Jeudis Philo

Edmund Husserl (1859 - 1938)

Conférence par Brigitte Boudon

 

Philosophe allemand, Edmund Husserl est le fondateur de la phénoménologie, une des recherches philosophiques les plus importantes du 20ème siècle. Il fait un double constat :

 

Les raisons d’une crise

Entre 1935 et 1937, Husserl a écrit un ouvrage particulièrement important intitulé La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Dans cet ouvrage, il constate que la science, aujourd’hui, est en situation d échec malgré ses progrès. Car elle est incapable de donner au monde la philosophie et la sagesse dont celui-ci a besoin. Pire. Au nom de la raison, une certaine culture scientifique n’a de cesse de proclamer l’inutilité de la sagesse et de la philosophie, celles-ci n’étant pas assez « scientifiques ».

 

Devant cette forme de barbarie consistant à exclure toute philosophie au nom de l’utilité et de la science, Husserl se demande quelles en sont les raisons. Il répond qu’elles sont doubles.

 

. La première tient à l’abus de la logique qui a envahi la science. Qu’il faille qu’un énoncé soit logiquement construit afin de pouvoir se déployer et être communicable, c’est ce que nul ne saurait contester. Une pensée, pour se structurer et se communiquer, doit nécessairement se construire en obéissant à certaines règles. Toutefois, cela ne saurait suffire à en assurer le sens. Car pour qu’il y ait pensée, il faut qu’il y ait en elle également du sens, c’est-à-dire une intention s’exprimant à travers la forme du discours, faute de quoi, bien que rigoureusement construite, cette pensée n’est plus qu’un formalisme creux.

 

. l’autre obstacle que rencontre la pensée est lié, lui, à l’abus de la psychologie et de la référence au sujet. Qu’une pensée soit produite par un homme doté d’une certaine psychologie et réagissant à une situation concrète donnée, c’est ce que nul ne saurait contester également. Reste qu’une pensée ne peut pas se limiter à une impression personnelle à propos d’une situation concrète. Car penser, c’est dégager le sens d’une situation en percevant ce qu’elle peut avoir d’essentiel et d’universel par rapport à l’homme et sa vie en général.

 

Dans le savoir tel qu’il se présente, on ne cesse d’être ballotté d’un extrême à l’autre. Quand la science ne se réfugie pas dans un excès de logique, la subjectivité se complaît dans un excès de psychologie. D’où une crise. Celle de la culture, incapable de réconcilier les hommes et leurs expériences avec la science et sa rigueur. Et peu à peu, un rejet de toute connaissance. Afin d’enrayer cette mort lente, Husserl a pensé sortir de ce dilemme en revenant à la notion de présence.

 

Le sens de la présence

La présence permet de comprendre ce que connaître veut dire. Etre une présence, c’est avoir une âme, faire preuve de vie, de force existentielle. Mais c’est aussi être présent, c’est-à-dire lucide à propos de ce qui est, en se représentant le monde en étant présent à celui-ci dans le présent de celui-ci. Quand on parvient à conjuguer ainsi la présence sous toutes ses formes, on accède à la véritable connaissance, qui consiste en ce que la raison nous rend plus conscients et la conscience plus savants.

 

Cette connaissance a existé dans le passé. Elle existe parfois, lorsque la pensée pense vraiment. Aussi est-ce vers elle qu’il importe de retourner en apprenant à vivre au présent, en état de présence. Husserl fait de la notion de présence la notion centrale de sa philosophie, afin de surmonter l’opposition entre objectivité et subjectivité, entre la science et les hommes.

« La crise de l’existence européenne ne peut avoir que deux issues : ou bien le déclin de l’Europe dans l’aliénation qui la rend étrangère au sens de la vie rationnel qui est proprement le sien, la chute dans la haine de l’esprit et la barbarie ; ou bien la renaissance de l’Europe à partir de l’esprit de la philosophie, dans un héroïsme de la raison qui y surmonte définitivement le naturalisme. Le plus grand péril pour l’Europe, c’est la lassitude. Combattons donc ce péril des périls avec cette vaillance que n’effraie pas un combat infini et nous verrons alors renaître des cendres de la grande lassitude le phénix d’une nouvelle intériorité de la vie, gage d’un grand et lointain avenir pour l’humanité : car l’esprit seul est immortel. »  La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale.

