Jeudis Philo

Gilles DELEUZE (1925-1995)

Conférence par Brigitte Boudon

 

Gilles Deleuze fait partie de ces philosophes dont l'œuvre a eu un écho aussi bien chez les philosophes que chez les non-philosophes. Gilles Deleuze fait partie de cette génération de penseurs français, les derniers "maîtres à penser" : Derrida, Foucault, Lacan, Bourdieu, Barthes, Lévi-Strauss, Althusser …. Tous disparus lors de ces trente dernières années. Ils ont tous en commun une certaine aura liée à leur audace radicale, une odeur de soufre aussi. Des engagements politiques forts, en faveur des prisonniers, des immigrés, contre l'apartheid, contre le capitalisme, l'ordre bourgeois.

Marginaux à l'égard des institutions, notamment la Sorbonne. Ce sont des endroits improbables, toujours différents qui vont les accueillir, des lieux de savoir atypiques : l'université alternative de Vincennes pour Deleuze et Foucault, le Collège international de philosophie fondé par Derrida.

Enthousiasme pour la pensée, joie de la pensée que les anciens nommaient la libido sciendi, démonter des certitudes, explorer des terrains encore inconnus, souvent au croisement des disciplines. Sans forcément faire table rase des savoirs antérieurs, ils ont au moins voulu mettre les grands systèmes classiques de Platon à Hegel à l'épreuve d'un soupçon sans précédent.

Ils ont abordé beaucoup de questions actuelles : le néolibéralisme, l'écologie, la surveillance, l'hybridation des cultures, les technologies de l'image et de l'écriture. Ils ont tous connu un grand retentissement à l'étranger de leur vivant, souvent plus qu'en France.

Aucun des penseurs que j'ai cités ne s'est considéré maître. Et pourtant ils le sont devenus d'une certaine manière. Ce sont des maîtres clandestins, alternatifs, porteurs d'une autre pensée possible. Des maîtres en devenir, subjectifs, dont on ne retrouve pas la pensée à l'université, où ces auteurs ne sont pas forcément enseignés, mais dans des mondes périphériques, militants, culturels, artistiques, et celui des autodidactes.

 

Un dernier aspect de leur statut : la méfiance, voire la haine qu'ils ont inspirée. Après l'enthousiasme des années 1950-1970, années d'une certaine fièvre intellectuelle et politique, ils sont passés par le purgatoire des années 1980-1990, souvent à titre posthume. Ce fut l'époque de l'émergence des "nouveaux philosophes" qui les ont beaucoup critiqués, BHL, Glücksmann, Benoist …. Depuis une quinzaine d'années, ils retrouvent un certain intérêt, du fait d'un certain manque de philosophes éclairés et éclairants !

 

Le travail de Gilles Deleuze, seul puis avec Félix Guattari, ouvre sur une vision renouvelée, d'abord des grands philosophes qu'il a réinterprétés, David Hume, Leibniz, Spinoza, Kant, Nietzsche, Bergson, puis d'un certain nombre de concepts philosophiques originaux, qui donnent toute leur place aux paradoxes et aux étrangetés. Il aborde de nombreuses disciplines connexes comme l'art, la littérature, la peinture, le cinéma.

 

Deleuze est d'abord perçu comme un historien de la philosophie, puis il se révèle vite un créateur en philosophie. Ses œuvres principales, Différence et répétition (1968), Logique du sens (1969), puis écrits avec Félix Guattari, L'Anti-Œdipe (1972), Mille plateaux (1980), Qu'est-ce que la philosophie ? (1991) ont eu un grand retentissement. Deleuze s'est toujours vu comme un métaphysicien, un "créateur de concepts", ce qui est pour lui la définition du philosophe.

Son œuvre comporte de très nombreux articles, où on voit le philosophe revenir sur son propre travail, intervenir sur des enjeux engageant l'exercice de la pensée, soutenir des films ou marquer l'importance d'un écrivain.

 

Les quatre étapes de la vie de Gilles Deleuze

"Les vies de professeurs sont rarement intéressantes", disait Deleuze, qui avouait voyager sur place, ayant peu quitté Paris.

