Nicolas de Cues ou la tolérance religieuse

 

 

par Evgeny SPODAREV, d’origine russe, professeur de mathématiques à l’Université d’Ulm (Allemagne).

 

Le cardinal Nicolas de Cues apparut à son époque et également aujourd’hui, comme l’un des grands penseurs du XVe siècle. en homme de la renaissance, il initia de nouveaux modes de penser, s’ouvrit à de nombreuses disciplines. En digne successeur de Platon, il pratiqua l’art du dialogue et chercha l’harmonie des contraires.

 

 

Nicolas de Cues (1401-1464) - en 2014 est célébré le 550e anniversaire de sa mort - est l’un des philosophes de la Renaissance quattrocento (1) les plus importants. Il avait une vaste connaissance de la philosophie et des œuvres - connues à l’époque - des présocratiques, de Platon et du néoplatonisme. En témoignent de nombreuses références dans ses livres (2). Les dialogues de Phèdre, du Timée, et du Parménide, interprétés par Proclus (3), ont eu notamment une grande importance pour Nicolas de Cues et ont influencé sa pensée (4).

 

Le déploiement de Dieu

 

En tant que néoplatonicien, Nicolas de Cues soutint la doctrine du déploiement de Dieu (l’Un) dans le monde des formes. En cela, il suivit principalement Platon et Proclus. Dans son livre De theologia Platonis, Proclus décrivit quatre niveaux d’être : l’Un, l’intelligence, l’âme et le corps. Ils constituent le Tout parce qu’ils sont unifiés par l’Un. L’Un est le principe, la cause et la finalité de tous les autres niveaux. Proclus caractérisa ces quatre niveaux en termes d’unité et de multiplicité : l’Un comme l’unité la plus simple, l’intelligence comme la Pluralité-Une (multa Unum), l’âme comme l’Un et la Pluralité (unum et multa) et le corps comme Pluralité et Un (multa et unum). En d’autres termes, les niveaux successifs ont de moins en moins à partager avec l’Un, bien que l’Un descende jusqu’aux régions les plus basses. Ce schéma est présenté par Nicolas de Cues dans De docta ignorantia et complètement adopté dans De coniecturis.

 

L'idéalisme de Platon

 

L’idéalisme de Platon trouva son reflet en bonne et due forme dans la philosophie de Nicolas de Cues (5). L’influence de la numérologie de Platon est documentée à plusieurs reprises dans ses œuvres. Dans trois de ses livres (De docta ignorantia, Idiota de mente, De ludo globi), il adhèra au concept de numérologie et se référa à Pythagore et à Platon : «Le nombre embrasse toutes les choses reliées de façon comparable. En conséquence, le nombre, qui est une condition nécessaire de relation comparée, est présent, non seulement en quantité, mais aussi dans toutes les choses qui d’une façon ou d’une autre peuvent s’accorder ou différer de façon substantielle ou accidentelle.

C’est peut-être pour cette raison que Pythagore considéra que toutes les choses sont constituées et comprises à travers le pouvoir des nombres (6).»

«On ne peut obtenir aucune connaissance de quoi que ce soit, si ce n’est à travers un processus de distinction, en philosophant par le biais du nombre. Je ne pense pas que quelqu’un d’autre ait accédé à une façon plus raisonnable de philosopher. Etant donné que Platon a initié cette façon de faire, il est juste de le considérer comme grand» (7).

Les pensées philosophiques de Nicolas de Cues ont de multiples origines qui sont parfois difficiles à distinguer. En voici quelques-unes par rapport aux idées de coïncidence des opposés et de tolérance religieuse.

 

La coïncidence des opposés

 

Nicolas de Cues affirma que Dieu est la coïncidence des opposés, du minimum et du maximum. Ce concept plonge ses origines dans la philosophie de Proclus, Denys l’Aréopagite, Origène, Albert le Grand, Lulle et Heymericus de Campo. Dans ce chapitre, nous analyserons uniquement quelques-unes de ces origines.

