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Jeudis Philo

Martin Heidegger (1889 - 1976)

Conférence par Brigitte Boudon

 

La pensée de Martin Heidegger s’éclaire lorsqu’on se rappelle la crise qu’a traversée l’Europe entre les deux guerres : crise politique, économique, scientifique et philosophique. L’Europe a peur ; elle doute au point de ne plus croire en rien, et de pratiquer, sinon une forme de nihilisme, du moins une forme de dérision.

 

La crise de la science s’exprime par la crise des fondements de la rationalité scientifique. Le principe d’objectivité est remis en cause par les progrès de la mécanique quantique. La raison est en quête de ses propres fondements. Deux philosophes tentent de répondre à cette quête : Husserl et Heidegger.

 

La pensée de Martin Heidegger s’explique, entre autres,  par l’influence qu’a exercée sur lui Edmund Husserl qui fut son maître. La phénoménologie de Husserl a été son berceau intellectuel.

 

Une vie entre enseignement et méditation

Martin Heidegger est né à Messkirch, en Forêt-Noire, au nord du lac de Constance, en 1889. Il reçoit une éducation catholique, une formation classique (grec et latin). Il s’initie à la philosophie, à l’âge de dix-sept ans, en lisant la thèse du philosophe allemand Franz Brentano De la signification multiple de l’étant chez Aristote, ainsi qu’à la poésie, avec la lecture des œuvres d’Hölderlin. Il étudie la théologie pendant deux ans, entre 1909 et 1911, puis s’inscrit à la faculté des lettres et des sciences. Il lit pour la première fois Edmund Husserl qu’il considèrera longtemps comme son maître. Docteur en philosophie en 1913, il demeure à Fribourg jusqu’en 1922, où il enseigne aux côtés de Husserl. En 1922, il est appelé à Marbourg pour y exercer les fonctions de professeur. Son œuvre majeure, Sein und Zeit, paraît en 1927. Il le dédie à Husserl en témoignage de vénération et d’amitié.

 

En 1928, il succède à Husserl à Fribourg. Hitler arrive au pouvoir en 1933. Heidegger, qui croit voir en lui un sauveur pour l’Allemagne ainsi que pour l’université allemande, s’inscrit au parti national-socialiste. Durant onze mois, il soutient ouvertement Hitler, en occupant la fonction de recteur. Puis, de 1934 à 1945, il se retire de la vie publique après avoir démissionné de ses fonctions de recteur. Il publie peu. Il est mal vu du pouvoir nazi. En 1944, il est l’objet de mesures d’éloignement. Les autorités l’obligent à effectuer un travail de terrassement dans le bâtiment. Ces mesures d’éloignement sont confirmées par les autorités françaises d’occupation à la Libération.

 

C’est seulement en 1951 qu’il peut reprendre son enseignement qu’il va poursuivre jusqu’en 1957. Suivent alors 20 années durant lesquelles Heidegger va effectuer quelques voyages en France, où il encontre le poète René Char et le peintre Georges Braque. Il voyage aussi en Grèce, terre natale de la philosophie. Mais le plus clair de son temps se passe dans sa cabane, die Hütte, près de Fribourg. Il meurt en 1976 à Messkirch, sa ville natale, qui l’avait fait citoyen d’honneur. Paraît alors le premier volume de ses Œuvres complètes.

 

 

Une œuvre imposante

Ses œuvres, nombreuses, sont le résultat le plus souvent de conférences ou de cours, où il s’interroge inlassablement sur l’Etre, marqué par la lecture approfondie des plus grands auteurs. Il crée de nombreux mots, très difficiles à traduire en français, pour mieux exprimer sa pensée.

 

Sa thèse, soutenue en 1918, s’intitule Traité des catégories et de la signification chez Duns Scot.

Puis, en 1927, Etre et Temps.

En 1929 : Kant et le problème de la métaphysique. Qu’est-ce que la métaphysique ?

1930 : L’Essence de la vérité

1935 : Introduction à la métaphysique

1936 : Questions fondamentales de métaphysique

De 1937 à 1946, il écrit toute une série d’articles qui formeront l’ouvrage intitulé Nietzsche, publié en 1962.