 

1. 1925 - 1955 :  les années d'apprentissage

Il naît en 1925 à Paris, dans une famille de la classe moyenne, père ingénieur, mère au foyer. Pendant la guerre, replié à Deauville, il prend le goût de la lecture, et sa rencontre avec la philosophie se fait en terminale, en 1943, comme un coup de tonnerre, et décide de sa vocation.

"J'avais découvert le concept", dit-il dans ses entretiens filmés en 1988, l'Abécédaire. Brillant élève, même s'il n'est pas admis à l'Ecole normale supérieure, il impressionne Georges Canguilhem et Jean Hyppolite, les professeurs les plus renommés du temps, qui le recommandent pour une bourse d'agrégation, concours qu'il réussit. Sa jeunesse étudiante est marquée par le contexte de l'après-guerre, la nécessité de repenser la philosophie. "La honte d'être un homme" : Deleuze cite à plusieurs reprises dans son œuvre la formule de Primo Levi, comme une attestation du bouleversement de l'après-1945.

 

Commence alors une vie de professeur en lycée, Amiens, Orléans, Paris et le prestigieux lycée Louis-le-Grand en 1955. Il intègre l'université comme assistant à la Sorbonne, puis comme détaché au CNRS, et enfin comme titulaire à Lyon. Professeur charismatique, doué d'un sens hors pair de la pédagogie, il captive ses élèves par sa rigueur, son imagination perspicace et son approche originale des problèmes, en rupture avec les certitudes admises.

" A la Libération, on restait bizarrement coincé dans l'histoire de la philosophie. Simplement on entrait dans Hegel, Husserl et Heidegger ; nous nous précipitions comme de jeunes chiens dans une scolastique pire qu'au Moyen Age. Heureusement, il y avait Sartre. Sartre, c'était notre Dehors, c'est vraiment le courant d'air d'arrière-cour", déclare-t-il dans Dialogues (1977). Deleuze reconnaît avoir une dette à l'égard de Sartre, "son maître",  mais c'est surtout sa découverte de Nietzsche qui va donner de l'ampleur à ses intuitions philosophiques.

 

2. On a coutume d'appeler la période 1955 -1968 comme celle consacrée à l'histoire de la philosophie. C'est objectivement le cas, mais il va surtout remettre au goût de jour et réinterpréter un certain nombre de philosophes un peu tombés dans l'oubli. Il s'intéresse à David Hume, qu'il discute dans son premier livre, en 1953, Empirisme et Subjectivité, puis à Henri Bergson, Leibniz, Spinoza et Nietzsche.

Par exemple, Le Bergsonisme (1966) dégage de la philosophie de Bergson un concept novateur de la différence, en insistant sur la notion d'élan vital comme une durée qui se différencie.

Spinoza et le problème de l'expression (1968) se concentre sur le concept d'expression, reliant l'unité de la substance à la diversité de ses attributs. Spinoza gardera une position privilégiée dans le panthéon philosophique de Deleuze, puisqu'il le qualifie de "Prince des philosophes". Deleuze ne propose pas seulement une nouvelle lecture de l'oeuvre de Spinoza. Il montre que cette philosophie est indissociable d'une manière de vivre, il sait redonner au spinozisme une vigueur et une actualité philosophiques que celui-ci avait perdues depuis le début du XIXe siècle.

Deleuze érige Spinoza en héros de l'immanence, et souhaite le réhabiliter après la haine exprimée à son égard. On est souvent spinoziste sans le savoir.

Dans Nietzsche et la philosophie, il commente les principales notions du philosophe, et notamment le temps, l'eternel retour….. Il s'intéresse particulièrement aux concepts de ressentiment et de volonté de puissance. Il présente Nietzsche comme l'ennemi de la dialectique de Hegel, opposant à la dynamique du dépassement de Hegel, une philosophie vitaliste de l'affirmation ("oui à la vie" de Nietzsche).

Il écrit même La philosophie critique de Kant en 1963, même si ce philosophe ne lui est pas le plus proche du point de vue des idées, mais il réinterprète l'expérience esthétique du sublime expliquée par Kant dans la Critique de la faculté de juger.

