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Jeudis Philo

Michel Serres, le messager d'Hermès dans le domaine du savoir

Conférence par Brigitte Boudon

 


Philosophe, écrivain, essayiste et académicien français, auteur d’une œuvre multiforme recouvrant la philosophie, l’histoire des sciences et la littérature, son œuvre reste centrée autour de la question de la communication.

 

Né en 1930 à Agen, issu d’une lignée gasconne de paysans et de mariniers, Michel Serres se destine d’abord à l’Ecole navale avant de se consacrer aux études de philosophie. Après avoir obtenu l’agrégation, il soutient une thèse de doctorat sur Leibniz (Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, 1968). Il enseigne ensuite à l’université de Clermont-Ferrand, puis à la Sorbonne où il est professeur d’histoire des sciences au département d’histoire. A partir de 1976, il enseigne à Stanford, aux Etats-Unis.

 

Bien qu’il soit considéré comme une personnalité de l’univers culturel français, sa philosophie reste méconnue, ignorée par les philosophes et par l’Université. Il a été élu à l’Académie française en 1990.

 

Leibniz reste la référence de prédilection de ce penseur pluridisciplinaire rêvant de la possibilité d’une actuelle encyclopédie, qui, plus qu’un bilan clos du savoir actuel, serait ouverte à toute interférence possible entre les sciences. Michel Serres se propose de relier la raison avec ce qui ne relève pas d’elle, de réconcilier la pensée classique cartésienne et mathématique avec les techniques d’analyse symbolique issues du romantisme. Le passage entre les sciences exactes et les sciences humaines le préoccupe.

 

L’épistémologie est, pour Serres, pluraliste au sens où il ne peut admettre qu’une science puisse superviser les autres : il propose un nouvel esprit scientifique dont toute hiérarchie serait exclue. Soucieux de mettre en résonance les voies diverses du savoir et de l’expérience (sciences, littératures, esthétiques etc.)

 

Attaché aux questions de la pédagogie, il s’efforce désormais de promouvoir l’enseignement à distance par les autoroutes de l’information.

 

Les premiers ouvrages de Michel Serres ont pour titre général Hermès, dieu des chemins et des carrefours, des voyages, des échanges, dieu messager et conciliateur par excellence.

 

I. La communication, 1969

II. L’interférence, 1972

III. La traduction, 1974

IV. La distribution, 1977

V. le passage du Nord-Ouest, 1981

 

Il a écrit de très nombreux autres ouvrages (plus d’une trentaine au total) parmi lesquels  :

Jouvences. Sur Jules Verne (1974)

Esthétiques. Sur Carpaccio (1975)

Auguste Comte. Leçons de philosophie positive (1975)

La naissance de la physique dans le texte du Lucrèce. Fleuves et turbulences (1977)

Le Parasite (1980)

Genèse (1982)

Détachement (1983)

Les Cinq Sens (1985)

Statues (1987)

L’Hermaphrodite (1987)

Le Tiers-Instruit (1991)

Les origines de la géométrie (1993)

Eloge de la philosophie en langue française (1995)

Paysages des sciences (1998)

Hergé mon ami (2000)

Hominescence (2001)

Paysages des sciences (2002)

L’Incandescent (2003)

Jules Verne : la science et l’homme contemporain (2003)

 

 

Un voyageur du savoir, messager d’espoir

Un projet démesuré : chercher les jonctions possibles entre les sciences dures ou exactes et les sciences douces ou sciences sociales. Quête quasi sacrée d’une connaissance totale. L’encyclopédiste ne manque jamais de faire l’éloge du gaucher contrarié, parabole invitant l’apprenti à écrire indifféremment de la main droite ou gauche, à marcher sur ses deux pieds, penser avec les deux hémisphères du cerveau. Académicien portant excellemment son nom, strict invariant qu’il s’écrive à l’endroit, ou de droite à gauche.

 

Pédagogue, il opte pour une utilisation optimale des réseaux tissés par câble et satellite. L’enseignement et la formation sont donc plus que jamais disponibles pour les plus pauvres de la planète. La nouveauté de notre monde est que la personne humaine ne se déplace plus, mais le savoir arrive lui-même à la personne au moyen de ces réseaux de communication.

