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Jeudis Philo

Giordano Bruno (1548 - 1600)

Conférence par Brigitte Boudon

 

L’esprit de la Renaissance

 

La Renaissance constitue une véritable rupture avec le Moyen Age. Elle se caractérise par un retour à la culture antique et prend ses racines dans toute la tradition du bassin méditerranéen. Elle recueille l’héritage de la Grèce et de Rome à travers la philosophie platonicienne et néo-platonicienne, de l’Egypte avec le Corpus hermeticum, de la Perse avec les Oracles chaldaïques, de la philosophie juive avec la Kabbale.

 

Il ne s’agit pas d’imiter les ruines d’un passé mort, mais de le réinventer, de définir une démarche originale, résolument tournée vers l’avenir et fécondée par cet héritage antique.

Cette perspective nouvelle s’accompagne de ruptures brutales dans la vision du monde : la représentation de la terre est battue en brèche par les grandes découvertes, la conception de l’univers est ébranlée par Nicolas de Cues, Copernic, puis Giordano Bruno.

 

La vie de Giordano Bruno

 

Emprisonné pendant huit ans par l’Inquisition avant d’être brûlé, Giordano Bruno a connu une existence des plus troublées pour des raisons qui tiennent au contexte intellectuel de l’époque autant qu’à sa propre pensée. Celle-ci, incomprise de ses contemporains, a longtemps été trahie. Il est vrai que les écrits de Bruno, fort divers et d’une grande hardiesse, contiennent une profusion de questions dont il n’est guère aisé de saisir l’unité.

 

Les thèmes les plus originaux qu’il ait abordés, en philosophe, ont trait à la cosmologie, notamment aux rapports entre l’infinité de l’Univers et l’infinité de Dieu. C’est la notion de l’infini qui est au cœur de sa vision philosophique.

 

Né à Nola en Italie, Filippo Bruno prit le nom de Giordano en 1565 quand il entra au couvent dominicain de Naples, après quelques études de littérature classique et de philosophie à l’université. Reçu docteur en théologie en 1572, il quitta définitivement l’ordre dominicain en 1576, à la suite de deux procès.

 

En 1579, on le trouve à Genève, où il se convertit au calvinisme. La même année, il vint enseigner à Toulouse, puis monta à Paris en 1582, où il fut chargé de cours au collège de Cambrai. Henri III créa alors pour lui à la Sorbonne une chaire extraordinaire qui le dispensait d’assister aux offices religieux. En 1587, il quitta la France pour six années d’errance dans les pays germaniques.

 

En 1591, le riche patricien Mocenigo le fit venir à Venise pour y enseigner l’art de la mémoire et la géométrie. Celui-ci allait pourtant le livrer à l’Inquisition le 23 mai 1592.

 

Bruno passa les dernières années de sa vie dans les cachots de l’Inquisition romaine qui avait obtenu son extradition. Soumis à d’interminables interrogatoires et à la torture, il fut condamné à mort le 8 février 1600, en tant qu’ « hérétique impénitent, opiniâtre et obstiné ». Le 17 février 1600, alors qu’on lui avait arraché la langue pour les affreuses paroles qu’il avait proférées, il fut conduit au Campo dei Fiori et y fut brûlé vif.

Auteur maudit, Bruno fut redécouvert par Leibniz et Diderot. Mais il fallut attendre la fin du XVIIIème siècle pour que son œuvre suscite un véritable intérêt chez des philosophes comme Schelling et Hegel. C’est vers le milieu du XIXème siècle que naquit l’image d’un Bruno, grand savant, martyrisé par l’Eglise non pas pour ses hérésies religieuses, mais pour sa cosmologie infinitiste et pour sa défense de l’héliocentrisme copernicien. Aujourd’hui, des études d’une remarquable érudition situent l’œuvre de Bruno dans le contexte de la Renaissance.