Avec tous ces livres, il accomplit un véritable programme de refonte intellectuelle de la philosophie, en redonnant vie à d'anciens philosophes, alors que Hegel avait représenté une sorte d'aboutissement de la philosophie, et Heidegger avait prévu la fin de la métaphysique.

Cette seconde période trouve son aboutissement  en 1968 dans Différence et Répétition, sa thèse d'Etat qui, avec sa thèse complémentaire, Spinoza et le problème de l'expression, lui assure une réputation de penseur hors pair et un poste de professeur à l'université.

"Le prochain siècle sera deleuzien", s'écrit son ami Michel Foucault à la lecture de sa thèse. Il fait alors venir Deleuze à l'université de Vincennes, créée dans le climat de bouillonnement intellectuel qui suit Mai 68 et qui, seule en France, s'adresse autant aux étudiants qu'aux salariés et aux étrangers. Là, Deleuze  peut se consacrer entièrement à son œuvre, attirant à ses séminaires un auditoire enthousiaste, dans des salles surpeuplées ….. Certains de ses cours, notamment sur Spinoza et Leibniz, sont disponibles sur Internet, ce qui permet de prendre contact avec la voix qui fascinait tant ses auditeurs.

 

3. La période 1969- 1980 : la rencontre avec Félix Guattari

Deleuze est atteint de tuberculose et, en 1969, il est obligé de partir en convalescence pendant un an dans le Limousin. C'est là qu'il rencontre Félix Guattari, psychanalyste et militant de gauche, élève de Lacan. Les deux hommes se lient d'une profonde amitié et inventent un mode d'écriture en duo, qui produira L'Anti-Œdipe (1972), une critique de la psychanalyse freudienne, Kafka (1975), Rhizome (1976) et Mille plateaux (1980), une somme foisonnante qui multiplie les analyses de cas, artistiques, littéraires, politiques, ethnographiques … Les concepts de rhizome et de devenir constituent l'épine dorsale de l'ouvrage.

"Un philosophe est celui qui crée de nouveaux concepts : ces concepts dépassent les dualités de la pensée ordinaire et donnent aux choses une vérité nouvelle, une distribution nouvelle, un découpage extraordinaire", disait Deleuze en 1956.

 

Le duo Deleuze-Guattari impose une foule de nouveaux concepts souvent repris, mais pas toujours compris :  ritournelle, corps sans organes, pour analyser les agencements sociaux de manière dynamique, selon une théorie des systèmes acentrés (le fameux rhizome) qui rompt avec le structuralisme en vogue. La philosophie institutionnelle les boude, mais artistes ou sociologues s'emparent de leurs concepts, et leur réputation à l'étranger s'accroît.

Après la publication de l'Anti-Œdipe, Deleuze se rapproche de Michel Foucault et intègre le Groupe d'information sur les prisons créé en 1970 par Foucault. Il trouve dans cette structure une possibilité de s'engager concrètement, sans sacrifier sa liberté.

 

4. Dernière période 1981 - 1993

Cette période témoigne d'un souci de revenir à des préoccupations philosophiques plus personnelles. Ses derniers écrits sont marqués par un intérêt prononcé pour les formes artistiques.

En 1981, Deleuze propose une réflexion sur la peinture de Francis Bacon, Logique de la sensation, puis ce sont deux œuvres majeures sur le cinémaL'Image-mouvement en 1983 et L'Image-temps, en 1985. C'est la première fois en France qu'on tente une philosophie du 7ème art. Il examine comment l'artiste se saisit de problèmes philosophiques pour les explorer de manière singulière. Il propose aussi une interprétation de l'histoire du cinéma.  Deleuze y formule sa théorie de l'image et du temps comme devenir.

Trois ans plus tard, en 1988, il publie Le Pli. Leibniz et le baroque, où il revisite la théorie de l'harmonie de Leibniz à travers la notion d'abord esthétique du pli. Retour à la seconde période !

A la différence de Foucault, Deleuze reste , comme il le dit, un pur métaphysicien, un créateur de concepts. Mais pas un esprit désincarné. C'est un enthousiaste, un généreux, courageux aussi. Face à ses étudiants, il construit ses principaux concepts : agencement, pli, événement, immanence, temps, devenir ...