 

Husserl se donne donc pour projet de repenser entièrement les modalités de la connaissance et notamment le rapport entre le sujet et l’objet.

Son but est de fonder, au moyen de la méthode phénoménologique, la philosophie comme « science rigoureuse ». C’est l’exigence de s’abstenir en philosophie de toute interprétation trop rapide du monde et de se tourner, en abandonnant tout préjugé, vers l’analyse de ce qui apparaît à la conscience.

 

« Phénoménologie : cela désigne une science, un ensemble de disciplines scientifiques, mais phénoménologie désigne en même temps et avant tout une méthode et une attitude de pensée : l’attitude de pensée spécifiquement philosophique et la méthode spécifiquement philosophique. »

 

 

Sa vie et les grandes étapes de son cheminement

 

Edmund Husserl est né à Prossnitz en Moravie (Autriche-Hongrie ; aujourd’hui, Prostéjov est en République tchèque), de parents tous deux d’ascendance juive.

 

Il entreprend, à partir de 1876, à Leipzig puis à Berlin, des études conjointes de mathématiques, de physique, d’astronomie et de philosophie. Dans un premier temps, il se consacre plus particulièrement aux mathématiques, soutient une thèse sur le calcul des variations. A Vienne, en 1884, il rencontre le philosophe Franz Brentano, qui travaille à la transformation des concepts élémentaires de la psychologie. C’est à lui que Husserl doit notamment l’idée de la conscience comme structure intentionnelle (la conscience est toujours conscience de quelque chose …)

 

En 1886, il se convertit à la foi chrétienne et entre dans l’Eglise luthérienne évangélique. Marié en 1887, il s’engage à partir de ces années dans une carrière universitaire. L’enseignement et la recherche philosophique iront dès lors de pair, dans une œuvre qui se caractérise par un souci permanent de remise en question et d’approfondissement.

 

Husserl est d’abord lecteur, puis professeur à Halle (1887-1901). Cette période est consacrée à des travaux de philosophie des mathématiques et de la logique. Il se démarque progressivement de la philosophie de Brentano. Après la publication de la Philosophie de l’arithmétique en 1891, il débute un double travail : d’une part, l’étude critique de l’empirisme anglais (Locke, Berkeley, Hume, Mill) ; et d’autre part, la confrontation directe avec le psychologisme (Brentano), qui voit dans les formes logiques l’expression des structures de la pensée humaine.

 

Ce travail aboutit en 1900-1901 à la publication des Recherches logiques. Husserl y affirme que les structures logiques ne sont pas réductibles aux lois de la pensée. C’est dans ce texte qu’il élabore l’idée d’une phénoménologie pure, en laquelle il verra désormais à la fois l’horizon et la méthode de sa philosophie.

 

La phénoménologie est alors définie en général, comme « analyse descriptive des vécus en général », dans leur « apparaître » propre, et, en particulier, pour ce qui concerne la théorie de la connaissance, comme « analyse des vécus de la pensée et de la connaissance. »

 

La conscience est toujours conscience de quelque chose, et Husserl placera toujours au premier plan, et de plus en plus, l’analyse de la corrélation entre la conscience et ses objets.

 

Dans cette perspective, il faut distinguer rigoureusement le phénomène et l’objet qui apparaît. Le phénomène n’est pas l’objet « contenu » ou même « représenté » dans la conscience, mais un vécu, la visée subjective, immanente à la conscience, d’un objet transcendant.

 

Les visées sont autant d’esquisses et l’objet n’est que l’unité virtuelle de ces différentes esquisses. C’est sur la base de cette distinction que sont dégagés, par un procédé de variation imaginaire (variation eidétique), des invariants ou essences, reliés entre eux par des lois et dont la saisie intuitive ne doit rien à la constitution psychologique des sujets.

 

Phénoménologie et psychologie

Cette première notion de la phénoménologie ne cesse d’être précisée par Husserl lui-même, avec le souci constant de la distinguer de la psychologie. Il écrit en 1903 qu’il ne « faut donc pas désigner sans plus la phénoménologie comme une psychologie descriptive. Ses descriptions ne portent pas sur les vécus ou sur les classes de vécus des personnes empiriques ; car des personnes, de moi et des autres, de mes vécus et des vécus des autres, elle ne sait rien, elle ne suppose rien ; sur cela elle ne pose aucune question, elle n’avance aucune définition, elle ne fait aucune hypothèse.

