Jeudis Philo

George Steiner, un maître "à lire"

Conférence par Brigitte Boudon

 

 

Philosophe, essayiste et romancier, il est né à Paris en 1929. Ses parents, d'origine juive viennoise, lui donnèrent une éducation polyglotte en plus de l'initier très tôt aux grands textes classiques : il n'avait pas six ans que son père lui transmettait son goût du grec ancien en lui faisant croire qu'un des passages les plus éblouissants de L'Iliade n'était pas traduit en allemand.  En 1940, il fuit vers New York. Il étudie au Lycée français de cette ville jusqu’au baccalauréat. Il obtient une double licence à l’Université de Chicago en 1949 : lettres et mathématiques-physiques. Il est ensuite engagé comme journaliste par l’Economist de Londres pendant quatre ans, temps qu’il met à profit pour écrire sa thèse présentée à Oxford en 1955. Il est alors appelé comme membre de l’Institut des études avancées de Princeton, puis au Churchill College de Cambridge où il est nommé doyen de la Faculté des Lettres.

C'est par un cours sur Shakespeare à l'Université de Genève, qu’il s’y fait remarquer. Depuis 1974, il occupe la chaire de littérature comparée de l’Université de Genève. Invité par de nombreuses universités de par le monde, il est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits en plus de 15 langues, sans oublier sa fonction de critique littéraire au New Yorker qu’il assure depuis 1966.  Steiner se définit lui-même non pas comme un intellectuel ni un universitaire, mais comme un « maître à lire », c'est-à-dire un homme qui peut montrer « comment lire ».

 

Tout penser, c’est aussi tout écrire. L’œuvre, importante par sa quantité, l’est aussi par sa diversité. Steiner est auteur de fictions (Le Transport de A.H., 1979, conte l’enlèvement d’un Hitler rescapé et réfugié dans la forêt amazonienne), critique littéraire (Les Antigones, 1986, est le dernier épisode d’une longue réflexion sur la tragédie), philosophe du langage et de la traduction (Après Babel, 1975, est  son texte le plus connu en France), et essayiste politique et historique, qui s’efforce de répondre à cette question : comment cette Europe et en son sein cette Allemagne, qui ont su produire la culture la plus raffinée, ont-elles pu être, au moment même où cette culture avait atteint son niveau le plus brillant, le cadre de la plus inhumaine barbarie ?

 

Tout penser, c’est aussi penser le totalitarisme. Au-delà du désir obsessionnel de tout comprendre, son œuvre a un fil conducteur : chercher l’essence de l’humanité de l’homme dans son rapport au langage, mais analyser aussi la façon dont ce langage a pu dire et soutenir l’inhumain.

 

George Steiner, un survivant

« Juif d’Europe centrale » : c’est ainsi que Steiner se qualifie ; il est le survivant, mais aussi l’héritier de ce monde en cendres.

« Les choses s’effritent, le centre ne tient plus. » Ce vers de Yeats résume le danger contre lequel l’œuvre de George Steiner est un combat permanent, et la place et la tâche qu’il s’assigne : inlassablement reconstruire ce centre détruit, retisser les fils que la modernité s’attache à défaire. En un sens, le centre a définitivement disparu : c’est cette Europe centrale que les grandes catastrophes du siècle se sont acharnées à démembrer.

 

Les trois noms que George Steiner aime à citer suffisent : Marx, Freud et Einstein. Mais Steiner n’est pas désespéré, ni même pessimiste. Car en un autre sens le centre, quoique menacé, tient toujours, et vaut la peine qu’on lutte pour sa sauvegarde. Chantre de la grande tradition de la littérature et de la pensée européennes, George Steiner défend la conception anglo-saxonne de la « tradition », c’est-à-dire d’un canon de la littérature, qui dans notre culture postmoderne apparaît un peu surannée. Mais, pour protéger le centre, il ne faut pas hésiter à aller à contre-courant. Et il faut aspirer à tout lire, tout comprendre, tout intégrer. Là est sans doute la grandeur de Steiner : en nos temps de parcellisation du savoir, où chacun protège son arpent, il est rare de voir un philosophe saluer en Wittgenstein et Heidegger les deux plus grands penseurs du XXe siècle, tant les sectateurs de l’un ont coutume d’accabler l’autre de leur mépris.

 

Car là est bien ce centre qu’occupe Steiner : au carrefour des langues (il en parle cinq, et en pratique trois avec la même compétence), des disciplines (il est romancier, critique littéraire et philosophe du langage) et des cultures : il dialogue avec Chomsky, n’ignore rien de la philosophie analytique anglo-saxonne, et célèbre en Adorno, Bloch, Lukács et Benjamin ses prédécesseurs et ses maîtres.