1947 : La Lettre sur l’humanisme

1951 : Bâtir, habiter, penser

1952 : Qu’appelle-t-on penser ?

1953 : La Question de la technique

1955 : Le Principe de raison

1957 : Acheminement vers la parole

1961 : La Thèse de Kant sur l’Etre

1967 : Aristote et la Physis

1970 : Phénoménologie et théologie.

 

Il est impossible de citer tous les articles ou conférences de Heidegger. Ceux-ci sont regroupés dans les 4 tomes de ses Questions et conférences, ainsi que dans Les Chemins qui ne mènent nulle part.

« Il y a deux sortes de pensées : la pensée qui calcule et la pensée qui médite. La pensée qui calcule soumet au calcul des possibilités toujours nouvelles. Elle n’est pas une pensée méditante qui donne du sens à tout ce qui est. La pensée méditante est l’essence de l’homme. Difficile, elle réclame des soins délicats. On la rencontre quand on s’arrête sur ce qui nous est proche et que l’on recherche ce qui nous est le plus proche : ce qui concerne chacun de nous, ici et maintenant. Ici : sur le coin de la terre natale. Maintenant : à l’heure qui sonne à l’horloge du monde. »  Questions IV – « Sérénité ».

 

Pour Heidegger, l’homme est fait pour penser. Penser n’est pas un acte abstrait et intellectuel. C’est un acte vivant et concret, à condition de savoir devenir présent à ce que l’on vit. La vraie pensée est présence.

 

Le cheminement de Heidegger

Son intention pourrait se résumer par une déconstruction de la métaphysique occidentale afin d’y reformuler une ontologie. Il propose de comprendre l’essence de l’homme en partant de la vérité de l’Etre. Sa démarche s’articule en deux périodes. D’une part, la question du sens de l’Etre dont Etre et Temps est l’œuvre maîtresse, et d’autre part, celle des conditions d’une manifestation de la vérité, notamment au travers du langage poétique en qui il voit un accès à l’Etre lui-même. En effet, notre existence quotidienne se caractérise par des conduites inauthentiques qui occultent l’être en le précipitant dans un vide ontologique dont la technique est la plus parfaite expression.

Ses sources sont très diverses, de sorte qu’elle constitue une vaste relecture de toute l’histoire de la métaphysique occidentale. Heidegger écrit : « Mon compagnon de route dans la recherche fut le jeune Luther et mon modèle Aristote, que le premier haïssait. Les coups, c’est Kierkegaard qui me les a portés, et les yeux, c’est Husserl qui me les a implantés.»

 

Trois chemins menèrent Heidegger à Etre et Temps, son œuvre majeure :

 

. Tout d’abord, la pensée aristotélicienne, où Heidegger trouve la question du sens de l’Etre. Il lit dès 1907 le livre de Franz Brentano, De la signification multiple de l’étant chez Aristote (1862). Dans les années 20, il consacre la plupart de ses cours à l’interprétation phénoménologique des textes d’Aristote.

 

. Ensuite, la phénoménologie de Husserl. En 1925, il rend hommage à la percée que constitue à ses yeux les trois découvertes fondamentale de Heidegger : l’intentionnalité, le sens phénoménologique de l’a priori et l’intuition catégoriale, mai il prend ses distances à l’égard du tournant transcendantal de la phénoménologie de Husserl dans les Idées Directrices.

 

. Enfin, la source théologique : à la fin des années 1910, il rompt ave le catholicisme et étudie les penseurs protestants, essentiellement Luther et Kierkegaard. En 1948-1919, Heidegger élabore un cours sur les fondements philosophiques du mysticisme médiéval, où il cite Maître Eckhart, saint Bernard, Thérèse d’Avila. Heidegger se consacre d’abord à une phénoménologie de la vie religieuse où il trouve les expériences fondamentales de la vie qui le conduisent à l’élaboration de l’analytique du Dasein humain. Son cours d’hiver 1920 porte sur Saint Paul, et celui de l’été 1921 sur Saint Augustin. En 1924, il prononce une conférence sur le péché chez Luther.

