Agenda

Consulter l'agenda complet

  • Philosophie et Littérature. Albert Camus : Noces
    jeudi 9 décembre 2021 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

  • L'homme et la Nature. Aux origines
    jeudi 20 janvier 2022 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

  • L'homme et la Nature. Sciences et célébrations de la Nature.
    jeudi 27 janvier 2022 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

Jeudis Philo

Ludwig Wittgenstein ( 1889-1951)

Conférence par Brigitte Boudon

 

Une des caractéristiques du XXème siècle est la formidable expansion du savoir dans les domaines de la technique et des sciences de la nature. En physique : la théorie de la relativité et la physique quantique offrent une nouvelle vision du monde dans le domaine d'objets physiques extrêmement grands ou extrêmement petits. En biologie : les recherches donnent une nouvelle vision du vivant, avec les notions de système, de complexité, etc. La philosophie va être concernée de différentes manières par ces bouleversements :

. d'une part, les méthodes et les connaissances de la logique moderne forment une base essentielle du progrès des sciences et des techniques ( exemple : les ordinateurs).

. d'autre part, les sciences de la nature deviennent objet de la philosophie. La théorie de la science (Karl Popper), c'est-à-dire l'élaboration philosophique de la méthode, et de la construction des sciences, est l'une des grandes tendances philosophiques du XXème siècle.  L'exactitude des énoncés, le fait que les énoncés soient vérifiables remplacent le questionnement philosophique traditionnel.

C'est dans la même logique d'évolution de la philosophie que l'on peut inscrire ce qu'on appelle le linguistic turn : la philosophie se tourne vers le langage et le prend comme objet. Les problèmes sont abordés de manière à être transcrits dans une forme de langage correct et sensé.

 

Constituer un langage idéal, parfaitement clair, devient un des thèmes majeurs de certains philosophes, particulièrement du cercle de Vienne (Gödel, Carnap). Plus tard, se développera la philosophie du langage ordinaire qui étudie le langage dans son usage courant.

 

Ludwig Wittgenstein est un des représentants les plus importants de ces deux orientations de la philosophie du XXème siècle : logique et langage.

Philosophe autrichien, puis britannique, il apporte des contributions décisives en logique, dans la théorie des fondements des mathématiques, et en philosophie du langage.

C'est pour cette raison que Ludwig Wittgenstein est considéré comme l’un des plus grands philosophes du XXème siècle.

 

Bien sûr, d'autres orientations existent comme la philosophie de l'existence, partant de Kierkegaard, la phénoménologie à partir de Husserl.

 

Wittgenstein est un personnage étrange, un logicien rigoureux qui tient la musique et la littérature en très haute estime. Wittgenstein ne publie de son vivant qu'une seule œuvre, le Tractatus logico-philosophicus, le Traité logico-philosophique, dont le nom s'inspire du Tractatus theologico-politicus de Spinoza. Sa méthode aussi s'inspire de celle de Spinoza : "démontrer de manière géométrique". Ses autres ouvrages paraîtront tous à titre posthume à partir de 1953.

Dans toute son œuvre, Wittgenstein montre les limites du langage et de la faculté humaine de connaître.

 

Le langage est pour Wittgenstein le véritable objet de la pensée. Le langage, mais aussi ses limites, et les apories logiques qu'il en vient à produire.

Son objectif essentiel : guérir « le philosophe qui est en nous », c'est-à-dire le débarrasser de ses illusions par un examen rigoureux du langage à travers lequel nous nous rapportons au monde.

"L'homme est une corde tendue entre l'animal et le logicien", allusion à Nietzsche qui avait écrit : "L'homme est une corde tendue entre l'homme et le surhomme".

L'influence de Wittgenstein a été décisive sur les philosophes du cercle de Vienne, dans les années 1930, et sur ceux de l'école analytique dans les années 1950 (Russell, Moore), sans que Wittgenstein ne se soit jamais reconnu dans les œuvres d'aucun d'entre eux.