Avec le Web, on peut se procurer n’importe quel livre de chez soi. Un nouvel humanisme universel se fait jour, un peu comme à la Renaissance.

 

1 - Les œuvres placées sous l’inspiration du dieu Hermès

 

La filiation Toth – Hermès – Mercure : dieu des voyages, des passages, des carrefours, des convergences, de la conciliation, de la coïncidence des opposés.

 

En tant que vision du monde fondée sur les sympathies unissant microcosme et macrocosme, les alliances entre l’homme et Dieu, entre la matière et l’esprit, l’hermétisme a souvent été par le passé, et notamment entre le XIVème et le XVIIème siècle, une figure de recours à certaines époques charnière où philosophies, sciences et religions finissent par démontrer leur impuissance ou au moins leurs limites pour appréhender le réel dans toute sa richesse et complexité.

 

Toute traversée entre deux rives se décompose en trois parties. Lorsqu’on parvient au mi-lieu de son trajet, il traverse un espace des passages, transparent et virtuel. Ce couloir neutre a la triple caractéristique d’être équidistant de toutes les rives, frontières, identités, langages, d’annuler par là même toutes leurs différences, et aussitôt de toutes les réunir en métissage. Dans cet espace intermédiaire, il y a de la place pour de la nouveauté. Car, il s’y construit un espace tiers entre le local et le global.

 

Dans ses ouvrages placés sous l’inspiration du dieu Hermès, Michel Serres commence par se demander pourquoi se réclamer de son patronage, surtout s’il s’agit de méditer sur l’ordre du savoir ? Qu’a-t-il à faire avec la science ? Celle-ci n’a que faire de lui, elle l’a toujours refoulé comme l’instable, porteur de désordre et de chaos. La science n’a cessé de se protéger contre lui en édifiant des barrages contre son désordre, au nom de son ordre propre, qui peut être répertorié selon trois moments :

. la prédilection pour les dualités sèches, forme et fond, ordre et désordre, logos et muthos, intérieur et extérieur, vrai et faux etc. ; de fait, la liste est prolongeable à l’infini ;

. la postulation dualiste qui oppose dans ces couples un bon et un mauvais côté, l’un et l’autre réputés évidents, indubitables ;

. le geste décisif : la coupure qui tranche, l’exclusion qui rejette, la méthode qui ne tient pas compte des disparités.

 

D’où le rêve d’un savoir totalement ordonné qui rectifie, élague, se donne des objets simples et les amplifie par globalisations successives jusqu’à obtenir un système en équilibre, autosuffisant, sans plus aucune ouverture sur un extérieur et centré sur un sujet conçu à l’image et à la puissance de Dieu.

 

Or, ce savoir s’est mis à bouger, dans toutes les directions :

 

. à l’intérieur de chaque science et d’abord de la plus canonique d’entre elles, la mathématique. Les idéalités se font, se défont et se refondent. Le fondement n’y est que sol de possibilités inventives.

 

. d’une science à l’autre, s’opèrent des échanges, des ruptures, des informations et des découvertes mutuelles ;

 

. les sciences fraternisent avec les non-sciences, avec la littérature et la religion, avec les langues …

 

C’est pour la science une révision immense ; les ouvertures trouent les surfaces lisses, ruinent les savoirs consacrés. Surtout, l’ouverture même est condition de savoir : pas de système d’ordre sans désordre, pas de référence sans interférence, sans tout le peuple des « inter » : interception, intervention, interrogation, intermittences… Rien ne se dessine qu’au voisinage, au corps à corps des confluences et des circonstances.

 

Cette science ancienne était-elle vraiment savoir ou pouvoir ? Toute clôture n’est-elle pas signe et renforcement de pouvoir ? Le sujet n’opère-t-il pas à l’image du Dieu maître : par excommunication et scission ?

 

C’est pourquoi il nous faut réinventer un autre savoir, vif, mobile, transversal, qui veuille une maîtrise sans domination, qui ait la passion des passages, qui n’ait pas peur du désordre, où il puise au contraire une audace salutaire pour les ruptures et les innovations. Un savoir qui n’hésite pas à mettre à mort les saints principes et à soutenir que le réel n’est pas rationnel.

