’Egypte, la Grèce archaïque

 

Le mythe est un récit lié aux origines : origine des dieux (mythes théogoniques), origine des hommes (mythes anthropogoniques), origine de la mort, de la maladie, du mariage etc.

Théogonies et cosmogonies comportent des récits de genèse racontant l'émergence progressive d'un monde ordonné : c'est le cas à Sumer, comme en Egypte et en Grèce.

 

A - Sumer

 

Quantités de nos institutions, de nos idées commencent avec les Sumériens. Au commencement, est un océan primordial : surgit la montagne cosmique composée du ciel et de la terre, à partir de laquelle apparaît la première divinité, Enlil, le "Seigneur de l'air", régissant les relations entre les puissances supérieures et les hommes. L'univers naît donc spontanément d'une sorte de chaos initial et se développe par un principe de division. Naît toute une série de divinités qui créent à leur tour l'homme, destiné à les servir. L'homme ne forme qu'un des éléments de la nature. Sumer nous lègue ainsi une vision de l'univers dont nous retrouverons l'écho dans le monde grec.

 

B -  L'Egypte et la royauté pharaonique d'essence divine.

 

Quelques idées s'affirment tout au long de l'histoire millénaire de l'Egypte. C'est un projet éthique et politique, construit sur une base religieuse qui anime et nourrit cette pensée. La course du soleil, le retour régulier des crues du Nil et des saisons conduisent à définir des temps purement cycliques. La civilisation égyptienne se fonde sur une vision de l'univers proche de la vision sumérienne. Comme à Sumer, un océan liquide appelé Noun, sorte de chaos originel, forme la source de l'univers. Dans ce chaos que nous retrouverons aussi dans les mythes grecs, naît spontanément le dieu solaire Râ, créateur des dieux et du monde. Le pharaon d'Egypte, intermédiaire entre les dieux et les hommes, se rattache directement à Râ. Il est chargé de maintenir l'équilibre cosmique produit par les dieux, et tout particulièrement le principe métaphysique de Mâat, Justice - Vérité.

 

C - la Grèce archaïque

 

Le terme cosmos désigne l'ordre cosmique, moral et social. Les cosmogonies, comme en Orient, comportent des récits de genèse racontant l'émergence progressive d'un monde ordonné. Elles exaltent la puissance d'un dieu qui règne sur l'univers ; elles disent sa naissance, ses luttes, son triomphe. Dans tous les domaines, l'ordre est le produit de cette victoire du dieu souverain. La théogonie d'Hésiode se présente ainsi comme un hymne à la gloire de Zeus, fils de Cronos. Le récit de la bataille qui jette l'une contre l'autre les deux générations rivales des Titans conduits par Typhée et des Olympiens conduits par Zeus évoque le retour de l'univers à un état originel indistinct et désordonné. L'univers a repris son aspect primitif de chaos. Gaia et Ouranos dont Hésiode a raconté la séparation semblent se rejoindre et s'unir comme s'ils s'écroulaient l'un sur l'autre. La victoire de Zeus remet tout en place. Chaos ne risque plus de surgir de la nuit pour submerger le monde visible.

 

Dans les théogonies orientales comme dans les cosmogonies grecques à qui elles ont servi de modèle, les thèmes de genèse restent liés à une vaste épopée qui fait s'affronter pour la domination du monde des générations successives de dieux.

 

 

Résumé sur les influences orientales

 

La plupart des philosophes présocratiques sont originaires d'Asie Mineure (Milet, Ephèse, Colophon...) et non de Grèce même. Les "pères" de la philosophie grecque sont tous ioniens. Or, les villes ioniennes étaient en contact avec la civilisation grecque dont elles étaient issues mais aussi avec des peuples qui entretenaient des relations avec l'Orient. La naissance de la spéculation à Milet fut probablement facilitée par les contacts aisés qui s'y établissent avec la pensée orientale, babylonienne et égyptienne. Babylone fut un entrepôt et un centre d'échange intellectuel entre l'Orient et l'Occident.

 

On a une vision du monde commune aux Orientaux et aux Grecs, vision du monde orientée sur la toute-puissance de la Nature et qui va servir de toile de fond à l'éclosion de la philosophie.