 

Les grandes périodes de sa vie

Ludwig Wittgenstein naît à Vienne, en Autriche-Hongrie en 1889. Il est le plus jeune de huit enfants, grandit dans un milieu très cultivé. Ses parents sont musiciens. Ses trois sœurs et ses quatre frères possédaient tous des dons artistiques et intellectuels. Son père, protecteur des arts, recevait nombre d'artistes, en particulier des musiciens, tels Johannes Brahms ou Gustav Mahler.

Ludwig lui-même, doué, mais sans talent exceptionnel d'interprète, a une mémoire musicale étonnante. Il porte toute sa vie à la musique, notamment à celle de Franz Schubert, une dévotion quasi mystique.

Le dessin, la peinture, la sculpture l'intéressent aussi.

Il commence en 1906 des études d'ingénieur en mécanique à Berlin, poursuit en 1908 à l'université de Manchester pour s'y spécialiser en aéronautique ; mais son intérêt passe bientôt des problèmes techniques à la question du fondement des mathématiques.

 

Il étudie brièvement en Allemagne auprès de Gottlob Frege, qu'on considère aujourd'hui comme le plus grand logicien depuis Aristote et qui avait déjà posé les fondements de la logique moderne et des mathématiques logiques.

Il s'inscrit, sur les conseils de Frege, au cours de Bertrand Russell à l'Université de Cambridge en1912-1913. Celui-ci a déjà publié Les Principes des mathématiques. Russell était le spécialiste de la logique mathématique. Wittgenstein se lie rapidement d’amitié avec lui.  Les progrès de Wittgenstein sur des sujets ardus de logique furent tels que l’élève en vint à dépasser le professeur. Il a toujours montré une extrême exigence intellectuelle et éthique.

 

En 1913, il hérite d'une fabuleuse fortune à la mort de son père. Il en fait don à des artistes autrichiens tels que Rainer Maria Rilke. Il se retire dans une cabane en Norvège, pour se consacrer entièrement à sa recherche et il dira plus tard que ce fut l'une des périodes les plus passionnées et productives de son existence.

En 1914, il s'engage dans l'armée autrichienne. Tout au long de la guerre, Wittgenstein tient un Journal dans lequel il écrit ses réflexions philosophiques et religieuses. Il  lit avec enthousiasme Tolstoï, les Evangiles et devient un chrétien convaincu,  bien que plein de doutes.

 

Son travail sur la logique commence à prendre un sens éthique et religieux. Et c'est en associant son nouvel intérêt pour l'éthique avec la logique que son travail effectué à Cambridge et en Norvège prend la forme du Tractatus.

Vers la fin de la guerre, Wittgenstein est fait prisonnier par l'armée italienne. On trouve dans ses affaires un manuscrit rédigé en allemand. Il envoie ce manuscrit en Angleterre à Russell, qui le considère comme un travail philosophique d'une grande importance. Après la libération de Wittgenstein, ils travaillent ensemble pour le faire publier en 1919, sous le nom de Tractatus logico-philosophicus. Russell rédige une préface afin que le livre bénéficie de la réputation de l'un des plus grands philosophes du moment.

Mais Wittgenstein n'apprécie pas sa préface qui, selon lui, évince les problématiques fondamentales du Tractatus. Il est déçu lorsqu'il réalise que les quelques personnes susceptibles d'éditer son livre sont plus intéressées par la préface de Russell que par le contenu de l'ouvrage.

 

C'est une période de rupture qui commence, qui va durer de 1919 à 1929.

Avec son ouvrage, il pense avoir apporté une solution à tous les problèmes philosophiques auxquels il est envisageable de répondre.

C'est pourquoi il retourne en Autriche, devient instituteur et se détourne de la philosophie. Il s'enthousiasme pour les nouvelles méthodes pédagogiques qui voient le jour et qui reposent sur la stimulation de la curiosité naturelle des enfants et le développement de leur autonomie de jugement plutôt que sur le travail de leur seule mémoire.

