Jeudis Philo

Empédocle et Démocrite

Conférence par Brigitte Boudon

 

EMPEDOCLE d'Agrigente – vers 492 - 432 avant J.-C.

 

La légende veut qu'il se jetât dans le cratère de l'Etna. Par curiosité scientifique ? Pour expérimenter le feu divin ? Quoi qu'il en soit, Empédocle est une figure singulière, un personnage excentrique suscitant la fascination jusqu'à notre époque.

 

Né dans une famille aristocratique d’Agrigente en Sicile, il est une figure complexe : poète, philosophe, médecin, ingénieur, astronome, physicien, mais aussi guérisseur, magicien. C'est un personnage mystérieux qui continue à vivre dans la conscience moderne ; il représente l’homme antique dans sa force prométhéenne, l’initié de la nature et des sciences secrètes, qui veut dépasser la condition humaine. Certains prétendent qu’il se précipita dans le cratère de l’Etna, abandonnant ses sandales d’airain sur le bord du cratère.

 

Il est l’auteur de deux œuvres poétiques (il écrit en vers comme Parménide), l'un physique, Sur la Nature, l'autre théologique, Les Purifications.

Il ne nous en reste que des fragments, mais leur ensemble est le plus ample du corpus présocratique.

Dans ce vaste poème, Empédocle décrit la merveilleuse diversité du réel et de ses apparentes métamorphoses :

"Comme on voit les peintres, quand, sur les tableaux, ils varient la couleur,

les maîtres experts en leur art grâce à leur ingéniosité :

ils saisissent les matières végétales multicolores de leurs doigts,

mêlent harmonieusement tantôt plus, tantôt moins de parts,

et, de ces pâtes, ils composent les figures à l'image de toute chose."

 

Empédocle peint l'univers dans ses vers, et pourtant il s'agit surtout pour lui de déconstruire ce tableau qu'est la réalité, d'en retracer la genèse. Sa démarche consiste à décomposer le visible jusqu'à trouver les pigments originels sous les choses apparentes et les principes de leur liaison ou de leur distinction.

 

La diversité des choses perceptibles s'explique grâce aux combinaisons de 4 éléments matériels. Du fait que des forces contraires s'exercent sur eux, ils se mêlent, s'accolent ou s'écartent. Le changement, tel qu'il nous apparaît, est réductible à des mouvements. Les propriétés et les interactions des 4 éléments suffisent à expliquer la totalité des événements et des choses de l'univers.

 

Quatre éléments primordiaux, matière de toutes choses

Empédocle aurait été le premier physicien à donner ce statut principiel aux quatre éléments : le feu, l'air, l'eau et la terre.

Avant lui, les savants que nous avons vus ne conféraient ce statut qu'à un seul élément : l'Eau pour Thalès, le Feu pour Héraclite, l'Air pour Anaximène, dont les trois autres dérivent par altération. Ainsi, pour Anaximène, l'air se transforme en eau quand il est condensé et devient feu lorsqu'il est raréfié. Héraclite avait expliqué la transformation des éléments entre eux, mais surtout dans la perspective du mouvement et de la métamorphose.

 

Empédocle déclare que les quatre éléments sont "tous égaux et de même noblesse" quoiqu'ayant "chacun sa nature". Chacun existe par lui-même et ils ne sont pas issus les uns des autres,

 

Il rompt avec le modèle antérieur. Ce qui deviendra le concept d'essence trouve ici une première esquisse : les éléments sont chacun définis par un bouquet inhérent de propriétés et de puissances. Leur nature est immuable, inaltérable, ils sont indestructibles et inengendrés. Ainsi, les changements observables, le devenir tel qu'il apparaît aux créatures mortelles, ne sont que des effets de surface : en vérité, rien ne naît ni ne meurt, tout n'est que mélange et séparation d'éléments éternels et incorruptibles. Ces derniers sont donc, pour reprendre la métaphore picturale, les pigments primaires à partir desquels toutes choses perceptibles sont composées.

 

Chaque élément est caractérisé par un ensemble de propriétés permettant de l'identifier.

La terre est opaque, solide et compacte ; l'eau, partout noire et glaciale, est le principe de l'humide ; à l'opposé, lumière et chaleur sont le propre du feu, qui apparaît comme l'élément le plus rapide. L'air enfin, transparent voire invisible, est le plus volatil et perméable des éléments.

