Proclus, l'éclectisme explicite

par Maria Dolorès FIGARES, Journaliste, docteur en anthropologie et diplômée de l’université de Grenade, professeur de théorie de l’information. Elle collabore dans diverses publications apportant une approche philosophique sur les problèmes actuels de société.

 

 

Philosophe néoplatonicien, Proclus fut l’un des grands fondateurs de la pensée médiévale. Il donna au néoplatonisme sa plus grande cohérence systématique. Avec lui, le sommet du néoplatonisme fut atteint.

 

Alfred North Whitehead dit que «la philosophie occidentale n’est rien d’autre que des notes en bas de page des dialogues de Platon» (1). Mais la grandeur de certains commentateurs et la profondeur de leurs exégèses ne fait aucun doute, de telle sorte que le courant ou école que nous appelons néoplatonisme, dans ses différentes périodes à travers les siècles, se base sur les commentaires des dialogues comme le noyau central de leurs efforts d’interprétation dans la recherche philosophique.

 

Nous nous proposons d’évoquer un des plus grands, la figure la plus brillante de la dernière étape du platonisme dans le monde antique, Proclus (415 - 485) qui, portant le titre traditionnel de Diadoque ou successeur de Platon, se tint au premier plan de l’Académie d’Athènes, qu’avait revitalisée Plutarque le Grand (2). Ce fut une brillante étape du crépuscule de l’école, qui lui a donné l’impulsion nécessaire pour survivre à travers les temps obscurs, puis renaître sous l’impulsion de Marsile Ficin (3), dans la Florence des Médicis.

 

L’Académie renouvelée, dernier échelon de la Chaîne d’Or (4) de la transmission platonicienne, semble synthétiser d’une part les fondements originaux de la nouvelle Académie, telle qu’elle se dessina depuis les débuts éclectiques précurseurs de l’immense figure de Plotin (5), et d’autre part le retour aux sources de l’enseignement du fondateur, en commentant et expliquant les grands thèmes du système platonicien, sans oublier, comme tiers inclus, l’ésotérisme pratique d’influence orientale à travers la tradition théurgique représentée par Jamblique (6). En fait, nous ne pourrions comprendre la force transformatrice du néoplatonisme renaissant, sans tenir compte de ces trois éléments, combinés sagement au Ve siècle, un temps historique difficile et un moment hostile à la philosophie.

 

Proclus et son temps

 

L’opposition aux écoles de philosophie qui culmina en 529 avec le décret de Justinien, particulièrement virulent pour l’École néoplatonicienne d’Athènes, était déjà en gestation depuis environ un siècle. N’oublions pas qu’Hypatie (7) fut assassinée à Alexandrie en 415. Un fait qui se déroula à l’époque où Proclus donnait ses cours dans son École, au sud de l’Acropole, marqua l’atmosphère de ces années-là. Il s’agit du retrait de la statue d’Athéna du Parthénon, fait qui dut lui causer une grande douleur puisque selon son biographe, Marinos de Neapolis (8), notre philosophe se considérait lié à la déesse depuis son plus jeune âge et elle lui avait inspiré ses principales décisions.

 

Proclus a tracé la ligne à suivre pour son école sur la base de la respectabilité qui avait toujours caractérisé les philosophes et le bon exemple de leurs vertus civiques. Une attitude prudente devant le pouvoir politique le fit se retirer durant une année en Lycie, terre de sa famille, pour éviter les affrontements et l’atmosphère d’animosité contre les philosophes, imposée par la politique impériale. Toutefois, il n’est pas resté éloigné de la vie politique et sociale de la cité, puisque selon Marinos, il participait aux débats publics, «intervenant devant les gouvernants pour la défense du droit», exprimait ses points de vue, conseillait les magistrats et parvint à inciter Arquiades, un de ses élèves, à participer activement à la politique. Le diadoque sut maintenir le prestige de l’Académie dans la cité, au-delà des avatars politico-religieux. Selon Ramos Jurado (9), les commentaires écrits de Proclus sur le dialogue platonicien de La République étaient soigneux et évitaient de causer des conflits avec le régime en place, parvenant même jusqu’à l’autocensure.

 

Théurgie et philosophie

 

Depuis Jamblique, le néoplatonisme adopta une ligne de formation qui intégra la métaphysique philosophique avec le vécu mystique, en connexion avec la sagesse orientale, qui possède avec les Oracles chaldaïques le texte de référence, avec les commentaires de Porphyre (10) et Jamblique. Il s’agissait d’un savoir pratique qui allait bien au-delà des vertus civiques et cathartiques, et qui transportait l’âme, après les purifications nécessaires et l’élévation de la conscience, vers l’expérience du sacré, si on utilise une terminologie moderne (11).