Sa sévérité, sa discipline provoquent un certain nombre de conflits avec des parents d'élèves. Il démissionne en 1926. Il travaille ensuite comme assistant jardinier d'un monastère près de Vienne.

Il commence à s'interroger sur son travail antérieur et envisage la possibilité que le Tractatus comporte de graves erreurs, ce qui marque le début de sa seconde carrière de philosophe et l'occupe pour le reste de sa vie.

 

Retour à Cambridge

En 1929, Wittgenstein décide de retourner à Cambridge. Il réalise qu'il est l'un des philosophes les plus célèbres au monde. Faute de diplômes et malgré sa notoriété, il s'inscrit d'abord comme simple étudiant. Russell lui conseille d'utiliser le Tractatus comme thèse de doctorat. Un des membres du jury déclare : « À mon avis, il s'agit du travail d'un génie. Wittgenstein devient membre du Trinity College.

En 1936 et 1937, Wittgenstein vit à nouveau en Norvège. Il développe alors une nouvelle méthode philosophique et propose une nouvelle manière d'appréhender le langage.

Il travaille sur les Recherches philosophiques. En 1939, considéré comme un génie de la philosophie, il obtient la chaire de philosophie de Cambridge et acquiert la nationalité britannique. L’enseignement de Wittgenstein à Cambridge était unique en son genre. Il ne faisait pas d’exposés magistraux, mais réfléchissait tout haut, en suscitant la discussion avec les étudiants qui se réunissaient dans son appartement à Trinity College.

Il enseige par intermittence à Cambridge jusqu'en 1949, puis démissionne, se retire en Irlande pour se concentrer sur l'écriture. Il voyage aux États-Unis.

Il écrit l'essentiel de ce qui sera publié après sa mort, à partir de 1953, sous le titre Les Recherches (ou Investigations) philosophiques. Cet ouvrage demeure la part la plus importante de son œuvre.

 

Wittgenstein meurt à Cambridge en 1951 d'un cancer. Ses derniers mots furent : « Dites-leur que j'ai eu une vie merveilleuse. »

Les travaux de Wittgenstein sont couramment scindés en deux parties par ses commentateurs : le premier Wittgenstein, qui correspond au Tractatus et le second Wittgenstein pour ses écrits philosophiques postérieurs à 1929.  Cette analyse chronologique est fortement contestée dans les courants les plus récents, qui plaident pour une lecture continue de l'œuvre de Wittgenstein, autour de la problématique du langage et de qui peut être dit ou pas.


La philosophie du Tractatus : la clarification logique du monde

Dans la préface du Traité, Wittgenstein indique qu'il veut montrer que « la formulation des problèmes philosophiques repose sur une mauvaise compréhension de la logique de notre langage ».

Bien souvent, nous parlons sans avoir conscience de ce que nous disons. Le langage est une chose. La réalité en est une autre. Si le langage permet de figurer la réalité, il n'en est jamais qu'une figure, une représentation. D'où ses limites et le fait que la réalité nous échappe toujours.

Le but général du Tractatus est de tracer une limite claire à ce qui peut être dit par le langage. Ce qui se trouve à l’extérieur des limites du langage ainsi tracées concerne tout ce qui a de l’importance dans la vie : la valeur, l'éthique, le bien et le beau, l'éthique et l'esthétique, la religion, ce qui nous dépasse, Dieu.

 

C'est la différence entre ce qui peut être dit (la logique) et ce qui ne peut pas être dit, mais qui peut être montré (l'éthique).

Le Tractatus est composé de 7 aphorismes principaux, hiérarchiquement ordonnés. Chaque aphorisme, le dernier mis à part, est suivi de commentaires. La numérotation de ces commentaires est systématique, pareille à une arborescence :  l'aphorisme 1 est suivi de 1.1, puis 1.11 ; l'aphorisme 2 est suivi de 2.01, 2.1 etc.  Exactement comme la classification Dewey pour les bibliothèques, avec des familles, des sous-familles….