La description phénoménologique considère ce qui est donné au sens le plus strict, le vécu tel qu’il est en lui-même. Par exemple, elle analyse l’apparition des choses, non ce qui apparaît dans cette apparition, et elle écarte les aperceptions en vertu desquelles l’apparition et ce qui apparaît entrent en corrélation avec le moi pour lequel il y a un apparaître. »

 

Si la phénoménologie est une psychologie, au sens ancien d’une science de l’âme ou de la conscience, il s’agit d’une psychologie « pure » : il s’agit non de décrire la vie psychique telle qu’elle apparaît à tel ou tel sujet, mais ses formes ou structures essentielles a priori ou, pour s’exprimer dans le vocabulaire même de Husserl, « eidétiques ».

 

En 1927, Husserl définit ainsi la phénoménologie : « une nouvelle méthode de description philosophique qui, depuis la fin du siècle dernier, a constitué une discipline psychologique a priori, susceptible de fournir la seule base ferme sur laquelle on puisse élaborer une solide psychologie empirique, et une philosophie universelle, capable de proposer un « organum » pour la révision méthodique de toutes les sciences. »

 

Cette définition, bien qu’orientée par le souci de se situer par rapport à la psychologie, résume en quelque sorte l’essentiel du projet de Husserl : constituer, sur la base d’une « psychologie pure », une « philosophie universelle. »

Il s’agit d’une nouvelle alliance de la Vérité avec l’humanité : « Porter la raison latente à la compréhension de ses propres possibilités et ouvrir ainsi au regard la possibilité d’une métaphysique en tant que possibilité véritable, c’est là l’unique chemin pour mettre en route l’immense travail de réalisation d’une métaphysique, autrement dit d’une philosophie universelle. »

Le tournant transcendantal

A partir de 1901 et jusqu’en 1916, Husserl est professeur à Göttingen : on peut dater de cette période la naissance d’un courant phénoménologique.

 

Les travaux de Husserl attirent une génération de jeunes philosophes, qui ne se satisfont ni du néo-kantisme, ni de l’empirisme, ni du pragmatisme. Une revue est fondée en 1913, les Annales pour la philosophie et la recherche phénoménologique. Ce mouvement aura la forme d’un foyer de recherches, plus que d’une école de pensée unifiée.

 

Un tournant s’amorce à cette époque dans l’œuvre de Husserl. Cette période (1907-1911) est une période de silence pendant laquelle il publie très peu, période de doute et de transformation de la phénoménologie.

 

Dès 1907, Husserl considère d’un œil critique les deux dernières Recherches logiques : il y voit des échantillons d’une « psychologie descriptive » ou d’une « phénoménologie empirique » qu’il distingue de plus en plus nettement d’une « phénoménologie transcendantale. »

 

C’est une véritable crise de scepticisme qui est à l’origine de la nouvelle question phénoménologique. Comme le dit Paul Ricoeur, un hiatus semble se creuser entre le « vécu de la conscience » et l’objet.

 

Question : comment la connaissance peut-elle s’assurer de son accord avec les objets connus, comment peut-elle sortir au-delà d’elle-même et atteindre avec sûreté ses objets ?

 

Pour répondre à cette question, Husserl réinvestit le concept d’origine kantienne d’idéalisme transcendantal et cherche à dépasser la phénoménologie descriptive par une analyse de la subjectivité comme foyer de constitution du monde. C’est à cette époque que Husserl élabore les concepts majeurs de la phénoménologie : intentionnalité, réduction et constitution.

 

Deux œuvres importantes témoignent de ce renouvellement : la Philosophie comme science rigoureuse (1911) et surtout les Idées directrices pour une phénoménologie pure (1913).

 

Ce tournant dans l’œuvre de Husserl constitue un des principaux points de controverse pour ses successeurs (Heidegger, Merleau-Ponty, Ricœur …) : faut-il voir une rupture entre une première position « métaphysiquement neutre » (celles des Recherches logiques) et l’orientation idéaliste de la phénoménologie postérieure ou bien le passage à la phénoménologie transcendantale est-il impliqué par le logicisme de la première période ? S’agit-il dans ce passage d’une régression ou au contraire d’un approfondissement ?