 

Au commencement donc était le mythe et la philosophie grecque se dégage très progressivement de cette conscience mythique. La plupart des présocratiques ont écrit une œuvre intitulée "De la nature" (ce sera encore le titre des traités d'Epicure et de Lucrèce). Qu'est-ce que l'univers et quelle est la nature de l'univers ? Ils apparaissent donc comme des philosophes passeurs, entre une vision mythique et une vision plus rationnelle et physique.

 

La première génération des philosophes est en effet celle des mathématiciens et des physiciens. La philosophie est née le jour où ces "physiciens" ou "physiologues" comme les appelle Aristote, expliquent la nature par des principes et des causes, mais des principes et des causes naturelles encore imprégnés de la toute puissance du mythe.

 

 

Les différents courants "présocratiques" sont :

. Les Milésiens : Thalès, Anaximandre, Anaximène ( Ecole de Milet - Asie Mineure)

. Les Pythagoriciens

. Les Eléates : Zénon, Parménide (Ecole d’Elée - Italie du Sud)

. Les Atomistes : Leucippe, Démocrite

. Les Sophistes : Gorgias, Protagoras, Hippias, Critias, Calliclès, Prodicos …

 

 

Les deux premiers foyers philosophiques du monde grec sont d'abord l'lonie (région de la côte occidentale de l'Asie Mineure, actuelle Turquie) et la Grande Grèce avec Crotone et Elée. Ces foyers philosophiques dits "présocratiques" sont particulièrement vivants entre 600 et 450/440 avant notre ère. Athènes ne prend la relève qu'après 450 avec Anaxagore et Socrate.

 

 

I -  Les Milésiens : Thalès, Anaximandre, Anaximène

 

C'est donc en Asie Mineure que commence l'aventure philosophique, et plus précisément encore en Ionie, autour de Milet, avec trois hommes : Thalès qui naquit probablement en 624 avant J-C et mourut en 548 avant J-C, Anaximandre et Anaximène qui appartient à la fin du VIème siècle.

 

A cette époque, tous, d'une façon ou d'une autre, tentent de répondre à une question unique : qu'est-ce que l'univers ? Quelle est la nature première, le principe premier de l'univers (archè)  ?

 

L’Ecole de Milet cherche à expliquer l'univers par le jeu d'un principe unique qui est l'Eau selon Thalès, l'Infini selon Anaximandre, I'Air selon Anaximène, liste à laquelle Héraclite ajoutera plus tard que le principe premier, c'est le Feu.

 

1- Thalès de Milet – 624-548 avant JC

 

Le rôle d'initiateur est tenu par Thalès qui enseigne que le principe originel de toute génération est l'Eau : tout a commencé par les eaux et la terre flottait sur les eaux. Elle se serait solidifiée à la surface comme se concrétise visiblement la boue des estuaires et se forment les amas d'écumes, matières solides nées de l'eau.

 

«  Ainsi Thalès de Milet a dit que l'eau était le principe. Les apparences sensibles le conduisaient à cette conclusion ; car, ce qui est chaud a besoin d'humidité pour vivre, et ce qui est mort se dessèche, et tous les germes sont humides, et tout aliment est plein de suc ; or, il est naturel que chaque chose se nourrisse de ce dont elle provient  ; mais l'eau est le principe de la nature humide et ce qui entretient toutes choses ; donc l'eau était le principe de tout et la terre repose sur l'eau. » Simplicius, 23-21

 

Thalès n'est pas le premier à souligner le rôle essentiel de l'eau comme principe : avant lui, les Babyloniens et les Egyptiens avaient expliqué la naissance de l'univers à partir d'un océan primordial.

 

Thalès, certainement lié à l'astronomie chaldéenne, se rend célèbre en prédisant une éclipse totale du soleil (ce dont étaient capables depuis longtemps les astrologues de Babylone) qui eut lieu en 585 avant notre ère.