Au total, 526 phrases, systématiquement et rigoureusement ordonnées en une structure logique implacable. Les 7 aphorismes constituent l'armature logique de l'ouvrage. Les autres énoncés interprètent et développent les aphorismes principaux, et sont tout aussi importants.

Son écriture se veut d’une grande exactitude et rigueur logique. Elle fait de Wittgenstein l'un des tenants de l'atomisme logique.

 

En dépit de son titre, Traité Logico-philosophique, ce traité ne se veut pas un ouvrage d'enseignement. Il ne contient donc pas de thèses à proprement parler. Wittgenstein énonce nombre de ses aphorismes sans présenter ni arguments ni exemples.

L'originalité de l'ouvrage peut être se comprendre à partir d'un propos de Wittgenstein :

« Mon livre consiste en deux parties : celle ici présentée, plus ce que je n’ai pas écrit. Et c’est précisément cette seconde partie qui est la partie importante. Mon livre trace pour ainsi dire de l’intérieur les limites de la sphère de l’éthique, et je suis convaincu que c’est la SEULE façon rigoureuse de tracer ces limites. En bref, je crois que là où tant d’autres aujourd’hui pérorent, je me suis arrangé pour tout mettre bien à sa place en me taisant là-dessus."

 

Les 7 aphorismes principaux :

Les deux premiers aphorismes définissent le monde :

1. Le monde est tout ce qui a lieu.

Suivent les énoncés explicatifs :

1.1 Le monde est l'ensemble des faits, non des choses

1.11 Le monde est déterminé par les faits et par le fait que ce sont tous des faits.

2. Ce qui a lieu, le fait, est l'existence d'états de choses.

 

Le premier aphorisme

Il définit le monde comme la totalité des faits inscrits dans un espace logique. Il ne s'agit pas d'une réalité sensible à laquelle on aurait directement accès par la pure perception. Les faits sont les éléments d'un espace logique, c'est-à-dire d'un système qui détermine a priori toutes leurs relations logiques possibles.

 

Le deuxième aphorisme

Les états de choses sont des connexions d'objets. Les objets peuvent se combiner en différents états de choses. Les relations entre les différents états de choses forment l'armature logique du monde et définissent le point de rencontre entre le langage et le monde.

"Le disque de phonogramme, la portée musicale, les notes, les ondes sonores, tous se trouvent les uns par rapport aux autres dans cette relation interne  de représentation qui existe entre le langage et le monde. La structure logique leur est commune à tous. "

La notion de Fait

C'est l'une des notions les plus importantes.

Le monde n'est pas un ensemble de choses ou d'objets, comme des arbres, des personnes, des villes, des avions, etc. Le monde est composé de faits, comme « Jules aime Julie », « la sonate est un genre musical » par exemple.

Contrairement à Russell, Wittgenstein considère que c'est le fait, et non l'objet, qui est l'élément logique fondamental du monde, la particule élémentaire logique du monde.

Le fait est défini comme « ce qui arrive » ou « ce qui a lieu ».

Il est l'unité de base. Le fait est lui-même composé d'objets. Mais cette composition est théorique : l'objet n'existe que dans un fait, il n'est pas possible d'y accéder autrement. C'est parce que l'objet ne peut pas être considéré en dehors d'un fait que c'est le fait — et non l'objet — qui est l'élément de base que choisit Wittgenstein.

On ne peut connaître directement les objets « Jules » ou « Julie » dans l'exemple ci-dessus. Ces deux objets ne sont compréhensibles qu' à partir des faits, tels que « Jules est brun », « Jules aime Julie », etc.

L'objet n'a pas de réalité à lui tout seul. Il n'a de réalité que par la relation avec un autre objet, ce qu'il appelle le fait. L'objet est toujours connecté à d'autres objets, il ne peut s'appréhender qu'au sein d'une relation.