 

Sans doute y a-t-il une réalité du rationnel : son invention ; et une rationalité du réel, son usure par entropie croissante jusqu’à la mort. La rationalité est toujours du côté de l’exceptionnel et de l’écart.

 

Les cinq livres cités se proposent de libérer la rationalité, par des chemins croisés et décroisés. Ils foisonnent de réquisitoires iconoclastes. Il considère que la science est oublieuse. Il suggère donc d’oublier la science et de faire de cet oubli de l’oubli la condition de la seule science inépuisable : le Monde incessamment multiplié parle savoir qui le cherche.

 

2 - Le parasite

 

Le parasite intercepte et détourne, à son profit, les biens de l’hôte ; il prolifère au point de remplir tout l’espace. C’est un extérieur devenu intérieur jusqu’à expulser son hôte. Sans le parasite, il ne se passerait rien : l’ordre serait total, donc nul. Avec le parasite, s’introduisent la bifurcation, la catastrophe, l’irréversibilité. Il s’agit de combiner les deux : système et parasite s’entretiennent pour un devenir fait d’invention et de génération. Tout est parasite ; de là une logique paradoxale où l’ordre est toujours extorqué et l’accord tumultueux.

 

3 - Genèse

 

Au commencement est le bruit, le tohu-bohu ou encore au commencement est le multiple, l’indifférencié, le non-prévisible. Un moment et un espace que seul le mythe peut décrire ; or ce fut un discours méprisé. C’est ce souci du stable qui a, longtemps, constitué la raison. Ce faisant, la raison s’invente une origine absolue ; cléricale, exerçant un pouvoir de maître ; policière, occupée à réprimer. Retrouver la raison, c’est la replonger dans la dé-raison, l’excès dont elle émerge par rupture. Au commencement, sont les multiplicités éveilleuses d’ordre. Ici se profile un nouveau principe de raison ; et un nouvel art de penser : en liberté, c’est-à-dire en invention et en risque.

 

4 - Rome, le livre des fondations

 

Rome est considéré comme le décentrement dont nous avons besoin pour nous libérer des clartés trop nues d’Athènes et de Jérusalem, pour retrouver le sens des choses cachées, secrètes, incertaines, dans le clair-obscur. Un espace de variations destinées à ébranler nos certitudes, nos rigidités et nos exclusions.

 

5 - Les cinq sens

Nous venons d’une culture qui s’est érigée sur l’exclusion des sens ou, ce qui revient au même, sur l’exclusivité accordée à la vue. Exclusion qui engendre la consécration de la méthode, de la raison, de l’encyclopédie, d’un savoir cumulatif. Or, les sens ne vivent que du mélange, des rencontres, des hasards, des singularités et des circonstances. Modèles sont alors le tact, le goût, l’ouïe, gardiens et dispensateurs d’une sagesse et d’une mémoire capables de contester l’élection abusive du verbe et du logos. Nous arriverons ainsi à une culture de la raison réconciliée, apte à accorder le local et le global, l’universel et le contingent, le verbe et le sensible, à accueillir les foisonnements de l’existence. Un nouvel art de penser, dans le risque et l’incertitude, ce qui pourrait dessiner les voies d’une métaphysique renouvelée.

 

6 - Le contrat naturel

 

Nous avons fini par oublier la Terre, ses explosions soudaines et ses fragilités blessées. Mais l’avions-nous jamais connue ? Le paysan et le marin la connaissaient par leur contact quotidien avec elle, les philosophes l’avaient réduite à n’être que la nature, horizon silencieux des combats des hommes ou programme voué à la maîtrise et à la possession. Et la voici qui fait irruption et tout est à revoir. La nature vient de naître à nouveau avec le cosmos dominé et agressé, et l’humanité promue à une solidarité inconnue jusqu’ici. Commence donc une nouvelle aventure, qui nous invite à nous risquer avec la nature et en elle.