 

Le cycle éternel des métamorphoses : flux et reflux des forces d'attraction contraires

Tout phénomène, ce que l'on perçoit comme changeant, fluctuant ou nouveau, est en fait dû à des déplacements d'éléments qui demeurent inchangés. Ces éléments sont mus par deux forces adverses qui les combinent et les séparent : tandis que l'une des deux forces motrices pousse les éléments à devenir "amis", à composer des mélanges hétérogènes, l'autre les fait "ennemis" ; ils tendent alors à se séparer de ce qui n'est pas eux et à se réunir par genre, le feu avec le feu, l'eau avec l'eau.

La force d'attraction des éléments hétérogènes est appelée Amitié ou Amour.

La force adverse est appelée Neikos, pouvant se traduire par Haine ou Discorde.

 

S'il est plus commode de dire que l'une est cause de mélange et l'autre de séparation, en réalité les deux provoquent à la fois attraction et répulsion.

 

Sous l'affet de l'Amitié, les dissemblables tendent à s'unir et les semblables à se fuir ; sous l'effet de la Discorde, les semblables se joignent et les dissemblables se repoussent.

Aucune de ces forces n'est par nature plus puissante que l'autre ; mais l'ordre nécessaire des choses fait que tour à tout chacune prédomine progressivement, jusqu'à étendre complètement son influence sur les éléments.

 

Cette alternance de phases de croissance du pouvoir de ces deux forces dessine un cycle cosmique :

 

On a d'abord une phase acosmique dans laquelle tous les éléments sont unis en un seul tout, dans la plus parfaite cohésion, formant une sphère dont toutes les parties sont semblables entre elles et à l'ensemble. Seule l'Amitié triomphe. Au commencement, règne souverainement le dieu à la forme sphérique, Sphairos, indistinct, indifférencié, sans autre division que les limites de sa propre circonférence. La Discorde est alors exclue du mélange des éléments et reléguée à la périphérie du Tout.

 

La genèse débute quand la Discorde se réintroduit dans la sphère du Tout. Elle impulse un tourbillon dont les forces centrifuge et centripète différencient les éléments par genre : l'air et le feu rejoignent la périphérie, la terre et l'eau, le centre.

 

Tant que l'Amitié résiste à la puissance toujours croissante de la Discorde, ce monde existe, peuplé de créatures mortelles. De nombreux indices convergent laissant entendre que notre propre monde se situe dans cet âge de Haine croissante. Une fois que la Discorde aura étendu son emprise sur la totalité des éléments de l'univers, alors le Tout sera structuré en quatre grandes masses concentriques d'éléments purs, tournoyant à très grande vitesse.

 

Mais l'alternance des puissances devant se produire, son tour venu, l'Amitié redéploiera sa force d'attraction, coagulant les éléments jusqu'à la reconstitution de l'unité du Sphairos. Dans l'intervalle, de nouveau, un monde s'est créé.

Ce cycle est voué à se perpétuer indéfiniment, puisqu'aucune des deux forces n'a le pouvoir d'éradiquer l'autre.

 

L’Amitié tend vers le centre, et son mouvement est circulaire tandis que la Haine se propage par des secousses et par des vibrations.

Ce processus est présenté comme la genèse, les Origines du monde. Tout est pris entre deux mouvements contraires, composés eux-mêmes de tendances opposées. C’est ainsi que surgissent les formes végétales et animales dans leur diversité. Empédocle décrit la naissance de l’univers, mais aussi les principes de son devenir.

Lorsque les créatures du monde périssent par dissociation, ce qui les composait se désagrégeant, c'est que nous sommes dans l'âge de la Discorde croissante, qui finit par vaincre et détruire les créatures mixtes crées par l'Amitié.

Une originalité : la dynamique de la coagulation

L'Amitié-Harmonie apparaît comme un principe, non seulement d'assemblage, mais même de coagulation des dissemblables. Elle accole comme "agglutinant la farine à l'eau", et "liante" ou "tenace" sont ses qualificatifs. C'est donc grâce à elle que les éléments tiennent ensemble.

 

C'est selon des proportions qu'elle ajuste les éléments, et en ce sens les organise. Mais elle a aussi le pouvoir de les assimiler ou de les homogénéiser, de les unifier de sorte qu'ils forment un tout véritablement continu. Là est sa faculté de coagulation. C'est une véritable imbrication des éléments, à l'image du chevillage de menuiserie.