Ses problèmes pulmonaires s'aggravent et finissent par donner à son élocution un style singulier, discontinu. Il finira rivé à ses bouteilles d'oxygène et en 1995, il choisit de se donner la mort.

 

La philosophie à l'école du roman : l'exemple de Proust

Deleuze s'intéresse beaucoup à la littérature. Dans Proust et les signes (1964), Deleuze analyse le roman de Marcel Proust A la recherche du temps perdu pour proposer une "image de la pensée" qui inaugure un rapport novateur entre philosophie et littérature.

Selon Deleuze, Proust montre que nous pensons de manière involontaire, dans la rencontre éprouvante avec une expérience qui résiste d'abord à nos capacités de savoir  et nous oblige à créer de nouveaux concepts. On ne cherche jamais la vérité parce qu'on le décide, mais lorsque notre pensée ne peut plus se satisfaire des solutions toutes faites, des connaissances dont on dispose, des méthodes habituelles.

 

La pensée ne consiste pas à reconnaître une vérité déjà là, à reproduire ou à garantir nos certitudes (répétition), mais à transformer notre expérience (différence). C'est ce qu'il explique dans Différence et Répétition.

 

C'est pourquoi l'essence n'est pas pour lui une idée toute faite, ni un sens qui préexisterait dans les choses, mais un problème, produit par la rencontre matérielle d'un signe, d'une expérience réelle, même si elle est encore obscure. Ce que bien des philosophes appellent l'essence doit se mettre au pluriel : ces "essences" ne préexistent pas dans un Ciel des Idées, comme l'imaginait Platon, mais sont "enroulées dans ce qui force à  penser" dans la zone obscure d'une expérience matérielle réelle, comme le problème qui nous oblige à créer de nouveaux concepts.

Toute pensée bouleverse les certitudes  habituelles en proposant un découpage qui ne s'en tient pas aux clivages ordinaires, mais impose l'invention de nouvelles catégories.

C'est pourquoi la philosophie de la "différence" de Deleuze ressemble à certains égards à la science-fiction : les concepts philosophiques nous mettent au contact d'une expérience déroutante, qu'ils nous permettent de traiter. Chaque grande philosophie transforme ainsi en même temps notre logique et notre expérience du réel.

 

La philosophie créatrice de concepts

Deleuze eut un jour une drôle de pensée, de développer une machine idéale conçue pour "quantifier les philosophes d'après le nombre de concepts qu'ils ont signés ou inventés. Cette idée un peu saugrenue, reprise dans Qu'est-ce que la philosophie ? est provocatrice, mais significative de l'approche de Deleuze : redéfinir toute la philosophie comme une activité de création plutôt que de contemplation ou de réflexion.

"Car il n'est pas question de définir la philosophie par une recherche quelconque de la vérité ; et pour une raison très simple : c'est que la vérité est toujours subordonnée au système de concepts dont on dispose. La philosophie, conçue comme activité, est avant tout une création de concepts, et les concepts sont des "signatures spirituelles" autant qu'ils indiquent des "modes de vie". Le concept n'est pas théorique, il naît d'un vécu concret.

 

Il distingue 3 sortes de philosophes :

. ceux qui n'offrent en fait aucun concept nouveau : ils se contentent tantôt de reprendre les concepts des autres, tantôt de produire des idées générales et abstraites, des concepts d'opinion réduits à une simple ossature, "gros comme des dents creuses".

 

. ceux qui font une création de concepts très sobre, tel Descartes, avec par exemple celui du cogito, comme une subjectivité pensante qu n'a pas d'équivalent avant lui.

 

. les philosophes exaspérés qui réclament et créent toujours de nouveaux concepts. Leibniz en constitue le type parfait. Avec lui, on assiste à une folle "création de concepts" ; "dans une philosophie d'apparence rationaliste, il se livre à une espèce de création de concepts insolites dont il y a peu d'exemples dans l'histoire de la philosophie (prédicats, analyse infinie, principe d'identité …)

 

La pensée de Deleuze peut aussi s'appréhender par le biais des concepts qu'il a inventés, seul ou avec Guattari. 