 

La rencontre avec Heidegger

La première Guerre Mondiale place Husserl dans une situation critique : il est déchiré entre le patriotisme et l’attachement universaliste à l’Europe comme « terre de la raison ». En 1916, il est nommé professeur à Fribourg-en-Brisgau, où il restera jusqu’en 1928. Il y rencontre Heidegger. Il poursuit alors ses efforts pour articuler l’analyse de la conscience et la fondation de la logique. Il engage aussi la phénoménologie sur la voie des questions éthiques, qui deviennent à partir de ces années un thème explicite de ses recherches.

 

La phénoménologie commence à être connue à l’étranger. Il se rend à Londres en 1922 pour y prononcer une série de conférences. Plus tard, en 1929, il se rend en France pour y prononcer les Méditations cartésiennes, qui seront de ce fait publiées en français.

 

En 1923, il refuse un poste de professeur à Berlin. Malgré diverses sollicitations, il garde ses distances avec le nationalisme allemand renaissant. La référence à une « Europe universelle » ne cesse de l’éloigner d’une Allemagne qui croit trouver avec le national-socialisme une voie de renouveau.

 

A cette époque, il publie peu : le souci de toujours reprendre et retravailler ses textes l’en empêche. Logique formelle et logique transcendantale paraît en 1929.

 

En 1926, et malgré des divergences croissantes entre Heidegger et lui, Husserl aide Heidegger dans la correction des épreuves de Etre et Temps, publié en 1927, et qui lui sera dédié. En 1928, il se retire de l’Université de Fribourg et Heidegger lui succède, mais c’est Eugen Fink qui, à partir de cette date, assistera Husserl dans ses travaux.

 

La prise du pouvoir par les nazis aboutit à la promulgation d’une loi qui interdit aux juifs l’accès à l’Université : Husserl est radié du corps professoral, de même que son fils, alors que Heidegger devient recteur pour une courte période. Malgré cette mise à l’écart, Husserl ne cherche pas à fuir l’Allemagne. Dans un isolement croissant, il travaille à son dernier ouvrage, dans lequel les questions historiques et éthiques occupent une place essentielle : La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale.

 

Il meurt en 1938. En 1939, grâce aux soins d’un ami, le père Van Breda, l’ensemble des manuscrits de Husserl ( 40 000 pages sténographiées) est mis à l’abri à l’université de Louvain, où sont fondées les « Archives Husserl » et où commencera, après la guerre, la publication intégrale des œuvres du philosophe.

 

Le souci de la philosophie

Ce qui caractérise la philosophie de Husserl, c’est d’abord un style, une manière d’écrire et de travailler. S’il a beaucoup écrit, Husserl a peu publié, par souci de ne laisser publier que des textes irréprochables. Cette exigence de rigueur l’a conduit à remettre plusieurs fois en chantier l’ensemble de son projet, dans ses problèmes comme dans ses méthodes.

 

Ses textes, dont la lenteur semble parfois fastidieuse, témoignent de cette même exigence. A plusieurs reprises, et malgré une célébrité croissante, Husserl eut le sentiment d’être mal compris, et il intervint pour rectifier des erreurs d’interprétation.

 

Le sentiment d’une profonde originalité s’articule chez lui au projet d’accomplir les tâches éternelles de la philosophie. Il parle en 1907 de la phénoménologie comme d’un nouveau monde, dont la découverte exige une « conversion ».

 

Husserl se considère avant tout comme philosophe : cela ne va pas de soi, dans la mesure où la critique de la philosophie et de la métaphysique constitue un thème majeur de la pensée moderne. Que l’on renonce, par conformisme ou par décision, à la philosophie, ce serait à ses yeux l’événement le plus grave, car la philosophie représente « l’ultime compréhension de soi de l’homme en tant que responsable de son être humain propre. » La philosophie, c’est donc la fin de l’humanité, dans le sens de son accomplissement.

 

Tout se passe comme si la philosophie, après 25 siècles d’hésitations, avait enfin trouvé, avec la phénoménologie, le lieu de son accomplissement.

 

La philosophie comme « science rigoureuse »

Il y a urgence. Comme l’écrit Husserl en 1935 :

« La philosophie comme science, comme science sérieuse, rigoureuse : ce rêve est fini. »

 

Le monde moderne a déjà renoncé à la philosophie : il conçoit celle-ci comme simple auxiliaire pour les sciences, comme prouesse esthétique ( il y aurait de belles philosophies, mais pas de philosophies vraies), ou encore comme « vision du monde », toujours relative, au milieu d’autres visions, elles-mêmes relatives.