 

La question de l’Etre

 

Pour Heidegger, la philosophie a perdu le sens de l’Etre. Le monde vit dans l’oubli de l’Etre. Le terme Etre n’est pas facile à cerner. Autour de nous, quantité de choses sont. Cet animal est, ce rocher, cette machine, cet homme… sont. Mais, l’Etre ne se réduit pas à ce que Heidegger appelle les « étants ». Comme son nom l’indique, l’étant est le participe présent du mot être et signifie ce qui est en train d’être. L’étant caractérise l’action spécifique de chaque chose ou de chaque être pour être. Il va créer un mot : Da-sein, l’être-là, le là de l’Etre. Chaque étant est là, il est présent au monde. La vie l’a en quelque sorte « jeté là ». Celui-ci relève le défi, en étant là, en manifestant une certaine présence, par une certaine façon d’exister.

Da-sein : le fait d’être là qui caractérise la condition humaine, qui se demande ce qu’elle fait là en s’efforçant d’être là quand même.

 

L’Etre et l’étant sont à la fois distincts et reliés. Ils sont reliés par la médiation de l’existence. L’étant n’est qu’une certaine façon d’exister. En fait, Heidegger se demande pourquoi il y a de l’étant et pas plutôt rien. Il s interroge sur notre être-là. Pourquoi sommes-nous là ? Que signifie notre présence au monde ? Entre l’étant (le quelque chose) et l’Etre (la vie fulgurante qui se dévoile dans l’étant), il y a le « il y a »  (es gibt), sous la forme d’un événement fulgurant, faisant qu’il se passe quelque chose dans l’existence. C’est la différence ontologique entre l’Etre et l’étant.

 

La question de la technique

 

L’oubli de l’Etre n’est pas le fait du hasard. C’est le fruit d’une culture dominée par la science, et par la technique. La technique n’est pas mauvaise en soi. La technique réside dans un rapport à l’outil. Agir passe toujours par le fait de faire agir et donc de savoir utiliser les matériaux et les forces qui existent. Ce qui requiert de l’intelligence. La technique est proche de l’art (en grec, art se dit techné) ; c’est alors non pas une façon d’utiliser le monde, mais une façon de le dévoiler, en révélant l’homme. Dans la Grèce antique, quand la technique et l’art étaient reliés, on parlait de « poétique ». Tout outil qui sert une parole est poétique. Tout usage du monde qui s’ouvre sur une révélation est également poétique. Selon Heidegger, le monde moderne a perdu le sens poétique de la vie.

 

Technique et arraisonnement :

 

Le terme arraisonner, qui caractérise la technique, consiste en deux choses :

. s’emparer du monde, comme un navire s’empare d’un autre navire

. mettre le monde à la raison.


En s’emparant du monde, la technique cherche à le normaliser. Plus le monde est normal, plus il devient inquiétant. « La science ne pense pas », puisque la pensée se situe au niveau de l’Etre.

 

Quelques conséquences de l’oubli de l’être :

L’inauthenticité : le monde dans lequel nous vivons est inauthentique. L’inauthenticité est dans le vide de la parole. Ce qui se dit n’est pas ce que quelqu’un dit en vivant quelques chose de l’intérieur de lui-même, mais une parole anonyme prend possession de nous. On vit à l’extérieur de soi-même. C’est un « on » anonyme qui parle.

 

« L’être-dans-la-moyenne est la caractéristique du « on ». Avec lui toute primauté est sourdement ravalée. Tout ce qui est original est terni du jour au lendemain comme archi-connu. Tout ce qui a été enlevé de haute lutte passe dans n’importe quelle main. Tout secret perd sa force. Le « on » est lié au fait de tout rendre public. Cette publicité noie tout dans la grisaille. Le « on » qui ainsi omniprésent peut tout résoudre, puisque personne n’est le garant de quoi que ce soit. Presque tout se fait ainsi dans l’être-là dominé par le on que, à la question « qui ? », on est tenté de répondre « personne ».   Etre et Temps.