La forme générale d'un état de choses est "a R b", c'est-à-dire "a est en relation avec b". Le fait est l'existence de cette relation.

«Un nom est mis pour une chose, un autre pour une autre, et ils sont reliés entre eux, de telle sorte que le tout, comme un tableau vivant, figure un état de choses.»

Ainsi, «aRb» montre la relation entre a et b. En tentant de dire cette relation, l'analyse la «tue»: si je dis que cette proposition est composée de deux objets, a et b, et d'une relation R telle que a en est le premier élément et b le second, j'annihile le caractère relationnel de la relation.

 

Les quatre aphorismes suivants définissent la pensée logique :

3. L'image logique des faits est la pensée.

4. La pensée est la proposition pourvue de sens.

5. La proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires.

6. La forme générale de la fonction de vérité est : [p, ξ, N(ξ)]. C'est la forme générale de la proposition.

 

Et le 7ème :

7. Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.

 

Le troisième aphorisme

Il introduit la notion de pensée comme image logique des faits.

Pensée, image et logique sont intimement liées. C'est par la pensée, qui s'exprime par le langage, que l'on peut appréhender la forme logique du monde, c'est-à-dire considérer les rapports nécessaires entre les faits.

 

Le quatrième aphorisme

Il introduit la notion de proposition qui compose la pensée.

Les propositions élémentaires : un état de choses simple y est représenté. Les propositions complexes sont constituées d'états de choses plus complexes, par des relations d'interdépendance plus nombreuses.

Il distingue les propositions sensées, non sensées et vides de sens. La notion de sens est introduite.

 

Le cinquième aphorisme

Il introduit la notion de vérité. La vérité est une fonction logique.

Si l'on se donne deux propositions élémentaires, p et q,  il y aura 4 possibilités de vérités ; par exemple,  p et q sont simultanément vraies, l'une des propositions est vraie, p et q sont simultanément fausses.  Il met en place des tableaux de vérité.

La tautologie est toujours vraie, la contradiction n'est jamais vraie.

 

Le sixième aphorisme

Il définit la logique mathématique à partir de la fonction de vérité.

 

Le septième aphorisme : il est tout seul, sans aucun commentaire.

Le Tractatus, qui semblait relever exclusivement de la philosophie de la logique, laisse apparaître ainsi en négatif un Tractatus virtuel non écrit, qui serait un traité éthique, mystique.

L'impensable est limité de l'intérieur par le pensable.

Hors de cette limite, se trouve le mystique : Dieu, le sens du monde.

"Il y a bel et bien de l'inexprimable. Il se montre. Il est mystique. La méthode correcte en philosophie serait celle-ci : ne rien dire sinon ce qui se laisse dire, c'est-à-dire des propositions de la science de la nature, ainsi donc quelque chose qui n'a rien à voir avec la philosophie."

Les interrogations religieuses sur la vie, la mort, l'éternité... ne peuvent se dire dans des propositions, images du monde : «D'une réponse qu'on ne peut formuler, on ne peut non plus formuler la question. Il n'y a pas d'énigme.» Il s'opère donc une véritable conversion, car le dicible a pour finalité de révéler l'indicible.

De ce constat, Wittgenstein conclut à l'opposition radicale entre dire et montrer : «Ce qui peut être montré ne peut être dit

La philosophie a alors pour fonction d'indiquer la frontière entre le dicible et l'indicible. Son but est «la clarification logique des pensées». Elle n'est pas théorie mais activité thérapeutique.

En matière de religion, avec la mystique, Dieu étant au-delà de tout langage parce que situé au-delà de tout, le seul langage qui reste communicable consiste pour le mystique à devenir par sa vie entière un signe, et par là même, un témoignage de Dieu. En fait, le mystique ne parle pas, il se montre. Le mystique ne fait pas de discours sur la foi, il est une foi vivante. La dimension divine de l'existence ne peut être que montrée. D'où la nécessité de revenir de façon critique sur ce que la philosophie a appelé l'être et dont elle s'est voulue la science à travers la métaphysique définie par Aristote comme "science de l'être en tant qu'être".