 

Tout converge  ici : la philosophie n’est plus conçue comme une science. C’est à la phénoménologie qu’échoit la mission, peut-être désespérée, de sauver la philosophie : l’élever, enfin, au rang de « science rigoureuse. »

 

Le premier souci de Husserl est donc toujours celui de la philosophie. Si elle veut survivre, si elle veut être à la hauteur de ses prétentions à déterminer universellement le Vrai et le Bien, la philosophie se doit d’être une « science rigoureuse. » Car la crise moderne de la philosophie a des racines anciennes. Husserl, fidèle lecteur de Kant, prend acte d’une situation de crise qui caractérise toute la métaphysique : à la différence des mathématiques et des sciences physiques, la philosophie n’a pas trouvé la « voie sûre de la science.  »

 

Ambitieuse, au point de chercher à connaître ce dont nous n’avons pas d’expérience, elle n’aboutit qu’à des affirmations problématiques et controversées. Dans la lignée de Kant, Husserl voit dans l’analyse des structures a priori de la subjectivité (structures qui précèdent l’expérience, externe comme interne) la voie authentiquement scientifique pour la philosophie, celle qui lui permettra de réaliser le projet d’Aristote, d’être une « science de l’être. »

 

La critique du cartésianisme

Il faut d’abord un fondement sur lequel puisse se développer l’investigation philosophique : c’est Descartes qui sert ici de modèle. Comme il le dit à Paris en 1929 :

« Les impulsions nouvelles que la phénoménologie a reçues, elle les doit à René Descartes. »

 

Il reprend en la transformant l’expérience de la métaphysique de Descartes. Alors que toutes les expériences du monde, qu’elles soient sensibles ou scientifiques, sont incertaines, l’évidence absolue de la cogitation (ego cogito) fournit une sphère ontologique pure à l’intérieur de laquelle la philosophie peut se développer.

 

« Il suffit que je porte le regard sur la vie qui s’écoule dans sa présence réelle et que dans cet acte, je me saisisse moi-même comme le sujet pur de cette vie, pour que je puisse dire sans restriction, et nécessairement : « je suis », « cette vie est », « je vis ».


Elucider, décrire la sphère de cette conscience pure, dans ses structures essentielles, voilà l’objectif constant de la phénoménologie.

 

Dans cette perspective, le cartésianisme ne peut qu’indiquer le chemin à suivre. Il est grevé en effet par deux présupposés dont il s’agit de se défaire :

 

. d’une part, Descartes parle de la pensée comme d’une chose ( je suis une chose qui pense) ; or ceci ne permet pas d’appréhender l’essence de la conscience.

. d’autre part, Descartes accepte le fait que la conscience puisse sortir d’elle-même pour poser des choses extérieures.

 

Le problème de la transcendance ou de l’origine du monde

Notre croyance en la réalité objective de choses ou du monde et issue de ce que Husserl nomme l’attitude naturelle, attitude dont il s’agit justement de se défaire. Donc, si la phénoménologie se veut science, elle se distingue radicalement des sciences positives, qui participent, elles, de l’attitude naturelle.

C’est pourquoi le travail phénoménologique commence par la réduction : il faut suspendre, mettre entre parenthèses notre croyance en un monde objectif.

 

Au terme de la réduction, l’être est converti en sens, et le sujet se découvre comme le fondement du monde. C’est l’analyse des structures constituantes qu’il s’agit avant tout d’effectuer. La subjectivité transcendantale est ainsi le principe même de sa philosophie.

 

Toute conscience est conscience de quelque chose

En 1929, Husserl écrit les Méditations cartésiennes. Comme l’indique le titre de cet ouvrage, celui-ci s’inscrit dans la lignée de Descartes. Comme Descartes, il pense que c’est la conscience entendue comme le fait de penser par soi, qui constitue le fondement de toute démarche de connaissance. A la différence de ce dernier, il ne fait pas de la conscience une substance. Concernant la relation sujet-objet, il ne suffit pas de dire que sujet et objet sont relatifs l’un à l’autre. Encore faut-il apercevoir que l’objet qui donne un contenu à la pensée du sujet produit du sens parce qu’il ne cesse de faire du sens pour un sujet sous toutes sortes d’angles. Comment ? par les multiples visées que celui-ci ne cesse d’avoir avec lui. A commencer par les plus simples.