 

 

2- Anaximandre – 611-546 avant JC

 

Anaximandre naquit en 611 et localise la terre immobile au centre de l'univers : il situe donc le cosmos dans un espace mathémathisé, constitué de relations purement géométriques, et formule la première approximation imaginaire d'un espace ouvert à l'infini. Il enseigne en effet que l'univers n'est rien de définissable mais une chose pour laquelle il retient le nom de "Non-fini", apeiron, et que toutes choses sont sorties de l'Infini par la séparation en son sein de deux principes contraires, le chaud et le froid.

 

" Parmi ceux qui admettent un seul principe ... Anaximandre de Milet, disciple et successeur de Thalès, dit que l'Infini est le principe et l'élément des êtres ; c'est au reste lui qui introduit le premier ce terme de principe, entendant ainsi, non pas l'Eau ou quelque autre des éléments que nous reconnaissons, mais une certaine nature infinie différente, de laquelle se seraient formés tous les ciels et tous les mondes que ceux-ci ont contenus ; c'est de là que proviennent les êtres, c'est en cela aussi qu'ils se dissipent. " Simplicius, Physique, 24,13

 

Anaximandre ajoute que si la terre demeure en repos à cette place, immobile au centre de l'univers, c'est parce qu'à égale distance de tous les points de la circonférence céleste, elle n'a aucune raison d'aller plus bas ou plus haut, ni d'un côté plutôt que de l'autre. Dans le milieu divin d'Anaximandre, l'homme n'a plus à craindre que la terre ne s'enfonce, ne s'envole, ne se noie puisque ce milieu infini et égal de tous côtés la maintient en équilibre. De ce milieu, serait sorti un germe et, de ce germe, par dichotomie, le premier couple des opposés : chose chaude et sèche et chose froide et humide. Dans ce système, les masses cosmiques à peine séparées entrent en rivalité. Toutes choses seraient donc livrées à la guerre si la justice n'opérait un ordre. Pour Anaximandre, aucune portion du monde ne saurait en dominer d'autres. La primauté de "l'apeiron" garantit la permanence d'un ordre équilibré car il impose sa loi commune.

 

Anaximandre choisit d'écrire en prose rompant avec le style poétique des théogonies, signe manifeste de l'avènement d'une pensée de transition.

 

3- Anaximène – 585-525 avant JC

 

Pour Anaximène, la terre mince et fragile est portée, telle une feuille, par les courants de l'atmosphère invisible. Elle se forme par condensation à travers les nuées les plus lourdes. Tout naît des condensations ou raréfactions de l'Air.

 

Ce souffle primordial est conçu comme à la fois divin, fécondant et sans doute, pensant. Anaximène aurait fait la première description d’un processus physique de transformation par condensation et raréfaction. L’Air serait le plus léger et le plus rare ; il engendre, au deuxième rang, l’Eau et au troisième, la Terre. La démarche inverse de raréfaction remonterait de la Terre à l’Eau et de l’Eau à l’Air.

 

Avec Anaximène, se clôt l'école de Milet.

 

Continuité et ruptures

 

La première philosophie reste-t-elle plus proche d'une construction mythique que d'une théorie scientifique ? Il n'est pas exclu que les cosmologies de Thalès et Anaximandre aient entretenu des relations de correspondance avec des cosmogonies étrangères : pour Thalès, une cosmogonie phénicienne ou babylonienne, à fondement d'eau marine ; pour Anaximandre, une cosmogonie signée du nom d'Orphée.

 

Par ailleurs, la physique ionienne n'a rien de commun ni dans son inspiration, ni dans ses méthodes avec ce que nous appelons "science" : en particulier, elle ignore tout de l'expérimentation. Elle ne fait dans une certaine mesure que transposer sous une forme laïcisée la conception religieuse et mythique du monde. Derrière les éléments de la physis des Milésiens se profilent encore d'anciennes divinités.

 

Les Milésiens placent à l'origine un état d'indistinction où rien n'apparaît encore (Chaos chez Hésiode ou Apeiron, le non-délimité chez Anaximandre). De cette unité primordiale, émergent par ségrégation des couples d'opposés tels que le sombre et le lumineux, le chaud et le froid qui vont délimiter dans le monde des provinces diverses : le ciel, la terre. Ces opposés se mêlent aussi pour produire certains phénomènes comme la naissance et la mort de tout ce qui vit. Le schéma mythique est donc conservé.