Selon pseudo Denys l’Aréopagite (8), Nicolas de Cues considérait Dieu comme l’Unité détachée de tous les opposés (non-aliud) (9). Il est la première cause qui se situe en même temps dans l’immobilité et dans le mouvement. Il n’est ni immobile ni en mouvement. Cette affirmation contradictoire fut résolue par Nicolas de Cues en passant par la coïncidence des pôles en Dieu. Une idée similaire (inspirée par les commentaires d’Albert (10) sur les œuvres de Denys) était déjà apparue dans le Compendium Divinorumde Heymericus. Il traitait de la coïncidence de la cause et de l’effet (le but) en Dieu et en même temps de Dieu comme étant le centre où tous les deux en viennent à coïncider.

Nicolas de Cues considérait l’intellect comme un instrument permettant de voir le Divin au travers des opposés. Il le distingue clairement de la raison, ratio (11). Alors que les termes logiques et leur consistance sont importants dans le monde de la raison, le fait de penser sous forme de distinctions et d’antagonismes n’est d’aucune utilité dans le monde de l’intellect. La coïncidence des opposés est la lentille (des lunettes de béryl dans De beryllo) à travers laquelle nous pouvons voir au-delà des polarités en direction du Un. La véritable compréhension du Divin, cependant, dépasse même l’intellect (12). Elle est le résultat de la vision de Dieu. En s’inspirant de Proclus, Nicolas de Cues décrivit dans son livre De visione dei, le chemin vers cette vision. Proclus affirmait que l’ascension de l’homme vers Dieu (l’Un) est possible - bien que pas par le moyen de l’intellect - à travers les étapes de concentration, méditation et contemplation, ce qui finalement mène à l’union de l’homme avec le divin. L’ascension intérieure de la pensée, la réflexion et la purification par les vertus sont des étapes nécessaires sur ce chemin. La vision de Dieu (epopteïa) est cependant quelque chose d’hyper rationnel que l’on ne peut atteindre qu’à travers la contemplation.

 

L'union des religions

 

On peut remonter aux sources de la tolérance religieuse de Nicolas de Cues jusqu’à Proclus et Raymond Lulle (13). Nicolas de Cues affirma dans De pace fidei que toutes les religions et les églises chrétiennes de son époque étaient des approches différentes du Dieu unique : «la religion unique sous différents rites (14)». Il s’agit là d’une conséquence logique de sa coïncidence des opposés.

Proclus associa l’Un et le Bien avec la tradition religieuse (dans son Theologia Platonis). Au cours du processus d’émanation de Dieu vers des formes, chaque niveau d’être et chaque élément à l’intérieur de ce niveau, est pénétré par l’Un, qu’on peut imaginer comme étant un certain Dieu. Proclus fut donc initié aux mystères païens. Il célébra lui-même des fêtes religieuses de différentes religions.

 

Dans De pace fidei, Nicolas de Cues en déduisit l’idée de l’union de toutes les religions. Il écrivit que chaque religion a un certain accès à la vérité, mais toute cette connaissance partielle n’est unifiée que dans le christianisme. Ainsi, le judaïsme a reconnu Dieu comme un Absolu, dénué de toute perception des sens. Cependant, les païens ont perçu Dieu dans ses diverses créations visuelles. C’est pour cette raison qu’ils lui donnèrent différents noms selon ses différentes fonctions. Cela apparaît comme un polythéisme. Dans le christianisme, on peut trouver les deux : la transcendance de Dieu et également, l’aspect divin de tout le perceptible, car Jésus-Christ a unifié en lui-même l’Homme et Dieu. L’adoration de la pluralité des déités dans le polythéisme signifie implicitement l’Un, et il n’est donc nécessaire de l’abolir. En conclusion, l’harmonie entre les religions est possible non seulement dans le sens d’une tolérance mutuelle mais aussi d’un enrichissement mutuel.

 

L'héritage philosophique

 

Durement critiqué par nombre de ses contemporains pour sa nouveauté qui allait bien plus loin que les modes de pensée scolastiques traditionnels, Nicolas de Cues influença les humanistes italiens majeurs du XVe siècle comme Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) et Marsile Ficin. Par le biais de sa théorie philosophique de la connaissance/cognition, il donna l’impulsion au développement de la science empirique des XVIIe – XVIIIe siècles. Sous cet angle, il fut le précurseur de Nicolas Copernic (1473-1543) et de Giordano Bruno (1548-1600) en affirmant que la Terre ne pouvait pas être le centre de l’Univers (tout comme l’Univers n’a pas du tout de centre) et que l’Univers était infini et contenait vraisemblablement un grand nombre de soleils et de planètes qui pourraient être peuplées de créatures vivantes. Il affirma avant Galilée (1564-1642) que la Terre devait être en mouvement.