 

Le monde indicible

Le réel résiste à notre appréhension. Tout en lui n'est pas pensable. La pensée résiste également à notre appréhension. Tout en elle n'est pas réalisable. Il y a d'une façon générale une résistance de l'être qui est irréductible. Quand on veut l'ignorer, on bascule dans l'illusion, l'obscurité et finalement la violence. Quand on l'accepte, ce sens de l'irréductible nous fait déboucher sur la nuance, la finesse, le sens de l'impalpable, celui de  l'indicible et au bout du compte, sur la modestie, qui est cette merveilleuse qualité consistant à savoir s'effacer devant l'existence afin de la laisser parler et respirer.

Le drame de la science est de l'avoir trop longtemps ignoré. Elle a brisé l'irréductible en voulant faire une science de tout, y compris de l'être. C'est la raison pour laquelle la culture est en crise.

 

EN RESUME :

. Le seul usage correct du langage est d'exprimer les faits du monde.

. Les règles a priori de ce langage constituent la logique

. Le sens éthique et esthétique du monde relève de l'indicible.

. La philosophie, dans son effort pour montrer les pièges du langage, se condamne finalement elle-même au silence.

 

La philosophie qui suit le Tractatus a donc un objet et une méthode différente de ce dernier : elle ne met plus en avant la logique et se détache d'une méthode d'analyse exacte.

 

La seconde philosophie de Wittgenstein : la sagesse du langage ordinaire

La rupture avec son premier livre s'incarne dans sa nouvelle idée :

La philosophie ne doit pas s'occuper d'un langage idéal, elle doit s'intéresser au langage ordinaire.

En logique formelle, on ne considère que des faits : “ Aujourd’hui, il pleut. ”, “ Wittgenstein était autrichien. ”, “ Platon était l’élève de Socrate. ”, etc.

Qu’en est-il des phrases interrogatives ou des exclamations, exprimant des commandements et des requêtes, telle “ Peux-tu me passer le sel ? ” ? Dans cet exemple, je ne cherche pas à savoir si vous avez la force ou si vous êtes en mesure de me passer le sel, mais que vous me le passiez !

On pourrait multiplier les exemples montrant que le modèle logique de la langue est un modèle étroit et limité, inapte finalement à saisir la richesse et la variété de la signification des mots de la langue. Wittgenstein a attiré l’attention sur les dimensions non-linguistiques du langage, en mettant en évidence le fait qu’en utilisant le langage nous faisons en réalité une multitude de choses, et pas seulement une seule et unique chose : énoncer des faits.

 

Les «jeux de langage»

Le langage fonctionne comme un jeu, et les questions qu’on se pose sur ses règles sont les mêmes que pour un jeu.

Les «jeux de langage», loin de se révéler être de purs exercices verbaux, constituent des activités qui gouvernent tant les relations des hommes entre eux que leurs rapports respectifs au monde. Ainsi sont-ils dépendants d'une «forme de vie», d'une pratique sociale, historiquement et culturellement déterminée.


Le langage ne se compose plus de la totalité des propositions, mais d'une multiplicité ouverte de jeux de langage qui s'organisent en un réseau complexe.

L'objet de la grammaire est alors de discerner des «airs de famille» entre certains jeux et, plus largement, de saisir leurs relations de ressemblance et de différence. La logique, jeu parmi d'autres, perd désormais toute prétention fondatrice.

 

Décrire la “ grammaire philosophique” de nos jeux de langage, voilà, selon Wittgenstein, la tâche du philosophe. La philosophie, qui dès le Tractatus se définissait comme «activité», demeure une pratique d'élucidation des pièges du langage.