 

Giordano Bruno repensa autrement l’Univers, la Nature, Dieu, l’Etre et la substance, la connaissance …. Il n’est ni un illuminé, ni un occultiste, ni un savant, ni un politique : il s’est toujours présenté comme un philosophe.

 

A cet égard, les documents de l’Inquisition sont du plus haut intérêt : « Le contenu de tous mes livres en général, déclarait Giordano Bruno devant le Grand Inquisiteur de Venise, est philosophique et j’y ai toujours parlé en philosophe, suivant la lumière naturelle, sans me préoccuper de ce que la foi nous commande d’admettre. »

 

Malgré certaines formes d’ésotérisme, Bruno est toujours resté très attaché à la rationalité dans sa recherche d’une philosophie de l’infini.

 

Ses œuvres

 

Giordano Bruno est l’auteur de plus de cinquante ouvrages ou opuscules, dont trente-huit sont connus et imprimés. Des autres, les titres seuls sont parvenus jusqu’à nous. Un classement des ouvrages subsistants est indispensable pour s’orienter dans l’ensemble encore vaste et varié qu’ils constituent. Nous adopterons le classement de Paul-Henri Michel.

 

1°) Les œuvres « lulliennes » : sept traités et opuscules latins se rapportant aux doctrines de Raymond Lulle, parmi lesquels les deux commentaires à l’Ars magna.

2°) Les traités de mnémotechnie, écrits en latin, également au nombre de sept. Ils reflètent une des préoccupations les plus constantes de Giordano Bruno.

3°) Œuvres didactiques ou critiques : ce groupe comprend cinq traités latins où des systèmes philosophiques anciens et modernes sont résumés, exposés et discutés.

4°) Les écrits « magiques », qui souhaitent enseigner comment utiliser pratiquement les forces cachées de la nature.

5°) La comédie en langue italienne intitulée Il candelaio

6°) les grandes œuvres où Bruno a exposé son propre système :

 

. six traités sous forme de dialogue, en langue vulgaire, formant un ensemble cohérent, tous écrits et publiés durant le séjour de Bruno en Angleterre : Le banquet des cendres ; Cause, principe et unité ;  L’infini, l’univers et les mondes ; L’expulsion de la bête triomphante ; Cabale du cheval Pégase, suivi de l’Ane cyllénique ; Les fureurs héroïques.

. trois poèmes philosophiques latins accompagnés de commentaires en prose.

 

 

L’infinité de l’Univers et l’infinie pluralité des mondes

Giordano Bruno adopte l’image héliocentrique du monde de Copernic, mais abandonne les sphères fixes qui, selon les hypothèses de ce dernier, limitent l’univers. Il conçoit l’idée d’une infinie pluralité de mondes. L’Univers serait constitué par un nombre infini d’autres mondes semblables à la terre et qui pourraient être peuplés comme elle.

 

La raison en est que le Dieu infini n’a pu créer que quelque chose d’infini :

« Nous savons avec certitude que cet espace comme effet et résultat d’une cause infinie et d’un principe infini doit être infini d’une manière infinie. »

 

Ainsi il y a la présence du divin dans toutes les formes de la nature. Dieu n’est pas hors du monde, mais en lui. La cause agissante au sein de la nature est l’âme du monde. L’esprit qui provient d’elle est l’artiste intérieur qui façonne la matière de l’intérieur vers la diversité extérieure de la nature. Mais la matière n’est pas modelée par la forme de l’extérieur, elle la contient en soi et la déploie vers le dehors.

 

La matière et toutes les parties du monde sont pénétrées par l’esprit et donc animées. A la fin de son œuvre, Bruno développe l’idée que les monades, en tant qu’unités les plus petites et les plus simples, contiennent l’être des choses et sont les éléments de la nature.

 

L’esprit humain, conformément à l’essence de l’univers, tend à la connaissance de l’infini. L’infinité est le centre autour duquel il tourne mais qu’il ne peut jamais atteindre. Le mouvement de l’esprit est ainsi porté par une passion héroïque qui conduit à un accroissement de la conscience et à une progressive ressemblance avec le divin.