 

 

7 - Hominescence ou les ruptures induites par les nouvelles technologies

 

Michel Serres étudie les ruptures induites par les nouvelles technologies à la lumière de l’évolution absolument nouvelle qui a saisi l’Occident depuis cinq ou six décennies. Si révolution il y a, du fait des nouvelles technologies, elle a été précédée ou accompagnée de trois révolutions fondamentales.

 

Les trois bouleversements fondamentaux du XXe siècle

 

. par rapport à la mort

 

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, le rapport des hommes à la mort s’envisageait en termes de mort individuelle, c'est-à-dire de destin de l’homme face à l’inexorabilité de sa disparition, et accessoirement en termes de mort de civilisation, la civilisation occidentale étant née sur les décombres de civilisations antérieures disparues, grecque, égyptienne, latine… ;  c’est la conscience de la mort qui est à la base de l’invention de la culture, de la science, de la civilisation.

 

Ce mode d’appréhension de la mort, qui remonte aux origines de l’homme, disparaît brutalement en ce début d’août 1945, lorsque deux bombes atomiques anéantissent brutalement Hiroshima et Nagasaki. Une nouvelle mort apparaît à l’horizon de la conscience de l’humanité, générant une inquiétude sourde et de dimension mondiale quant à l’éventualité d’une disparition de l’espèce humaine, quant au fait que nous serions une espèce en voie d’auto éradication en raison de ses propres performances. Cette conscience absolument nouvelle introduit une rupture radicale dans une histoire humaine, un processus d’hominisation de plusieurs millions d’années, qui n’est ni historique, ni sociologique ni idéologique, mais qui touche au rapport à la vie. La nouvelle mort a précédé les nouvelles technologies…

 

. par rapport au corps

 

La révolution des corps date également du milieu du XXe siècle.

Dans les années trente, il existait une dizaine de médicaments efficaces. Avant l’arrivé des sulfamides et antibiotiques, 50% des patients étaient des syphilitiques, 40% des tuberculeux, les 10% restant étant les patients frappés d’autres infections. A partir de 1949-1950, ce taux de 10% était devenu un taux de 100 %, induisant un basculement total du rapport à la maladie, en même temps que du rapport à la douleur, en raison de l’apparition des antalgiques et analgésiques à partir des années 50.

 

Le rapport à la douleur a en effet changé d’échelle et de nature. Aujourd'hui considérée comme insupportable, scandaleuse, la douleur était voici encore quelques décennies quotidienne et constituait l’expérience fondamentale de l’homme. La religion et la morale étaient conçues comme une gymnastique nécessaire entraînant le corps à supporter et accepter une douleur quotidienne – d’où notre incapacité à les comprendre aujourd'hui.

De même, le changement du corps est total. Au début du XIXe siècle, la taille moyenne des hommes était de 1,52 mètre…

 

La principale évolution concerne sans doute l’espérance de vie, dont nous n’avons pas pris toute la dimension et dont nous ne mesurons pas encore les implications profondes et fondamentales. A l’époque de Balzac, l’espérance de vie d’une femme était d’environ 30 ans ; elle est aujourd'hui de plus de 85 ans. Les transformations sociales qu’induit cette évolution se traduisent en termes de rapport au mariage, à la transmission, à l’espèce, etc.

Ces bouleversements fondent une rupture brutale par rapport à un processus d’évolution datant des débuts de l’hominisation.

 

. par rapport au monde

 

Il s’agit de l’événement le plus considérable du XXe siècle. En 1900, dans les pays occidentaux, les agriculteurs représentaient 72 à 77 % de la population, contre 2,3 % en 2000. Ils sont donc passés de l’immense majorité à l’immense minorité.

 

Vers 18-15 000 avant Jésus-Christ apparaît la domestication de la flore et de la faune, originaire du “ croissant fertile ” au Moyen-Orient et du sud de l’Amérique du Sud. Cette révolution agricole, qui transforme les chasseurs-cueilleurs en agriculteurs, se mondialise. L’agriculture devient la pratique fondamentale de l’humanité ; elle définit notre culture, c'est-à-dire la totalité de nos usages et habitudes.