 

Il comprit également que la forme de la Terre ne pouvait pas être une sphère idéale. Giordano Bruno intégra et popularisa les idées de coincidentia en les rendant accessibles aux Idéalistes allemands du XIXe siècle, tels que Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854) et Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831). Les idées novatrices de Nicolas de Cues exercèrent leur influence sur l’astronome Johannes Kepler (1571-1630), le poète des Lumières Gotthold Lessing (1729-1781) et le philosophe allemand moderne Hans-Georg Gadamer (1900-2002).

 

 

Notes

(1) Quattrocento italien, contraction de millequattrocento. Première Renaissance italienne (XVe siècle)

(2) Nicolaus de Cusa, Über den Beryll : lateinisch-deutsch. Felix Mainer Verlag, Hamburg, 2002, [CUS], 2,4,6, 24…

(3) Philosophe grec (412 - 485) de l’école néoplatonicienne d’Athènes. Voir article page 34

(4) Kurt FLASCH, Nicolaus Cusanus, Verlag C.H. Beck, 3. Auflage, 2007, pp. 11f, 20

(5) Comparez e.g.Verum est autem quod deus omnium in se habet exemplaria. Exemplaria autem rationes sunt. Nominant autem theologi exemplaria seu ideas dei voluntatem …Nicolaus DE CUSA,Über den Beryll : lateinisch-deutsch, Felix Mainer Verlag, Hamburg, 2002, 17, p. 2

(6) Nicolas of De CUSA, De Docta Ignorantia, Book I, 1, no. 3; in: J. HOPKINS : On learned ignorance (De Docta Ignorantia) by Nicolas of Cusa, The Arthur J. Banning Press, Minneapolis, 1985, page 5

(7) Nicolas of Cusa, De Ludo Globi Opera Omnia, Vol. IX, no. 109 ; in : J. HOPKINS, De Ludo Globi

(On Bowling Game) by Nicolas of Cusa, The Arthur J. Banning Press, Minneapolis, 2000, p. 1241f

(8) Lire article sur Denys l’Aréopagite et la théologie de la lumière dans le Hors-série page 37

(9) Oppositio oppositorum est oppositio sine oppositione, in : Nicolai DE CUSA, De visione Dei, § 53-54, Opera omnia, vol. VI, Heidelberg–Hamburg 2000, p. 63

(10) Albert le Grand (Albrecht von Bollstädt), (autour de l’an 1200 – 1280), frère dominicain, philosophe, théologien, naturaliste, chimiste allemand. Il eut comme disciple saint Thomas d’Aquin. Homme de grande culture il laissa une oeuvre scientifique d’une vaste ampleur notamment dans les sciences naturelles. Il fit des commentaires sur Aristote et également sur Denys l’Aréopagite

(11) «Sunt autem tres modi cognoscitivi, scilicet sensibilis, intellectualis et intelligentialis...» Nicolas de Cusa, Über den Beryll : latinisch-deutsch, Felix Mainer Verlage, Hambourg, 2002, 5, page 7

(12) … «homine esse rerum mensuram. Nam cum sensu mensurat sensibilia, cum intellectu

inteligibilia, et quae sunt supra intelligibilia in excessu attingit» Voir Nicolas De CUSA, Über den Beryll : latinisch-deutsch, Felix Mainer Verlage, Hambourg, 2002 [CUS], 6, p.7

(13) Raymond Lulle (1232 -1315), philosophe, poète, théologien, missionnaire, apologiste chrétien et romancier majorquin. Écrivain mystique, personnalité importante dans le Moyen-Âge de la littérature et de la théologie. Voir l’analyse des idées de Raymond Lulle par Nicolas de Cues. Ici nous nous sommes concentrés uniquement sur l’interprétation de Proclus. Evgeny SPODAREV, Nicholas of Cusa and Raymond Lull : Comparison, 2011 www.uniulm.de/fileadmin/website_uni_ulm/mawi.inst.110/mitarbeiter/spodarev/publications/Cusanus-Lullus_final1.pdf

(14) Una religio in rituum vairetate, Eusebio Colomer S. J. Nikolaus von Kues und Raimund Llull, de Gruyter & Co., Berlin, 1961, p. 115-118