 

Giordano Bruno espère que son système servira la cause d’une véritable unité religieuse et ainsi, s’opposera aussi bien aux Réformateurs (qu’il tient pour des semeurs de discorde) qu’aux catholiques fanatiques, ennemis de la nature, et qu’au judaïsme, dont le dieu apparaît trop comme un dieu jaloux.

Bruno admet comme Copernic le mouvement de la Terre. Toutefois, il remet en cause l’existence de la huitième sphère, celle des étoiles fixes. Avec Bruno, le ciel fini disparaît et l’espace infini lui succède.

 

« Comme nous avons reconnu le mouvement de la Terre, nous savons que ces mondes ne sont pas comme encastrés dans une seule coupole, notion ridicule que les enfants pourraient avoir, imaginant peut-être que, si ces mondes n’étaient pas attachés à cette surface céleste par quelque bonne colle ou cloués par quelques clous solides, ils nous tomberaient dessus comme une grêle. »

 

Quelle est alors la cause des mouvements des mondes innombrables autour de leurs soleils respectifs ? Rejetant toute causalité extérieure, Bruno invoque l’action de principes internes, c’est-à-dire d’âmes motrices inhérentes aux mondes. L’âme motrice est à la fois une sorte d’intellect et un principe vital spontané, la « tendance naturelle et vivante de chaque être à se perpétuer dans l’être et à se régénérer. »

 

L’âme du monde, dont les âmes particulières ne sont que des modes, est à la fois ce qui assure le dynamisme ou la puissance active et l’harmonie, l’organisation interne des êtres au sein de l’Univers infini.

 

Bruno considère en outre d’un point de vue théologique que le Dieu infini de la théologie chrétienne implique nécessairement l’existence d’un Univers infini, car un Dieu infiniment bon et tout-puissant ne peut que peupler l’espace infini d’une pluralité de mondes.

 

Il tente ainsi de su justifier devant l’Inquisition de Venise en 1592 : « Je jugeai chose indigne de la bonté et de la puissance divine qu’elle pût se contenter de produire un seul monde fini. »

 

De l’infinité de l’univers à l’infinité de Dieu

 

L’infini divin et l’infini de l’Univers ne sont pas du même ordre, comme l’énonce cette formule qui revient dans la plupart des textes de Bruno : « Dieu est tout infini de façon compliquée et totale ; mais l’Univers est tout en tout d’une manière expliquée et non totale. »

L’Univers est « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part », selon la formule reprise à Nicolas de Cues.

 

Chaque monde fini, chaque atome et chaque individu exprime respectivement un des aspects infinis de l’être infini ; chacun d’eux est dans l’impossibilité d’épuiser à lui seul la variété infinie de la totalité de l’être.

 

En Dieu, au contraire, « chacun de ses attributs est infini et je dis que Dieu est totalement infini, parce que tout en lui se trouve dans le monde en son entier et dans chacune de ses parties, infiniment et totalement. » C’est là l’infinité absolue de Dieu. Il est tout entier en chacun des êtres que comprend l’Univers. Il y est même si immédiatement présent qu’il est « plus intime à chaque être que celui-ci ne l’est à lui-même. »

 

Il adopte une vision résolument immanente de Dieu. Il rejette vigoureusement le dualisme Créateur/créature, où Dieu intervient pour agir « du dehors » sur l’Univers : « Dieu n’est pas une intelligence extérieure faisant tourner d’un mouvement circulaire l’univers ; car il doit être plus digne de lui d’être principe interne de mouvement. »

 

Giordano Bruno rejette l’idée d’un premier moteur extérieur, dont l’existence avait été posée par Aristote puis certains scolastiques médiévaux. En outre, on ne trouve pas chez Bruno la trace d’un Dieu personnel ayant librement créé ex nihilo l’Univers. Pas plus que celui des aristotéliciens, le Dieu de Bruno n’est celui de la révélation biblique. C’est un Dieu de philosophe, caractérisé à la fois par son unité et par son immanence totale au sein de l’Univers infini.