 

Même la révolution industrielle n’avait pas eu grand impact sur la proportion d’agriculteurs, dont le nombre chute brutalement après la seconde guerre mondiale, induisant des bouleversements dans notre rapport au corps, à l’alimentation...

 

Ces trois révolutions sont donc autant de ruptures d’ères longues de plusieurs milliers, voire millions d’années. Elles portent toutes trois sur le rapport au vivant.

Michel Serres choisit le terme “hominescence” pour désigner le début d’une évolution fondamentale, à l’instar de l’adolescence, pour caractériser ces mouvements, qui sont de l’ordre d’une évolution au sens darwinien du terme. Ces événements ne concernent pour l’instant qu’une petite zone du globe, l’Occident, d’où une rupture encore plus profonde qu’on ne peut l’imaginer entre ce fragment de la population mondiale et le reste des habitants de la planète.

 

C’est dans le cadre de ces trois révolutions majeures que s’inscrit la naissance des nouvelles technologies. Les bouleversements induits par l’irruption des nouvelles technologies sont pratiquement de même ordre et de même portée que les trois révolutions précédentes. Réfléchir à la société de la connaissance et aux ruptures cognitives qu’introduisent les nouvelles technologies nécessite de s’extraire des cadres ordinaires de l’histoire, de les dépasser.

 

 

Les nouvelles technologies, une nouvelle étape dans l’évolution la société de la connaissance

Les deux premières étapes de la société de la connaissance

 

L’invention de l’écriture

Les transformations induites par les nouvelles technologies sont de même ordre que celles générées par l’apparition de l’écriture, qui, tout comme les nouvelles technologies, est une technologie permettant de stocker et d’échanger des énergies informationnelles.

 

L’écriture fut à l’origine d’un basculement fondamental de la civilisation de l’oral à la civilisation de l’écrit : apparition des Etats, des grandes villes, du commerce en remplacement du troc la frappe de la monnaie constituant un stockage de données sous une forme d’écriture), du droit, de la pédagogie (c'est-à-dire de la transmission élargie d’informations de génération en génération), de la science, de la géométrie, des grandes religions du livre et de l’écriture (le judaïsme notamment), etc. L’invention de cette nouvelle technologie qu’est l’écriture crée l’histoire.

 

L’invention de l’imprimerie

La forme d’appréhension du monde née de l’écriture et dont témoignent les activités politiques, juridiques, commerciales, économiques, scientifiques et pédagogiques, se transforme brutalement à la Renaissance avec l’invention de l’imprimerie, nouvelle technologie de stockage et d’échange d’informations. Apparaissent alors les sciences expérimentales, mais également les idées de démocratie, qui naissent avec le livre, ou encore la Réforme ; en effet, “ tout homme est pape une Bible à la main ” soutiennent Luther et Calvin. Rabelais, Montaigne, Erasme et d’autres inventent quant à eux une nouvelle société de la connaissance. Ces deux révolutions ont donné naissance à deux nouvelles sociétés du connaître.

 

L’évolution du rapport au savoir

 

On ne peut comprendre et gérer la révolution qui se joue sous nos yeux qu’à l’aune des deux révolutions qui l’ont précédée. Chaque technologie induit un type de savoir, de rapport au savoir, de transmission du savoir. Ainsi, jusqu’à la Renaissance, tout spécialiste, quel que soit son domaine, devait connaître par cœur les apports de ses prédécesseurs. L’apparition du livre implique la disparition de cette nécessité d’internalisation du savoir, qui tombe à l’état d’objet ; l’esprit, libéré de cette obligation, peut se porter sur les faits qui composent le monde qui l’entoure – d’où, sans doute, la naissance des sciences expérimentales et de la nouvelle médecine.

 

Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, un élève grec pouvait, vingt ans après avoir écouté une leçon, la restituer à la virgule près. L’oral était plus sûr que l’écrit, car la copie écrite est source d’erreurs. Le corps constitue la technologie de la mémoire ; le corps a de la mémoire, il est enveloppé d’un logiciel mnémonique.