 

Il se dit lui-même survivant. De l’holocauste bien sûr. Un hasard historique a fait qu’au matin du départ du train, son nom ne fut pas appelé. Plutôt qu’un hasard, c’est la prescience de son père, qui en 1924 quitta Vienne pour Paris, et qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, réussit à fuir avec sa famille vers les États-Unis. L’anglais est devenu sa langue privilégiée d’écrivain, sa langue de romancier. Mais c’est au service de la communication entre les cultures, qui est l’essence de l’humanisme dont Steiner se réclame. Ne faut-il pas voir dans son université d’élection, et dans ses pérégrinations universitaires, le reflet de sa situation historique ? Car Genève est comme le fantasme d’une Europe centrale impossible, de cette Vienne glorieuse où Steiner aurait dû naître et dont il est, dans son exil, le véritable héritier ; et la « transhumance » qui le ramène chaque année aux États-Unis et en Angleterre n’est que la répétition de cet exil.

 

 

Un maître de lecture

 

Steiner refuse de se considérer comme un maître à penser : il se voudrait, ce qui pour lui est plus important, « maître de lecture ». Toute son œuvre en effet est une célébration de l’activité humaine la plus haute : la compréhension, incarnée dans l’acte de lecture. C’est le sens de son attachement à la tradition littéraire, de son incessante reconstruction des valeurs littéraires, de sa défense des « grands » textes. Contre les critiques modernistes, structuralistes et post-structuralistes, qu’il lit néanmoins et combat (Réelles présences), tout en cherchant à les intégrer dans la tradition (son attitude sur ce point n’est donc nullement réactionnaire), Steiner est résolument herméneute.

 

Pour des raisons probablement historiques (un intérêt sans doute inspiré par les tragédies dont le peuple juif a été victime), cette tradition a pour Steiner un centre : la tragédie.

 

C’est à elle qu’il consacra le premier livre qui le fit connaître à un large public (La Mort de la tragédie, 1961), c’est à elle qu’il revient avec cette somme qu’est Les Antigones. L’analyse comparative du mythe d’Antigone, de Sophocle jusqu’aux contemporains, est pour lui l’occasion d’une réflexion sur l’individu et l’État, l’ancien et le nouveau, l’homme et la femme. Abordant ce que les marxistes appelleraient la question du « charme éternel de l’art grec », celle de la survivance des mythes par-delà les vicissitudes de l’histoire.

 

Steiner propose une solution originale, dans laquelle le mythe qui persiste est celui qui reflète la structure du langage. Les grands mythes grecs ne sont si grands que parce qu’ils incarnent les oppositions fondamentales (genres, temps et modes) de nos systèmes linguistiques. Ce que nous avons hérité des Grecs, c’est d’abord une langue, dont les structures fondent nos métaphores, guident nos analogies, soutiennent nos abstractions et nos symboles, s’incarnent dans nos mythes fondateurs. Langue et mythes se développent ensemble : les mythes sont du langage — mais c’est parce qu’ils sont dans le langage. Le critique littéraire ne peut dès lors éviter de se faire linguiste.

 

Le linguiste

 

Si Steiner est philosophe, c’est par amour du langage, mais aussi suite à une réflexion personnelle sur la situation du plurilingue. Et c’est cette préoccupation pour le langage qui lui permet de jeter un pont entre ces deux univers philosophiques que tout sépare : la philosophie analytique anglo-saxonne, et les diverses théories « continentales ».

 

De ce côté-ci de la Manche, on trouvera chez Steiner un intérêt philosophique pour la poésie — si l’on s’intéresse au langage, c’est pour mieux comprendre son incarnation la plus haute, le poème — par quoi il reconnaît sa dette à l’égard de Heidegger. Il lui a d’ailleurs consacré, chose difficile à réussir, un ouvrage d’introduction (Heidegger, 1976). Et il aime à citer la plus célèbre des maximes du maître, « l’homme se comporte comme s’il était le maître du langage, alors que c’est celui-ci qui le régente ». Ainsi, l’importance accordée au silence comme mode de communication (Langage et silence, 1967, est le titre de son premier recueil d’essais), l’insistance sur le langage intérieur, et surtout la conception « transcendantale » de l’acte poétique et l’admiration pour Hölderlin sont chez lui autant de traces de l’influence de Heidegger.

 

De l’autre côté de la Manche se pose la question du sens du sens. De cette question logiciste, qui est au centre de ce que les Anglo-Saxons appellent theory of meaning (et qui pour eux est une branche essentielle de la philosophie), on passe toutefois assez vite à une quête herméneutique du sens du texte. La responsabilité de l’herméneute est de nous guider à travers les difficultés d’un texte jusqu’à son sens. Car la quête du critique selon Steiner est bien quête du sens.