Ni l'Eau de Thalès, ni l'Air d'Anaximène, ni l'Apeiron d'Anaximandre ne sont vides de divinités. Ni les uns ni les autres n'ont perdu le caractère sacré.

 

Une des rares phrases attribuables à Thalès dit que tout est plein de dieux.

" ...l'intelligence du monde est le dieu ; car tout est à la fois animé et plein de daimones ; l'humide élémentaire est pénétré par la puissance divine qui le met en mouvement. " Aétius ( 1,7 II - D 301 )

 

Cependant, entre le mythe et la philosophie, malgré ces analogies et réminiscences, il n'y a pas que continuité. Le philosophe ne se contente pas de répéter en terme de physis ce que le théologien avait exprimé en termes de puissances divines. A l'utilisation d'un vocabulaire profane, correspond aussi un climat intellectuel tout différent. L'origine et l'ordre du monde prennent la forme d'un problème explicitement posé auquel il faut apporter une réponse à la mesure de l'intelligence humaine, une réponse susceptible d'être débattue publiquement devant l'ensemble des citoyens comme les autres questions de la vie courante.

 

La philosophie marche en parallèle avec la désacralisation de la vie sociale. Le régime de la cité semble solidaire d'une conception nouvelle de l'espace. Le déclin du mythe date du jour où les premiers sages ont mis en discussion l'ordre humain. Car la philosophie est bien fille de la cité, même si elle est née au point de contact avec les mondes orientaux.

 

La génération des Milésiens marque donc la désacralisation progressive du savoir et l'avènement d'un type de pensée extérieur à la religion.

 

 

II - Les Pythagoriciens

 

Les pythagoriciens sont les premiers à tenter de donner une interprétation mathématique de l'univers. Dès le Vlème siècle avant JC, ils s'attachent au Nombre et développent l'arithmétique comme discipline théorique.

 

Pythagore – 580-500 ? avant JC

 

Il est bien difficile de dégager quelques vérités sur ce personnage pourtant historique, tout comme il est difficile de discerner dans la magnifique floraison du pythagorisme ce qui revient au maître et ce qui revient à ses disciples. Pythagore est un personnage mystérieux. Tout en lui était merveilleux, même la naissance : on le dit fils d'Apollon ou d'Hermès ; sa rencontre avec Thalès, ses voyages en Egypte, sa descente dans l'antre de l'Ida, son "ascension" et sa "réapparition"…  Déjà à l'époque d'Aristote, la personnalité de Pythagore était entourée des brumes de la légende. Par ailleurs, il n'a rien écrit ou s'il a écrit, il n'en subsiste rien, pas plus que des ouvrages contemporains de l'enseignement du maître.

 

Selon toute vraisemblance, il naquit à Samos. Exilé de Samos, nous ne savons pas davantage ce qui l'amène en Italie où il aurait fondé à Crotone, Tarente et Syracuse des communautés ouvertes aux hommes, aux femmes et aux enfants comme aux étrangers. Mais après l'expulsion de l’Ecole de Crotone, le pythagorisme se répand largement en Grande-Grèce. Les Pythagoriciens professent la métempsycose, ce qui témoigne d'une influence de l'orphisme et le rapproche de l'Inde védique. L'âme pour échapper au cycle des renaissances et des réincarnations doit se purifier par une série d'observances rituelles.

 

. Pythagore, père des Mathématiques

 

Pythagore voit dans les Nombres (qualités et pas seulement quantités) le principe de toutes choses, la loi de l'univers, la substance du réel. Derrière lui, les Pythagoriciens s'efforceront de faire progresser les sciences pour mieux découvrir l'harmonie numérique immanente à l'univers. On lui fait mérite d'avoir démontré le théorème qui porte son nom (en utilisant l'égalité de surfaces obtenues au moyen de triangles auxiliaires).