 

L’apparition de l’écriture, puis de l’imprimerie, permet d’externaliser la mémoire, de la transposer sur papier. Aujourd'hui, nous avons de moins en moins de mémoire. Cependant, d’un point de vue cognitif, la perte de mémoire constitue-t-elle une catastrophe ? Les conduites cognitives ont évolué en passant de la technologie corps à la technologie objet ; à chaque étape de la perte de mémoire a correspondu une invention technologique considérable : géométrie, sciences expérimentales, etc.

 

La perte de mémoire renvoie au processus d’hominisation. Lorsque l’homme se met debout, les membres antérieurs perdent leur fonction de portage, mais la main apparaît, la main aux fonctions et aux possibilités quasi-infinies. La main reprend notamment la fonction de préhension assurée par la bouche. Ce faisant, elle permet à l’homme de découvrir la parole. A chaque perte correspond donc un gain supérieur à la perte.

L’homme est une bête dont le corps perd et toute la technique peut s’expliquer à partir ce constat. C’est ainsi que le marteau remplace le poing et que notre mémoire s’est de même objectivée.

 

Cette démonstration sur la mémoire s’applique à toutes les facultés subjectives de l’homme (l’imagination notamment). Nous perdons ces facultés, nous les externalisons dans des objets qui fonctionnent comme s’ils étaient des sujets. En revanche, nous conservons le pouvoir de gérer ces facultés externalisées. Ce rapport objet/sujet, c'est-à-dire l’objectivation de facultés que nous pensions éternellement subjectives, constitue sans doute la révolution la plus considérable du point de vue cognitif.

Les révolutions actuelles sont nouvelles, mais entrent en résonance avec des résolutions passées. Il est donc inutile de crier au miracle ou à la catastrophe…

 

Conclusion : pour un nouvel humanisme

 

Nul ne peut réussir dans une entreprise de long terme avec des moyens de terme court : il nous faut payer un tel projet par une révision déchirante de la culture induite aujourd'hui par les quatre pouvoirs.

 

La science

 

Maîtrise, domination et possession, voilà le maître mot lancé par Descartes, à l'aurore de l'âge scientifique et technique, quand notre raison occidentale partit à la conquête de l'univers. Le rapport fondamental que nous entretenons avec les objets se résume dans la guerre et la propriété.

 

Oublions donc le mot environnement, usité en ces matières. Il suppose que nous autres hommes siégeons au centre d'un système de choses gravitant autour de nous, nombrils de l'univers, maîtres et possesseurs de la nature. Cela rappelle une ère révolue où le modèle géocentré reflétait notre narcissisme, manière de mépriser le monde. Nous sommes devenus si peu maîtres du monde qu'à force de la maîtriser, il nous maîtrise enfin à son tour. Par lui, avec lui et en lui, nous partageons un même destin temporel. Il va nous posséder plus encore que nous le possédons.

 

Il faut donc changer de direction et oublier le cap imposé par la philosophie de Descartes. Toute maîtrise ne dure qu'un terme court et se renverse très vite en servitude ; la propriété, de même, est une emprise de court terme ou se termine par la destruction. Voici la bifurcation de l'histoire : ou la mort ou la symbiose.

Or cette conclusion philosophique, jadis connue et pratiquée par les cultures agraires et maritimes, resterait lettre morte si elle ne s'inscrivait pas dans un droit.

 

Le droit

 

Il faut procéder à une révision déchirante du droit. Il existe une proposition informulée du droit naturel, en vertu de laquelle l'homme seul, individuellement ou en groupe, peut devenir sujet du droit. La déclaration de droits de l'homme a eu le mérite de dire "tout homme" et la faiblesse de penser "seuls les hommes", c'est-à-dire les hommes seuls. Et donc : les objets eux-mêmes sont sujets de droit et non plus simples supports passifs de l'appropriation, même collective.

Retour à la nature signifie désormais : abandon du contrat exclusivement social et passation d'un contrat naturel de symbiose et de réciprocité où notre rapport aux choses laisserait maîtrise et possession pour le respect, l'écoute, l'admiration et même la contemplation. Connaissance ne signifiera plus propriété ni action maîtrise. Contrat d'armistice dans la guerre objective, contrat de symbiose : le symbiote admet le droit de l'hôte, alors que le parasite -notre statut actuel condamne à mort celui qu'il pille et qu'il habite sans prendre conscience qu'à terme il se condamne lui-même à disparaître. Le parasite prend tout et ne donne rien ; l'hôte donne tout et ne prend rien. Le droit de maîtrise et de propriété se réduit au parasitisme. Au contraire, le droit de symbiose se définit par réciprocité : autant la nature donne à l'homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit. Chacun des nouveaux partenaires doit à l'autre la vie. Mais tout cela resterait lettre morte si on n'inventait pas un nouvel homme politique.

