Jeudis Philo

Johannes Eckhart (1260 - 1327), le Maître mystique rhénan

Conférence par Brigitte Boudon

Grand mystique rhénan, c’est un des plus puissants théologiens, philosophes et mystiques prédicateurs du Moyen Age. Les difficultés auxquelles il s’est heurté et le soupçon d’hérésie qui a atteint son œuvre expliquent la passion avec laquelle l’époque moderne redécouvre Maître Eckhart, dans sa double recherche de sens et de liberté.

 

Né en 1260 à Hochheim, une petite ville de Thuringe, dans une famille de la petite noblesse. Vers 1275, il entre dans le monastère dominicain d’Erfurt. Remarqué par ses supérieurs, après huit années d’études de théologie et de philosophie, il poursuit ses études à Cologne où il reçoit l’influence du Maître Albert le Grand.

 

Il vient ensuite à Paris, où il est lecteur des fameuses Sentences de Pierre Lombard.  A quarante ans, il est nommé docteur de l’université de Paris et chargé de cours ; il y acquiert le grade de magister. Il retourne dans son pays en 1303 et visite la plupart des monastères européens de l’époque.

 

En 1313, il est prieur à Strasbourg ; il s’y fait une grande réputation de maître spirituel ; on le qualifie d’ailleurs de « Maître de vie. » La théologie de cette époque est une théologie marquée par la scolastique de Saint Thomas, dont il se démarque profondément.

 

En 1320, il est titulaire de la chaire de théologie de Cologne, la plus prestigieuse d’Allemagne. Il y enseigne en qualité de magister actus regens, titre qui n’avait été décerné qu’à Saint Thomas.

 

En 1325, des rumeurs circulent, mettant en doute l’orthodoxie de ses enseignements, et bientôt on le soupçonne d’hérésie. Malgré la protection de l’inquisiteur de Strasbourg diligenté par l’Ordre dominicain, l’archevêque de Cologne en appelle directement au pape Jean XXII qui désigne des inquisiteurs parmi des Franciscains.

 

Pour sa défense, Maître Eckhart rédige en 1326 une justification où il accepte par avance de nier publiquement tout propos pouvant paraître suspect à ses pairs et où il fait complète allégeance au pape. Mais un procès en inquisition est ouvert (premier procès intenté contre un dominicain, maître en théologie de l’Université de Paris !) et une bulle de condamnation sera édictée en mars 1329 en Avignon.

 

Ce sont onze de ses thèses qui seront condamnées pour hérésie et dix-sept autres dénoncées comme contenant de graves ambiguïtés. On lui reproche d’avoir « voulu en savoir plus qu’il ne convenait ».

 

Maître Eckhart ne l’aura pas su, car il avait eu la bonne idée de quitter ce bas monde en 1327, donc deux années auparavant !

 

Prédicateur allemand et théologien parisien, Eckhart a eu deux carrières et deux œuvres : l’une, d’une centaine de Traités et de Sermons prêchés en langue allemande, dans la vallée du Rhin auprès des béguines et des sœurs de son ordre et l’autre, savante, d’exégèse, écrite en latin, à destination du public universitaire et de l’enseignement de la théologie.

 

Ce double aspect de l’œuvre de Maître Eckhart ne contient aucune opposition car s’ils sont différents de nature, les deux versants de son œuvre sont complémentaires par le contenu et identiques par les idées développées.

 

Le corpus latin est rigoureusement codifié en canon : lectio, quaestio, expositio, disputatio. La partie écrite en allemand adopte un style plus personnel et original.

 

C’est surtout son œuvre en allemand qui a le plus influencé les mentalités philosophiques et théologiques de l’époque. Elle a ensuite continué à alimenter tout un courant de mystique dite spéculative qui culmine à la fin du 16ème siècle avec Jakob Boehme.

 

Sa vision est imprégnée de néo-platonisme, notamment de Denys l’Aréopagite et de sa fameuse théologie négative. Toute son œuvre est une parfaite osmose entre la plus haute philosophie spéculative et l’expérience mystique. Elle fut la source de cette « mystique spéculative » désignée par l’histoire sous le nom d’ « école rhénane ».

 

Parmi la postérité célèbre de Maître Eckhart, nous pouvons citer Nicolas de Cues, et plus près de nous, des philosophes dialecticiens comme Hegel ou Heidegger, qui n’ont pas sa force de langage ni la profondeur mystique.

 

C’est au plus profond de son âme que l’homme trouve le principe grâce auquel il participe de Dieu : dans la petite flamme de l’âme.

 

C’est en elle que peut avoir lieu l’union avec Dieu, lorsque l’homme s’abandonne totalement à ce qu’il a de plus intime en soi. L’âme est prête à recevoir l’être de Dieu car elle est le lieu de la naissance de Dieu en l’homme.

 

Lorsque Moïse demande à Dieu « Qui es-tu ? », celui-ci répond « Je suis Celui qui est », Maître Eckhart se demande pourquoi Dieu se cache-t-il en répondant de la sorte ? Parce que Dieu n’est pas l’ être. Il est supérieur à l’être. En vertu du fait qu’une cause est supérieure à ses effets.

 

Dieu est intelligence. Pure intelligence. Unité avec lui-même, pure réflexion de lui-même en lui-même. Se réfléchissant en lui-même, il est cette pure lumière se réfléchissant autour de lui en tout.

 

L’homme n’a d’être qu’en s’intériorisant. En fait, il place l’intelligence ainsi que l’intériorité au centre de tout. C’est par elle que l’homme et Dieu communiquent. Sans hiérarchie. D’intelligence à intelligence. Dieu et l’homme communiquent dans la lumière. Elle a été perdue et il faut la retrouver.

 

La théologie négative ou apophatique  n’a rien d’un agnosticisme. Cette théologie affirme l’existence d’une voie spirituelle menant vers le mystère divin, vers l’Inconnaissable, vers ce qui ne saurait s’exprimer par des concepts positifs. Elle affirme qu’il est possible à l’homme de vivre le divin, de participer et de s’unir à lui.

 

Ses principales œuvres : L’œuvre tripartite, 4 Traités (Du discernement, Le Livre de la consolation divine, De l’homme noble, Du détachement), le Commentaire de l’Ecclésiaste, le Commentaire de l’exode et un Poème (œuvre de jeunesse) et plus d’une centaine de Sermons.

Maître Eckhart possède au plus haut point l’art de traiter de métaphysique et autres sujets arides avec une joie et un bonheur simple et communicatif. Son langage est souvent hardi et direct pour ce qu’il estime vital pour l’homme : que celui-ci prenne conscience de la transcendance divine, y retrouve le sens profond de son destin personnel.