 

Contre la circularité des théories contemporaines du sens qui gomment la différence entre le texte et ses commentaires, et le réduisent à un pré-texte et à un intertexte, Steiner recommande un retour à l’éthique. C’est en fonction d’un postulat éthique que nous devons considérer qu’un texte fait sens, et notre lecture doit être une lecture « comme si » : comme si tout texte devait avoir un sens, comme si toute œuvre d’art était l’incarnation de la présence réelle d’un être signifiant.

 

Il est temps, nous dit Steiner, de rendre à la théologie, à qui nous avons emprunté l’essentiel de nos techniques d’interprétation textuelle, ce qu’elle a mis à notre disposition : la certitude que l’expérience que nous propose l’œuvre d’art est celle d’une transcendance, même si celle-ci s’avère négative et revêt la forme de l’absence de Dieu.

 

La Shoah

 

Cette quête a un contexte historique. La question centrale de Steiner est inspirée d’Adorno : comment peut-on être poète après Auschwitz ? Mais si la réponse d’Adorno était négative, celle de Steiner est moins désespérée. C’est qu’il existe en effet un poète d’après l’holocauste, dont l’œuvre nous permet de reconstruire le sens après sa destruction radicale par la barbarie. Ce poète est Paul Celan, dont Steiner se fait l’inlassable commentateur. Car si la shoah (Steiner refuse le mot grec d’holocauste) marque la « sortie de Dieu » du langage, seule la poésie de Celan, juif écrivant après Auschwitz en allemand, est capable de ré-humaniser le langage, de lui restituer sa capacité de dialogue avec Dieu.

 

C’est bien, nous dit Steiner, ce dialogue privilégié du peuple juif, inventeur de Dieu, avec la divinité, qui, imposant à l’humanité une charge morale trop lourde pour elle, celle d’être à la hauteur des commandements divins, est à la source de l’exécration et de l’exclusion du peuple juif au cours de l’histoire. Là est finalement ce centre qu’il faut tenir : dans ce dialogue retrouvé avec Dieu qui est le fondement de l’acte herméneutique.

 

Maître de lecture, Steiner est alors aussi maître de vérité. Et sa quête est quête d’identité.

 

 

Oeuvres de George Steiner traduites en français

Essais

. Tolstoï ou Dostoïevski. Paris, Seuil, 1963.

. La mort de la tragédie. Paris, Seuil, 1965. Réédité en 1993, Gallimard.

. Langage et silence. Paris, Seuil, 1969. Réédité chez U.G.É. en 1999.

. La culture contre l'homme. Paris, Seuil, 1971. Repris sous le titre : Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture. Paris, Gallimard, 1986.

. Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction. Paris, Albin Michel, 1978. Nouvelle éd. refondue, Albin Michel, 1998.

. Martin Heidegger. Paris, Albin Michel, 1981. Réédité en 1987, Flammarion.

. Les Antigones. Traduit par P. Blanchard. Paris, Gallimard, 1986.

. Le sens du sens. Paris, Vrin, 1988.

. Réelles présences. Les arts du sens. Paris, Gallimard, 1991.

. Épreuves. Paris, Gallimard, 1993.

. Dialogues : sur le mythe d'Antigone, sur le sacrifice d'Abraham. En collaboration avec Pierre Boutang. Paris, J.-C. Lattès, 1994.

. Passions impunies. Paris, Gallimard, 1997. Coll. « NRF Essais ».

. Errata. Récit d'une pensée. Paris, Gallimard, 1998.

. Barbarie de l'ignorance : juste l'ombre d'un certain ennui. Entretiens avec Antoine Spire. Paris, Le Bord de L'Eau, 1998.

. Ce qui me hante. Entretiens avec Antoine Spire. Paris, Le Bord de L'Eau, 1999.

. Préface à la Bible hébraïque. Paris, Albin Michel, 2001.

. Grammaires de la création. Paris, Gallimard, 2001.

. Extraterritorialit é: Essais sur la littérature et la révolution du langage. Calmann-Lévy, 2002.

. De la Bible à Kafka. Paris, Bayard, 2002.

. Éloge de la transmission. Entretien avec Cécile Ladjali. Paris, Albin Michel, 2003.

. Les logocrates. Traduit par Pierre-E. Dauzat. Paris, L'Herne, 2003.

. Nostalgie de l'absolu. Paris, U.G.É., 2003. Coll. « 10/18 ». Texte français de cinq conférences diffusées sur les ondes de la CBC en 1974, dans le cadre des Massey Lectures.

. Maîtres et disciples. Traduit par Pierre-E. Dauzat. Paris, Gallimard, 2003.

. Dix raisons (possibles) à la tristesse de la pensée. Traduit par Pierre-E. Dauzat. Paris, Albin Michel, 2005.

Fiction

. Le transport de A. H. Paris, L'Age d'Homme/Julliard, 1981. Réédition Le Livre de Poche, 1991.

. Comment taire? Traduit par E. Ender et B. Schlurick. Genève, Cavaliers Seuls, 1987.