 

« Dieu est infini dans l’infini, partout en toutes choses, ni au-dessus ni à l’extérieur mais totalement intime à toutes choses. »

 

« Il n’existe pas d’artisan qui préside d’en haut, et qui de l’extérieur ordonne et façonne tout. »

 

En réalité, l’Unité divine façonne l’Univers de l’intérieur.

 

Pour Bruno, la fiction de la transcendance divine découle d’une conception plaçant l’artisan à l’extérieur d’une matière qui lui est étrangère et à laquelle il vient imposer son art. Or rien ne peut être extérieur à l’Univers infini, puisque son infinité même implique précisément qu’il n’ait pas d’Autre. C’est la voie du vitalisme naturaliste.

 

Bruno veut simplement suggérer que Dieu est ce qui vivifie de l’intérieur les êtres naturels, ce qui les relie entre eux dans un ordre commun de co-appartenance.

 

L’art de la mémoire et de l’imagination

 

Bien au-delà de la simple mnémotechnie, Giordano Bruno voit dans la mémoire un outil d’accès au divin. Sa méthode repose sur l’emploi d’images symboliques, sortes de mandalas-hologrammes, dont le schéma est universel mais que chacun remplit au fur et à mesure de sa progression, en fonction de la vision qu’il a du monde.

 

Bruno part d’un principe platonicien qui est le suivant : l’âme humaine doit s’élever vers le Bien, la Vérité et la Beauté au moyen de l’impulsion enthousiaste ou fureur, en sortant de ce monde divers, multiple et contraire, pour atteindre l’Unité.

 

« L’homme est un être projeté à l’infini, vers une entreprise héroïque dont la progression a pour but l’union avec la divinité, le retour à l’unité supersubstantielle. L’amour intellectuel est le principe de cette progression spirituelle qui n’est pas oubli mais mémoire. »

 

Son art de mémoire s’appuie sur des images symboliques et a pour objectif de faire le lien entre l’homme et la divinité.

 

« L’imagination doit être le premier lien de l’âme, un moyen terme entre le temporel et l’éternel. Elle est le sens et, à proprement parler, le seul véritable sens. C’est le corps et le véhicule de l’âme, la source d’où s’écoule la vie humaine, la méthode la plus noble pour communiquer avec Dieu. »

 

L’art de mémoire repose sur deux principes simples : on mémorise mieux une image que tout autre élément. D’autre part, pour bien mémoriser un nombre important d’images, il convient de les relier par une structure facilement identifiable où les situer. En général, cela consiste à les placer mentalement dans les différents endroits d’un lieu connu, les pièces d’une habitation par exemple. Mais cette structure spatiale peut être créée de toutes pièces.

 

Des Fureurs héroïques ou l’Amour selon Giordano Bruno

 

C’est un texte admirable où s’entremêlent des poèmes magnifiques et des commentaires en prose. Bruno y oppose l’amour héroïque et tragique du philosophe à l’amour commun. Au moment où, dans sa recherche des vestiges du divin, il croit atteindre l’Un, contemplant Amphitrite, source de tous les nombres (la monade) ainsi que le reflet de la lumière absolue, le Furieux échoue ; et tel Actéon dévoré par ses chiens, il est brûlé par l’excès de son amour. Il comprend alors qu’il est de la nature de l’infini d’être continuellement poursuivi sans être atteint.

 

La poésie amoureuse représente les enthousiasmes héroïques, tournés vers une religion dont le fondement est la contemplation de la nature.

 

Les œuvres de Giordano Bruno traduites en français :

Le Banquet des Cendres

Le Candelaio (Le chandelier)

L’Infini, l’Univers et les Mondes

Cause, Principe et Unité

Des fureurs héroïques

L’Expulsion de la Bête triomphante