 

L’homme est né après les plantes et les animaux

Il se forme d’abord pièce par pièce, organe par organe. Les yeux et les fronts, d’abord errant, s’assemblent. Mal joints, les membres composent des êtres mixtes où se confondent les espèces et les sexes.

« Bœufs à proue d’homme, tenant là du mâle et là, ce sont des femmes aux membres d’ombre… » ils préfigurent toutes les créations hybrides.

A mesure que les éléments se mêlent davantage dans l’univers, les animaux se font plus harmonieux et plus viables. Les animaux les plus chauds s’élancent dans la mer et deviennent poissons, les plus froids montent s’échauffer dans l’air et deviennent oiseaux, les plus équilibrés demeurent sur la terre.

C'est une vision très intéressante par rapport à notre vision actuelle de l’évolutionnisme ou du créationnisme : le vivant trouve au terme de ses progrès la forme que des proportions préétablies lui imposent. Les formes évoluent selon un principe de perfectibilité, mais dans un cadre prédéterminé.

 

Les fonctions physiologiques

Empédocle concevait toutes les fonctions physiologiques comme déterminées par la dynamique des 4 Eléments. La médecine occidentale devait rester longtemps marquée par l’application de ce postulat.

L’antagonisme du feu et de l’eau dirige les organes de la digestion. Lorsque l’eau est évacuée, l’air prend sa place. Le feu et l’air percent alors la peau et c’est la respiration. Le sang se substitue au feu. Affluant et refluant, il irrigue le corps, tandis que l’air pénètre et se retire, suivant un processus de régulation thermique, par tous les pores de la peau.

Les différences de caractère s’expliquent par la constitution sanguine. Ceci sera repris par Hippocrate dans ses tempéraments.

L'autre Poème d'Empédocle, les Purifications, retrace l’histoire mythique de la destinée humaine, la chute des âmes, l’incarnation et les migrations d’un principe immortel, pour aider les hommes à vivre en accord avec les dieux. Elle donne aussi des prescriptions de vie ascétique…. Ces éléments furent certainement empruntés aux orphiques et aux pythagoriciens.

Ces éléments ont survécu dans un certain nombre de courants mystiques et les traditions populaires. Elles ont fourni les traits de sa personnalité mythique.

 

 

DEMOCRITE, le fondateur de l'atomisme

 

Leucippe, né vers 500 avant J.C et Démocrite, né en Thrace vers 460, sont les fondateurs de l'atomisme.

Ils sont inséparables, on dit toujours Leucippe et Démocrite, car on ne sait pratiquement rien de Leucippe et on a rien trouvé de son œuvre, sauf une seule ligne, selon laquelle aucune chose ne naît en vain, mais tout naît d’une raison …. Leucippe aurait été l’élève de Zénon d’Elée.

Les notions fondamentales de l’atomisme sont difficiles, et surtout leur étude doit tenir compte des déformations qu’elles ont subies au fil des siècles, et ce dès l’antiquité (cf. Aristote…)

 

DEMOCRITE (460 – 370 avant J.-C.) est né à Abdère, en Thrace, contemporain de Socrate auquel il a survécu. On lui prête de grands voyages en Orient. Il était l’auteur de  nombreux traités formant un ensemble encyclopédique.

Démocrite peut effectivement passer pour le continuateur de Parménide, dans sa réflexion sur l’Etre.

Mais, pour Démocrite, le non-être a une existence : c’est le vide qui permet le mouvement.

Quant à l’Etre de Parménide, Démocrite le partage ou le découpe en une infinité de corpuscules, les atomes, fragments insécables, inengendrés et indestructibles.

 

La réalité est uniquement composée des atomes et du vide. Les atomes se meuvent à travers le vide, s'y unissent et s’y désunissent.

Les atomes ont des formes rondes, anguleuses ou crochues. C’est l’assemblage, l’accrochage de ces atomes dans le vide qui constitue les corps. Il se produit un tourbillon au sein duquel s’effectue un tri. Et ainsi se forment et se défont les mondes.