Et ils sont très nombreux : agencement, devenir, machine, machines désirantes, corps sans organes, immanence, empirisme transcendantal, lignes de fuite, ritournelle, devenir etc.

Mais s'il fallait dégager un concept central de la philosophie de Deleuze, ce pourrait être celui de Multiplicité et plus encore de Multiplicités.

 

Il constitue un exemple fondamental de la relation entre le domaine des sciences et celui de la philosophie mise en place dans son œuvre.

 

"La philosophie, l'art et la science entrent dans des rapports de résonance mutuels et dans des rapports d'échange".

 

"La multiplicité ne doit pas désigner une combinaison de multiple et d'un, mais au contraire, une organisation propre au multiple en tant que tel, qui n'a nullement besoin de l'unité pour former un système.

 

Ce concept de multiplicité opère un double déplacement :

 

. d'une part, l'opposition classique de l'un et du multiple cesse d'être pertinente

 

. d'autre part, il distingue deux types de multiplicités : actuelle-extensive qui se divise en parties extérieures les unes aux autres, ainsi la matière ou l'étendue ; et une autre virtuelle-intensive qui ne se divise qu'en dimensions enveloppées les unes dans les autres, ainsi la mémoire ou la durée.

 

L'ancienne opposition de l'un et du multiple peut s'appliquer au premier type de multiplicité. Pour ce qui est du second type, virtuel, l'opposition n'a plus lieu d'être, car il y a à la fois unité et multiplicité, l'immanence réciproque du multiple et de l'un.

 

Le rhizome

En botanique, le rhizome est la tige souterraine des plantes, qui s'étend, se multiplie, produit des nodules. Il est l'exemple d'un système ouvert, dont les signes se connectent réellement entre eux par réseau.

Contrairement au modèle de la structure utilisé par Lévi-Strauss et Lacan, le rhizome ne fonctionne pas par paires d'oppositions, selon un système clos et homogène, représenté idéalement sous forme d'arbre.

Il permet de comprendre comment des signes divers fonctionnent réellement par connexion de codages qui forment des réseaux, des agencements : chaînes atomiques, codes biologiques, signifiants inconscients, signes linguistiques et logiques, rapports sociaux etc.

Le rhizome désigne donc des multiplicités hétérogènes, irréductibles à une unité préalable dont elles ne seraient que des additions. C'est pourquoi ils parlent de rupture : on ne peut pas découper une multiplicité en la rapportant à un ordre, une unité, une signification préalable. Il s'agit d'expliquer comment l'ordre, l'unité, le sens se produisent de manière multiple et surtout mouvante.

"A la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents. Il n'est pas fait d'unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n'a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. Il constitue des multiplicités.

Ce concept est sans doute le plus célèbre de ceux de Deleuze et Guattari.

Il est clair que "beaucoup de gens ont un arbre planté dans la tête : qu'il s'agisse de se chercher des racines ou des ancêtres, de situer la clé d'une existence dans l'enfance la plus reculée, ou encore de vouer la pensée au culte de l'origine, de la naissance, de l'apparaître en général. Généalogistes traditionnels, psychanalystes et phénoménologues ne sont pas les amis du rhizome. Le modèle arborescent soumet la pensée à une progression de principe à conséquence, tantôt la conduisant du général au particulier, tantôt cherchant à la fonder, à l'ancrer pour toujours sur un sol de vérité.

Ce qui permet entre autres de comprendre leur critique de l'Œdipe freudien, avec la structure bien établie fils - père - mère. L'inconscient ne fonctionne pas comme un théâtre, où se mettent en scène les figures éternelles du père et de la mère, mais comme une usine sociale de production, qui détermine nos inconscients en fonction de nos modes sociaux.

Image-mouvement, image-temps

On retrouve au cinéma deux grandes images correspondantes. D'un côté l'image-mouvement, qui repose sur le schème sensori-moteur où l’action donne lieu à une réaction. De l'autre l'image-temps, reposant sur la réflexion.