 

. De l'idée d'harmonie numérique à l'idée d'harmonie des sphères

 

Le pythagorisme est la somme de quatre disciplines : musique (la musique est fondée sur l'acoustique, la mesure d'intervalles entre les sons), géométrie (la géométrie découvre les relations entre les figures de l'espace), arithmétique et astronomie (l'astronomie cherche à distinguer les mouvements des astres) au cœur desquelles s'insèrent les notions de proportion et d'harmonie. Le nombre parfait, c'est la Décade, le Nombre 10, Nombre-clé de l'univers.

 

A partir de ces conceptions, se développe toute une conception du Nombre et de l'harmonie qui aboutit à la théorie de l'harmonie des sphères.

 

. Une mystique des Nombres

 

La "Tetraktys" est constituée par la somme des quatre premiers nombres 1+2+3+4 = 10. Les Pythagoriciens la représentent par le triangle décadique. Ils voyaient en elle "la source et la racine de l'éternelle nature". Ainsi dans les Vers Dorés, peut-on lire : "Je le jure par celui qui nous a donné le Quaternaire, principe de la nature éternelle ".

 

Les Nombres possèdent une individualité qui exprime la relation des parties et du tout à l'intérieur d'une harmonie. On pourrait presque parler d'une "théologie arithmétique". Les Nombres sont donc le principe, la source et la racine de toutes choses.

 

Ces spéculations vont s'étendre aux notions de pair et impair. L'impair est l'unité indivisible : le pair, au contraire, peut être divisé indéfiniment. C'est le principe de dichotomie, la division par deux à l'infini, processus qui par définition n'a pas de terme et fait entrer l'infini dans la science du nombre. Ici apparaît la notion d'illimité qui sera de la plus grande conséquence. C'est là l'une des plus grandes découvertes du pythagorisme, d'une importance première tant en géométrie qu'en arithmétique.

 

En résumé, le pythagorisme est donc un effort pour saisir dans les Nombres l'essence même des choses.

 

Les pythagoriciens ont attribué aux Nombres une valeur morale : la justice sera représentée par le nombre 4 ou par le nombre 9, qui sont des carrés et par là même symbole de l'équilibre parfait.

 

En résumé, la pensée des présocratiques tente d'abord d'expliquer le monde par un principe unique et premier, puis va s’attacher à concevoir l'Etre immuable et éternel. On passe donc de systèmes dits cosmologiques aux systèmes ontologiques (ontologie : doctrine ou théorie de l'être), de la question de l’Univers à la question de l’Etre.

 

III -  D'Héraclite à Démocrite : les systèmes ontologiques

 

 

1 - Héraclite d'Ephèse – vers 550-480 avant JC

 

Héraclite fut surnommé "le mélancolique" du fait de son humeur chagrine. Il possède une étonnante postérité (de nombreux philosophes modernes se réclament de lui, Nietzsche, Heidegger, Marx …), qui s'explique par la profondeur et la puissance de sa pensée. Il est célèbre par sa prétention singulière d'avoir parlé en écoutant la "nature" même, pour dire des choses que personne n'avait découvertes avant lui. Il ne se réclame en effet d’aucun Maître.

 

Comme les philosophes du siècle précédent, Héraclite cherche le principe premier des choses et le trouve dans le Feu. Mais pour passer des Milésiens à Héraclite, il ne suffit pas de passer de l'Eau, de l'Air ou de l'Apeiron au Feu. Héraclite est un rassembleur de formules, souvent volontairement sybillines et il n'est pas étonnant que ses contemporains l'aient appelé également "Héraclite, l'Obscur".

 

Héraclite est surtout connu comme le père du "mobilisme universel".

"Rien n'est stable. Tout devient. "

 

L'univers est pour lui un éternel devenir. Qu'on prenne pour exemple la formule du fleuve. "Tu n'entrerais pas deux fois de suite dans le même fleuve, non pas même une fois de suite".

 

Mais elle voudrait dire autre chose, rassemblant dans une même image les contraires, le même et l'autre." Pour des hommes qui entrent dedans, ces fleuves sont toujours les mêmes, mais d'autres et d'autres eaux toujours surviennent". Ces choses là révèlent à tous leur contradiction intime. Héraclite découvre les harmonies cachées dans les contradictions de la nature. L'instabilité de toute chose est l'aspect le plus populaire de sa doctrine philosophique. Le froid se transforme en chaud, de même en va-t-il pour le sec et l'humide, I'ombre et la lumière. L'opposition des contraires est une loi. Le conflit est donc "père et roi de toutes choses".