 

Pour notre philosophe, la vie intérieure constitue fondamentalement une discipline de vie, une pratique continue. Il n’y a pas de doute que ce vécu était soutenu par une intense réflexion exégétique sur ce qu’il appelait la «Théologie platonicienne» et les questions métaphysiques dérivées de celle-ci auxquelles le maître consacra une grande partie de son travail d’enseignement et de ses commentaires. Si nous devions chercher un dénominateur commun ou bien résumer en une seule phrase la thématique des nombreuses œuvres de notre philosophe, nous pourrions la définir comme le lien entre le désir mystique et la réflexion métaphysique. Il est possible que cette relation semble étrange aujourd’hui, car au fil des nombreux siècles, le mot «philosophie» s’est vu dépouillé de toute adhésion qui ne soit la pure élaboration rationnelle de concepts et de théories, éludant l’aspect d’exercice spirituel qu’il avait dans l’Antiquité. Nous pouvons dire que le néoplatonisme en général et l’enseignement reçu par Proclus de ses Maîtres Sirianus et Plutarque en particulier, soulignent et approfondissent les apports liés au développement spirituel, ou ce qui a été appelé la «mystique spéculative occidentale» (12), qui part de Platon et ne se trouve reliée à aucune confession religieuse déterminée, et a fécondé toutes les confessions avec lesquelles elle a eu contact. La connaissance qui vaut la peine est celle du Bien chez Platon, ou du Divin, chez Plotin.

 

L’intérêt porté par Proclus à l’évolution spirituelle lui a fait développer une méthodologie qu’avait déjà montrée Jamblique, en se fondant sur la théorie plotinienne des hypostases et en précisant les différents types de vertus qu’exige chaque étape de l’ascension vers le Un.

 

 

L'éclectisme du néoplatonisme tardif

 

Le travail de Proclus au sein de l’Académie renouvelée, durant presque cinquante ans, supposa une révision pédagogique soignée et la synthèse des contenus et des apports qui avaient été faits résumant le néoplatonisme à travers les figures de Plotin, Porphyre, Jamblique et Plutarque d’Athènes. Non seulement il maintint la tradition des lectures et commentaires des dialogues de Platon, mais il intégra aussi l’éclectisme, mouvement qui avait contribué de manière très efficace à récupérer la fidélité aux propositions platoniciennes, après la crise du scepticisme. Proclus a tracé la ligne à suivre pour son école sur la base de la respectabilité qui avait toujours caractérisé les philosophes et le bon exemple de leurs vertus civiques.

 

Ce cadre philosophique éclectique, signe identitaire du néoplatonisme, incorpora la pensée d’Aristote, principalement l’Éthique et la Logique, le stoïcisme, les doctrines de Pythagore (13), sans oublier le champ de la religion. Dans ce sens, la vision de Proclus comprenait la religion d’une manière large, ce qui irritait probablement ses adversaires les plus fanatiques. Selon Marinos, son biographe et successeur, il «disait que le philosophe ne doit pas être le serviteur d’une seule cité ni des traditions de quelques peuples, mais de manière générale, être le hiérophante du monde entier» (14).

 

Notes

(1) Philosophe, logicien et mathématicien britannique (1861-1947). Afred North WITEHEAD, Process and Reality, free press 1979, page 39

(2) Historien et penseur grec majeur de la Rome antique (46-125), influencé par le courant philosophique du moyen-platonisme

(3) Poète et philosophe italien (1433-1499), philosophe humaniste des plus influents de la Renaissance italienne. Il dirigea l’Académie platonicienne de Florence, fondée par Cosme de Médicis. Il eut pour disciples et collègues de travail Jean Pic de La Mirandole, Ange Politien et Jérôme Benivieni. Il a traduit et commenté l’oeuvre de Platon et Plotin

(4) J. DILLON, The Golden Chain. Studies in the development of Platonism and cristianity, Éditions Variorum, 1939, 336 pages, Hampshire, U.K., en anglais

(5) Voir article sur Plotin page 31

(6) Philosophe néoplatonicien (242-325)

(7) Mathématicienne et philosophe (370-415) qui a dirigé l’école néoplatonicienne d’Alexandrie

(8) Marinos de NEAPOLIS, (2004), Proclus ou du bonheur, Édition en grec et espagnol, 2004, Iralka, Donostia

(9) Ramos E. JURADO E., Théorie politique et platonisme, Revue Habis, 2005 Université de Séville

(10) Philosophe néoplatonicien (234 – 305), disciple de Plotin. Il a édité le dernier des Enneades, rédigé la Vie de Plotin et a fait passer le néoplatonisme dans le milieu chrétien

(11) Mircea ÉLIADE, Le Sacré et le Profane, Éditions Paidós Ibérica, Barcelone, 1998

(12) M.TOSCANO et G. ANCOCHE, Mystiques néoplatoniciens, Éditions Etnos, Barcelone, 1998

(13) Réformateur religieux et philosophe présocratique grec (580 av. J.-C. – 495 av. J.-C.), mathématicien et scientifique

(14) Marinos de NEAPOLIS, (2004), Proclus ou du bonheur, Édition en grec et espagnol, 2004, Iralka, Donostia