Dans la première image, le temps dépend de l'action. Un personnage sort de la pièce - cut - le même personnage est vu en extérieur sortant de chez lui et empruntant la rue. Le plan a été coupé parce que le personnage n'avait plus rien à y faire. C'est l'action (la sortie du personnage) qui arrête le plan et décide de sa durée. Le plan suivant constitue la réaction. : « L’image-mouvement nous présente un personnage dans une situation donnée, qui réagit à cette situation et la modifie… »

L’image-mouvement constitue une grosse majorité des images que nous voyons, et pas seulement des films d'action : un simple dispositif d’entrevue avec un journaliste et une personnalité, champ sur le journaliste qui pose sa question, contre-champ sur l’interviewé qui y répond, relève de l’image-mouvement pure et simple.

Mais prenons maintenant le plan suivant : Un père part pêcher avec son fils qu’il n’a pas vu depuis longtemps. Ils s’installent sur les berges. Le contact est difficile, ils ne disent rien, ils regardent à l’horizon. Cela dure un certain temps, nettement plus long que le temps nécessaire au spectateur pour comprendre simplement qu’ils pêchent. Le plan suivant n’a rien à voir. Par exemple, la mère emmène le fils en voiture à la ville. Il n’y a pas de lien de cause à effet entre les deux plans. On ne saurait pas dire si cela se passe avant ou deux heures plus tard ou le mois suivant. Le fait d’aller pêcher n’a donné lieu à aucune réaction, et si le plan avait duré plus longtemps il ne se serait rien passé de nouveau. La durée du plan n'est plus décidée par l'action, le temps est indépendant de l'action. On ne connaît pas le résultat de la pêche et ça n’a aucune importance. Ce plan fait partie de ce que Gilles Deleuze appelle : « une situation optique et sonore pure ». C'est l'image-temps.

Historiquement, le cinéma a commencé par utiliser essentiellement l'image-mouvement. Elle est associée à la logique, à la rationalité. À toute question, on attend une réponse. « On attend », c’est-à-dire que l’on se retrouve dans le cadre de l’habitude, on anticipe non pas forcément le contenu de la réponse, mais au moins qu’une réponse va être donnée et on sait par avance qu’elle surviendra à la fin de la question.

Gilles Deleuze situe l’arrivée de l’image-temps après la Seconde Guerre mondiale : on ne croit plus à ce principe d’action-réaction. La guerre est une action complexe qui nous dépasse, il n’est pas possible de réagir, de modifier la situation, de la rendre claire. D’où l’apparition de l’image-temps avec le néo-réalisme italien, puis la Nouvelle Vague française, et la remise en cause du cinéma hollywoodien aux Etats-Unis.

L'image-temps vient rompre avec l'Habitude et fait entrer le personnage dans « un morceau de temps à l'état pur ». Et c'est cela qui intéresse Deleuze pour son propre compte dans le cinéma, à savoir la manière dont l'image cinématographique peut exprimer un temps qui soit premier par rapport au mouvement. Le temps, c'est d'abord le temps présent, ici et maintenant. Mais, selon une seconde modalité, le temps ne cesse de se déployer dans deux directions, passées et futures.

Ce que nous montrent les films, ce sont des zones de la mémoire, des « nappes de passé », qui occasionnellement se concentrent et convergent dans des « pointes de présent ». À cet égard, Orson Welles est bien un des plus grands réalisateurs modernes en tant qu'il a saisi cette dimension temporelle de l'image. Citizen Kane est un film construit en mémoire, où chaque section, chaque zone apparaît comme une couche stratifiée qui vient converger ou diverger avec d'autres zones. Chaque « nappe de mémoire » apparaît grâce à l'utilisation de la profondeur de champ faite par Wells : celle-ci, à l'image du temps lui-même, permet d'agencer, dans la même image différents mouvements, différents événements qui forment comme un monde à soi, à l'image du souvenir de Proust, duquel Deleuze tire l'expression propre de l'image-temps : « un petit morceau de temps à l'état pur ».

Conclusion

Une pensée foisonnante, ardue, difficile, très conceptuelle, témoin de ce XXème siècle qui cherche de nouveaux fondements ….. Ses cours restent de grands moments d'échange et de proximité, avec le dernier métaphysicien.