 

La politique

 

Désormais, le gouvernant doit sortir des sciences humaines, des rues et des murs de la cité, se faire physicien, émerger du contrat social, inventer un nouveau contrat naturel en redonnant au mot nature son sens originel des conditions dans lesquelles nous naissons.

Dans une page mémorable où il dessine l'art politique, Platon décrit le Roi tissant les fils de trame rationnels aux fils d'une chaîne qui transporte les passions les moins raisonnables. Le politique de ce jour devra croiser les fils de trame des sciences humaines à ceux d'une chaîne issue des sciences physiques : l'art de gouverner se confond avec ce tissage-là.

Jadis Serres a nommé passage du Nord-Ouest le lieu où ces deux types de sciences convergeaient ; ce faisant, il définit la science politique d'aujourd'hui, la géo-politique au sens de la terre réelle, la physio-politique, au sens où les institutions que se donnent les groupes dépendront désormais des contrats explicites qu'ils passeront avec le monde naturel, jamais plus notre bien, ni privé ni commun, désormais notre symbole.

 

La religion

 

Nous ne cessons pas de perdre la mémoire des actes étranges auxquels s'adonnaient les prêtres dans des réduits sombres et secrets où, seuls, ils habillaient la statue d'un dieu, l'ornaient, faisaient sa toilette, la levaient ou la sortaient, lui préparaient un repas et lui parlaient indéfiniment, et cela chaque jour et toutes les nuits, à l'aurore, au crépuscule, quand le soleil et l'ombre venaient à leur acmé. Craignaient-ils qu'un seul arrêt dans cet entretien continu, infini, ouvrit des conséquences formidables ? Amnésiques, nous croyons qu'ils adoraient le dieu ou la déesse, sculptés de pierre ou de bois ; non : ils donnaient à la chose elle-même, marbre ou bronze, la parole, en lui conférant l'apparence d'un corps humain doué de voix. Ils célébraient donc leur pacte avec le monde.

 

Nous oublions de même pour quelles raisons les moines bénédictins se lèvent avant le jour pour chanter matines et laudes, les petites heures de prime, tierce, sexte, ou repoussent leur repos tard dans la nuit pour psalmodier encore, à complies. Nous ne gardons pas le souvenir des prières nécessaires ni de ces rites perpétuels. Et cependant, non loin de nous, trappistes, carmélites encore égrènent sans trêve l'office divin.

 

Ils ne suivent pas le temps, mais le soutiennent. Leurs épaules et leurs voix, de versets en oraisons, portent les minutes en minutes le long de la fragile durée, qui sans eux se casserait. Et qui inversement nous convainc de l'absence de lacune dans les fils ou les nappes chroniques ? Pénélope, jour et nuit, ne quittait le métier de tapisserie. Ainsi la religion repasse, file, noue, assemble, recueille, lie, relie, relève, lit ou chante les éléments du temps.

 

Le terme religion dit exactement ce parcours, cette revue ou ce prolongement dont l'inverse a pour nom négligence, celle qui ne cesse de perdre le souvenir de ces conduites et paroles étranges.

 

La modernité néglige, absolument parlant. Nous avons, par le contrat social, laissé le lien qui nous rattache au monde, celui qui relie le temps qui passe et coule au temps qu'il fait, celui qui met en relation les sciences humaines et celles de l'univers, le droit et la nature, la politique et la physique, le lien qui adresse notre langue aux choses muettes, passives, obscures, qui en raison de nos excès reprennent voix, présence, activité, lumière. Nous ne pouvons plus le négliger. Peut-on pratiquer, dans l'attente inquiète d'un second déluge, une religion diligente du monde ?