 

Le conflit anime l'Univers mais se trouve paradoxalement engendrer l'harmonie suprême.

 

"Tout se passe selon la guerre et la nécessité".

"La guerre est le père. La guerre est le roi ".

 

C'est le conflit des contraires (jour et nuit, vie et mort, jeunesse et vieillesse, beauté et laideur). Génération et destruction marchent ensemble. La division provoque la réunification. "Nuit et Jour, c'est Un" : antagonisme mais aussi complémentarité des forces opposées qui permet au monde de s'édifier. Ainsi se recompose l'unité fondamentale, I'harmonie.

 

L'origine de cette fécondité du conflit, de cette secrète harmonie des contraires, vient du fait qu'une loi divine lie les opposés, loi qui n'est autre que celle de la raison, Logos qui, présent en l'univers, tient en harmonie ses parties.

 

Le Logos est selon quoi toutes choses arrivent, il gouverne le monde, en outre, il s'abrite dans l'âme. Mais la profondeur même dont il provient ne nous le rend pas totalement accessible : "Tu ne saurais atteindre les limites de l'âme, aussi loin que te porte ta route, tellement est profond le Logos qu'elle abrite".

 

Les âmes émanent donc du Logos universel et la vraie sagesse consiste à fondre la pensée individuelle dans la pensée universelle. Héraclte retrouve à l'issue de sa méditation, l'identité essentielle des êtres et de l'ordre du cosmos.

 

En résumé, Héraclite, prophète du mobilisme universel, souligne l’opposition des contraires mais aussi leur complémentarité d'où provient l'harmonie, fruit d'une loi divine qui tient ensemble les parties et qui n'est autre que le 'Logos".

 

II -  Les Eléates et la philosophie de l'Etre

 

Les Eléates ne se demandent plus comment s'est formé l'ordre de l'univers et comment il se maintient mais quelle est la nature de l’être.

 

Leur père, Xénophane de Colophon (570-470) est un exilé ionien qui mena une vie errante avant de s’installer près de Salerne à Elée, ville d’où seront originaires Parménide (environ 504-450) et Zénon (485-420) : ce sont les trois Eléates.

 

Xénophane vécut près de 100 ans et voyagea beaucoup. Il dénonce en des réquisitoires implacables la religion anthropomorphique mais croit cependant en un Dieu unique s'identifiant à l’univers. Il est le premier à affirmer que l’Un, c’est dieu.

 

Parménide – environ 500-450 avant JC

 

Au début du Vème siècle, il publie un poème métaphysique De la Nature. Pour lui, l'étoffe du réel, c'est l’Etre immobile, éternel, inengendré, qui seul possède Vérité,  alors que les fugaces réalités sensibles vouées au changement et à la mort ne sont pas vraiment. Seul est l'Etre, objet de la pensée véritable, sous la forme d'une sphère arrondie, parfaite et indestructible. Le non-Etre n’est pas.

 

Parménide professe que le réel, en profondeur, est rigoureusement immobile.

 

Zénon d’Elée - environ 485-420 avant JC

 

Disciple de Parménide, il développa plusieurs arguments irréfutables du point de vue de la logique pour soutenir la thèse de l’Etre Un et immobile. Le plus célèbre est l’Achille. Achille aux pieds légers ne rattrapera jamais la tortue si elle part avec une avance sur ce dernier. Il lui faut d’abord parcourir la moitié de la distance les séparant puis la moitié de la distance restante et ainsi de suite à l'infini. La tortue gardera donc toujours son avance. Au fond, Zénon nie purement et simplement le mouvement. Son argument est un jeu sérieux pour démontrer par l'absurde la vérité de la thèse de Parménide. Il serait selon Aristote le véritable fondateur de la dialectique, méthode de recherche par la discussion.