L’originalité de Démocrite est d'admettre que le monde se trouve constitué de particules insécables, impénétrables, pleines et infinies auxquelles il donne le nom d'idées. Au sein du vide parfait où elles se meuvent, le mouvement tourbillonnaire crée des agrégats selon le double jeu de la densité qui repousse vers l'extérieur les plus légères et de la forme qui permet le rassemblement de particules complémentaires. L'âme, elle-même, n'échappe pas à la rigueur de ce mécanisme : elle est faite d'atomes légers et sphériques, semblables aux poussières qui voltigent dans un rayon de soleil.

 

Cet enseignement constitue une nouveauté considérable. On le présente souvent comme la

première doctrine "matérialiste" où n’interviennent que des valeurs purement rationnelles d'explication et non des éléments divins comme l’Eau de Thalès ou des qualités comme le chaud et le froid d'Anaximandre : il y a là un effort pour donner une représentation purement géométrique et mécanique de la réalité.

C’est là un contresens qui vient du fait que le mot atome recouvre une réalité différente que celle d’aujourd’hui et qu’on simplifie souvent la vision de Démocrite à une simple mécanique, ce qui n’est pas le cas.

 

Quand les Grecs parlent d’atomes, ils se réfèrent à l’ultime particule physique concevable, que non seulement on ne peut diviser, mais qui effectivement n’a pas de parties.

La matière, pour un Grec, est toujours un reflet de l’esprit.

Lorsqu’un philosophe grec, et surtout un pré- socratique, parle de mécanique de la Nature, il se réfère aux Lois de la Nature,  de nature divine, et jamais strictement matérielles.

Démocrite admet l’existence des dieux qui vivent heureux dans les espaces entre les mondes, sans se préoccuper des hommes. Ils sont composés d’atomes plus parfaits que ceux qui constituent les humains et sont dignes de la vénération et du culte des hommes.


Leucippe et Démocrite expriment les particularités de la matière  et il est hasardeux de les considérer comme des matérialistes.

Les atomes ne sont pas tous identiques : ils ont des formes distinctes et une subtilité différente (ils sont plus ou moins denses).

De ces différences, surgissent des caractéristiques variées, et c’est pourquoi, lorsqu’ils se combinent, ils forment des corps différenciés.

 

. Les atomes crochus s’assemblent de manière très tenace et forment les solides.

. Les atomes sphériques plus denses s’unissent de manière plus douce, par contact, et donnent les liquides.

. Les atomes sphériques plus subtils donnent les corps gazeux.

 

Chacun des atomes conserve les attributs fondamentaux de l’Etre de Parménide.

 

Pour Démocrite, l’âme humaine est aussi formée d’atomes, extrêmement subtils, arrondis et lisses, les plus mobiles de tous. Ils flottent dans l’espace et se sentent attirés vers le corps par la pression de sa présence.

 

Démocrite soutient que les sens seuls ne permettent pas de concevoir la vérité. Les sens captent les qualités secondaires  et ne nous servent qu’à nous faire une opinion.

Les objets, les corps émettent des spectres, des images subtiles composées d’atomes très fins, qui pénètrent à travers les organes des sens et arrivent finalement à l’esprit comme une copie ou une réplique de la chose.


Le vide : en fait Démocrite appelle espace le non-être. L’espace est plus subtil que les atomes qui y circulent. Il est vivant. L’espace permet aux atomes de circuler à travers lui et ils se meuvent  par une loi que Démocrite appelle : nécessaire, indispensable, mécanique éternelle, mais qu’il n’explique pas. Les atomes bougent, s’attirent, s’accrochent ou se rejettent par leurs caractéristiques propres, mais aussi pour rechercher l’équilibre final.

 

 

L'Ethique de Démocrite, reprise par Epicure, Lucrèce, met au premier rang les concept de kresis, un équilibre dynamique qui se situe à l’intérieur du microcosme humain, mais aussi entre le microcosme et le macrocosme. De cet équilibre, doit jaillir un bien-être heureux et impavide, mais rigoureux et frôlant l’ascétisme.

« N’accepte aucun plaisir sauf s’il te convient ».

Le plus grand plaisir consiste à contempler la beauté.

 

De la même manière que les atomes s’ordonnent et se modèrent dans leur union, il enseigne que l’homme doit développer l’ordre, la modération, la maîtrise.

 

« Toute la terre est habitable pour l’homme sage, parce que le monde entier est la Patrie de l’âme noble. »