 

L’ennui :

Heidegger montre que l’ennui revêt trois formes :

. la première forme consiste à être ennuyé par quelque chose

. la deuxième consiste à s’ennuyer à quelque chose

. la troisième consiste à éprouver un profond ennui

 

Ce sont les 3 phases de la condition de l’homme dans le monde : d’abord un sentiment de solitude et de rejet face au monde ; ensuite, on tente de tuer le temps, avant que ne surgisse un moment de malaise face à ce gaspillage. Si l’ennui est intéressant, c’est parce qu’il nous décrit la façon dont l’Etre se dévoile dans le temps. On cherche à vivre le monde comme s’il était l’Etre ; or le monde n’est pas l’Etre ; alors un sentiment de vide survient. L’action humaine consiste à vouloir tuer ce vide par du vide. Soit un vide qui renvoie à la superficialité, soit un vide qui rejoint la profondeur. Chez Heidegger, l’ennui renvoie à une pratique créatrice du vide et de la délivrance envers le monde et ses illusions.

 

L’angoisse et le souci mènent à la découverte de la pensée :

Notre être-au-monde est par définition angoissant.

Toute vie qui se met à exister authentiquement n’est pas tranquille, mais soucieuse. Elle s’ouvre au temps, au fait d’anticiper en ayant le souci de …

L’angoisse est la qualité de ce qui est préoccupé par, concerné par….

 

Toutefois, il importe d’aller au terme du souci si l’on veut pouvoir le comprendre vraiment. Pour cela, il convient d’aborder la question de la mort. C’est le souci qui fait jaillir la mort, et non la mort qui fait jaillir le souci. La mort marque la fin de l’existence ; elle n’est pas une fin comme les autres. On dit de la pluie qu’elle finit, on ne dit pas qu’elle meurt. La mort est plus qu’une fin ; elle est la possibilité de l’impossible. La mort renvoie au commencement. Au commencement de la vie avec la pensée. C’est la fulguration de l’Etre.

Exemple de la philosophie : elle est née grandement avec Parménide, elle est morte grandement avec Aristote. Et nous ne faisons que ressaisir cet instant fulgurant de l’histoire humaine, depuis vingt siècles.

 

L’influence de Heidegger

 

Elle est extrêmement importante et l’on ne peut citer tous les auteurs qui furent marqués, de près ou de loin, par son influence. Citons :

 

Karl Jaspers : contemporain de Heidegger, il a lu ses ouvrages. Pour Heidegger, l’Etre n’est pas Dieu, Dieu a cessé d’être une présence fulgurante, pour devenir une raison du monde, alors que Jaspers confère un sens à Dieu. « Il s’agit maintenant d’entendre ceci. Dieu, au sens de celui qui est, est inconnu pour Hölderlin, et, s’il est pour Hölderlin la mesure, c’est précisément en tant qu’il est cet inconnu. Dieu est inconnu et il est pourtant la mesure. Bien plus, Dieu, bien qu’il soit inconnu, n’en est pas moins celui qui montre qui il est. En ce sens, ce qui est mystérieux, ce n’est pas Dieu, c’est sa manifestation. » Heidegger - Questions et conférences. L’homme habite en poète.

 

Sartre : il voit dans l’œuvre de Heidegger une justification de l’athéisme. Il part de la description de l’homme comme un être-jeté. Pour Sartre, cela signifie que l’homme serait seul au monde. Or si Heidegger n’a pas pensé l’Etre en direction de Dieu, il ne l’a pas pensé non plus contre Dieu. Au contraire. La pensée de Heidegger montre un souci de redonner du sens à des mots comme sacré ou divin. Pour Heidegger, l’homme est le berger de l’Etre.

 

« Le principe premier de Sartre selon lequel l’existence précède l’essence justifie l’appellation d’existentialisme que l’on donne à sa philosophie. Ce principe n’a rien à voir avec ce qui a été avancé dans Etre et Temps. Ce qui reste à dire aujourd’hui pourra peut-être acheminer l’essence de l’homme à ce que, pensant, elle devienne attentive à la dimension omnirégnante de l’Etre ». Heidegger - Lettre sur l’humanisme

 

Lévinas : pour lui, la philosophie a été trop gouvernée par la notion d’Etre, qui est une notion dure. Vouloir être, c’est vouloir s’affirmer, quelles que soient les circonstances. Il choisit de remplacer l’Etre par l’autre. L’éthique constitue la véritable ontologie.