 

Ainsi, un objet fait sens à partir de l’angle sous lequel je le vois. Ce sens s’enrichit quand je multiplie les angles le concernant. Un objet ne se donne en totalité qu’à la suite de tous les sens égrenés les uns à la suite des autres de manière à déployer toute la richesse possible de l’objet. Dans la communication avec autrui, l’objet peut être amené à revêtir des sens fonctionnels, économiques, politiques ou affectifs selon les cas.

 

Si l’objet qui nous fait face recèle une multiplicité de sens possibles selon notre position spatiale, affective ou historique, nous revêtons nous-mêmes aussi une multiplicité de sens. Nous sommes lestés de notre propre histoire lorsque l’objet qui nous fait face fait sens.

 

L’apport original de la phénoménologie à la compréhension de la conscience est généralement contenu dans la notion d’intentionnalité. Or il s’agit d’un flux de sens, l’activité de sens qu’il s’efforce de ressaisir. Si l’intentionnalité peut se définir comme le fait que « toute conscience est conscience de quelque chose », il convient d’aller au-delà d’une interprétation disant que la conscience est tournée vers l’extérieur et non pas vers l’intérieur. Si la conscience est extériorisation, elle ne cesse de viser l’objet qui lui fait face sous de multiples angles, au point de constituer autour de lui toute une stratification de sens étagés sur plusieurs niveaux.

 

Husserl a été pris d’enthousiasme devant sa propre découverte. Il fait de l’intentionnalité la clef de la conscience, c’est toute une richesse de sens qu’il a amenée à la surface et offert à l’investigation de la connaissance. On lui doit d’avoir su nous montrer qu’on n’en a jamais fini d’être une conscience, tant la conscience réside dans le fait d’enrichir de sens ce qui lui est donné de vivre.

 

Le temps phénoménologique, le temps du sens

Selon Husserl, saint Augustin n’a pas exploré d’un point de vue philosophique toute la richesse de la notion de présence à propos du temps. Aussi il se propose de revenir sur cette notion de présence, en mettant entre parenthèses toute approche religieuse comme toute approche psychologique par une méthode dite de réduction, consistant à analyser phénoménologiquement le vécu de la présence pour lui-même.

 

Une telle analyse le conduit à apercevoir que le temps est à la source de la présence du moi à lui-même, puisque c’est en ne se lassant pas de se vivre comme flux de vécus que celui-ci s’éprouve comme moi. Ceci le conduit à intégrer dans cette présence à soi le passé (l’antérieur) comme l’avenir (le postérieur), puisque le moi ne demeure présent à lui-même qu’en re-présentant ce qui s’est passé et qu’en se présentant à l’avance à ce qui se présente afin d’être présent.

 

Si l’analyse de Husserl est originale, c’est qu’elle bouleverse la succession passé-présent-futur dans laquelle nous avons tendance à enfermer le temps. Passé, présent, futur sont des horizons de sens situés devant nous et non des choses situées derrière nous ou à côté. Faire l’expérience du temps, ce n’est pas subir une succession, c’est en sortir afin d’inaugurer, face au sens du temps, le temps du sens.

 

 

Quelques définitions  (extraites du Dictionnaire de philosophie – Armand Colin – 2000)

 

Intentionnalité : terme emprunté à la scolastique par Brentano et repris par Husserl pour désigner la transcendance de la conscience qui se dépasse vers autre chose qu’elle-même, à savoir autrui ou le monde. Elle désigne un acte, une visée et une orientation vers l’objet.

 

Réduction : au sens phénoménologique, la réduction ou époché (du grec epekein : retenir en suspens) consiste à suspendre, à mettre entre parenthèses la thèse du monde, la question de son existence, pour découvrir, dans notre vie perceptive, les actes purs de la conscience constituant le sens des choses. La réduction phénoménologique ne consiste pas à douter du monde, mais à ne faire aucun usage de la thèse de son existence, thèse implicite dans toutes nos démarches naturelles. Elle a pour but le dévoilement de la vie transcendantale de la conscience.

 

Constitution : dans la phénoménologie de Husserl, « constitution transcendantale du monde par la conscience » : relation par laquelle la conscience intègre différemment les types de présence rencontrés (conscience d’animal, de matière, d’idée,