 

De même la flèche qui vole dans l’air est au repos : pour aller de A à B, elle doit d'abord parcourir la moitié de AB puis la moitié de la distance restante et ainsi de suite afin qu'il lui reste toujours la moitié d'une moitié de distance à parcourir... On peut morceler l’espace à l’infini et de cette divisibilité infinie de l’espace, Zénon tire la conséquence que le mouvement n’existe pas. Zénon oppose en fait deux notions, le mouvement continu et l'espace qui le sous-tend.

 

 

III - Empédocle d'Agrigente – vers 492-432 avant JC

 

Né vers 492 dans une famille aristocratique d’Agrigente, il est une figure complexe : philosophe, médecin, ingénieur, astronome, physicien. Il finit par se jeter dans le cratère de l'Etna par curiosité scientifique vers 432.

 

Il est l’auteur de la doctrine des quatre éléments : Feu, Air, Eau et Terre sont les racines des choses.

 

Pour lui, deux forces antagonistes, motrices, animent l’univers : l’Amour et la Haine.

L’Amour réunit les choses alors que la Haine les disjoint. Chacune acquiert alternativement le pouvoir sans que l’autre soit totalement exclue dans une série indéfinie de cycles. Comme Pythagore, il affirme la nécessité aes abstinences et purifications. Il est auteur du Traité de la nature et des purifications.

 

 

IV - Leucippe et Démocrite, les fondateurs de l'atomisme

 

Leucippe, né vers 500 avant J.C à Milet et Démocrite né en Thrace vers 460 sont les fondateurs de l'atomisme. Ils découpent l'Etre de Parménide en une infinité de corpuscules, les atomes, fragments insécables, inengendrés et indestructibles. La réalité est uniquement composée des atomes et du vide. Les atomes se meuvent à travers le vide, s'y unissent et s’y désunissent.

 

C'est la première doctrine "matérialiste" où n’interviennent que des valeurs purement rationnelles d'explication et non des éléments comme l’Eau de Thalès ou des qualités comme le chaud et le froid d'Anaximandre : il y a là un effort pour donner une représentation purement géométrique de la réalité.

 

L’originalité de Démocrite est d'admettre que le monde se trouve constitué de particules insécables, impénétrables, pleines et infinies auxquelles il donne le nom d'idées. Au sein du vide parfait où elles se meuvent, le mouvement tourbillonnaire crée des agrégats selon le double jeu de la densité qui repousse vers l'extérieur les plus légères et de la forme qui permet le rassemblement de particules complémentaires. L'âme, elle-même, n'échappe pas à la rigueur de ce mécanisme : elle est faite d'atomes légers et sphériques, semblables aux poussières qui voltigent dans un rayon de soleil.

 

Cet enseignement constitue une nouveauté considérable. Avec les philosophes atomistes, aucun dieu n'intervient désormais dans la formation de l'univers.

 

Conclusion

 

Déclin de la pensée mythique et avènement d'un savoir "rationnel"

 

C'est donc dans la Grèce du Vlème siècle avant JC que s'opère le passage du mythe à la pensée rationnelle. Cette époque voit l'invention de la Raison, faculté de juger des choses sans faire appel aux mythes. Plus précisément, l'école de Milet n'a pas vu naître la raison ; elle a construit une raison. Si l’on recherchait un caractère commun à ces doctrines aussi différentes, on pourrait le trouver dans leurs ambitions, cosmologiques et ontologiques à la fois : elles veulent expliquer la naissance et l'évolution du cosmos, se préoccupent de concilier la diversité et l'unité du réel mais dans un univers en grande partie désacralisé.

 

Les systèmes produits de Thalès à Protagoras, de 600 à 440 environ, contiennent les germes de toutes les doctrines de l'avenir, notamment l'hypothèse moniste et l'hypothèse atomiste. Les philosophes présocratiques, depuis Thalès, ont posé tous les problèmes fondamentaux.

 

 

Dès 450, une orientation nouvelle se fait jour en Grèce : une pensée critique se substitue à la vision de ces philosophes présocratiques. L'homme va remplacer l'univers au cœur de la spéculation. C’est la révolution des Sophistes.