"Passe en revue la diversité des jeux de langage : décrire un objet d'après son apparence, ou d'après des mesures, construire un objet d'après une description, rendre compte d'un processus, traduire d'une langue dans une autre, demander, remercier, jurer, saluer, prier. "

 

En fait, Wittgenstein s'intéresse à la dimension sociale, religieuse, politique … du langage. On comprend pourquoi il sera repris dans le domaine des sciences humaines, de la sociologie à l'anthropologie en passant par l'ethnologie….

 

Continuité de Wittgenstein : La Philosophie comme activité

La philosophie se présente comme une activité de clarification logique. La philosophie dévoile la forme logique des énoncés derrière leur expression linguistique Elle permet donc de démasquer les pseudo-propositions en montrant que leurs termes ne sont pas utilisés conformément à la forme des mots ou en mettant en lumière l'absence de signification des noms. Elle est bien une « critique du langage » (4.0031).

Cette activité de critique ne s'opère cependant pas sur tous les usages de la langue. Là où Wittgenstein condamne les erreurs et les non-sens, c'est essentiellement dans les discours métaphysiques des philosophes.

Un exemple : les ambiguïtés du verbe "être" : terme ambigu, à cheval entre le sensible et intellectuel, entre le vécu et le conçu.

Platon par exemple s’est demandé si le Bien est. Cette question n’a pas de signification immédiate.

 

Car comment doit-on comprendre le sens du verbe “ être ” ici ? Ce mot important en philosophie peut par exemple prendre le sens de l’identité, comme dans “ Platon est l’auteur de l’allégorie de la caverne ”. Ou encore, il peut prendre le sens de l’attribution, comme dans “ Platon est barbu ”; ou celui de l’exemplification, comme dans “ Platon est un philosophe ”; ou bien de la constitution, “ Platon est fait de chair, de sang et d’os ”, etc.

Bien qu’être l’auteur de l’allégorie de la caverne, être barbu, être un philosophe et être fait de chair et de sang, soient toutes des propriétés de Platon, il est clair que chacune est différente et aucune n’a plus d’importance qu’une autre.

Dans un langage logiquement bien formé, comme par exemple la logique qu’ont mis au point Frege et Russell, les différents sens du mot “ est ” devraient apparaître clairement, soutient Wittgenstein. Malheureusement, notre langue ne possède pas la clarté que possède le langage logique, de sorte que les philosophes, comme Platon qui se demande si le Bien est ou encore si le Bien est la même chose que le Beau, deviennent facilement la proie des nombreux pièges que la langue leur tend.

Remarquons que dans la question de Platon, on peut se demander si le “ Bien ” est un nom désignant un “ objet ” (le bien), comme le font habituellement les noms communs dans notre langue. Référence au Cratyle de Platon….

Une langue idéale, claire et précise, nous dit Wittgenstein dans le Tractatus, devrait éviter aux philosophes de poser des questions dont le sens n’est pas bien clair. Car la philosophie est, justement, cette activité dont le but essentiel est la clarification du langage.

 

Conclusion

 

C'est un besoin inouï de précision qui caractérise toute sa vie. Il a pensé, avec plus d'acuité que n'importe quel penseur avant lui, les difficultés des conjonctions ou des liaisons de phrases, et donc de nos pensées. Aucun problème ne l'a plus préoccupé que l'impossibilité de passer de la description de faits (logique) à des thèses éthiques.

Logique et éthique se tournent le dos chez Wittgenstein. L'une parlant du dicible, et l'autre montrant l'indicible. Une rupture terrible entre ces deux savoirs.

 

Wittgenstein ne veut pas être un philosophe de système, ni pratiquer l'affirmation. Ce n'est pas pour rien que sa théorie des jeux de langage est devenue la facette la plus connue de son œuvre.

Son œuvre n'est qu'un instrument, jamais une fin en soi.

"On utilise une échelle pour monter ; celui qui est arrivé en haut n'en a plus besoin."