Jeudis Philo

Philon d'Alexandrie (20 avant J.-C. - 40 après J.-C.), l'interprète allégorique de la Torah

Conférence par Brigitte Boudon

 

I – LES JUIFS D’ALEXANDRIE

 

Alexandre le Grand fonda vers 331 avant J.C. la ville d’Alexandrie. Dès 320, des émigrants constituent une importante communauté juive, particulièrement active. Les Juifs d’Alexandrie s'adaptent au monde grec et s'efforcent de donner à leur histoire et à leur foi , une place d'honneur dans le mouvement d'idées religieuses et scientifiques inspiré par les grandes institutions de la ville : le Musée, la grande Bibliothèque et les écoles philosophiques.

 

Leur colonie devient rapidement la plus importante de la diaspora. Le Talmud lui-même vante la gloire de la synagogue d'Alexandrie : 
 « Qui n'a point vu la galerie double (de la synagogue), à Alexandrie, n'a pas vu Israël dans sa splendeur. Elle était bâtie comme une grande basilique, ayant une galerie à l'intérieur d'une autre. Soixante myriades d'hommes y étaient parfois assemblés, autant qu'il en était jadis sorti d'Egypte, et le double même, à ce qu'on dit. »

 

La ville était divisée en cinq circonscriptions désignées par les cinq premières lettres de l'alphabet grec. Les juifs occupaient toute la partie Delta, sur le bord de la mer, à l'est. Au premier siècle, ils étaient si nombreux qu'ils s'étendirent dans toute la ville, en multipliant les lieux de prières et écoles. Après la grande révolte sous Hadrien (115-117) la diaspora juive fut décimée et la grande synagogue fut détruite.

 

La traduction en grec de la Torah : la Septante

 

La Septante est la version grecque la plus importante de l'Ancien Testament. Son nom provient d'un texte du IIème siècle avant J.C. où un auteur, Aristée, qui se donne lui-même pour un non-juif, raconte comment les livres saints furent traduits. L'initiative viendrait du roi Ptolémée Philadelphe qui désirait enrichir sa bibliothèque de façon à posséder tous les ouvrages parus dans le monde entier, en procédant à des achats et à des transcriptions. Il obtint du grand prêtre de Jérusalem Eléazar, soixante douze sages qui installés à Alexandrie dans l'île de Pharos, traduisirent les Ecritures en soixante douze jours.

 

Philon ajoutera à cette histoire la légende selon laquelle les traducteurs ayant travaillé séparément, les soixante douze traductions se trouvèrent identiques par une inspiration divine comme si, en chacun des traducteurs se fît entendre intérieurement la voix d'un invisible Souffleur.

 

La Septante répond au double besoin de Ptolémée Philadelphe (et de son bibliothécaire Démétrios de Phalère) et des Juifs eux-mêmes qui ne connaissaient plus l’hébreu. Plus tard, l'historien juif Flavius Josèphe sera le premier témoin du nombre rond de soixante-dix traducteurs que la tradition a conservé pour donner le nom de Septante (LXX) à cette version. La Septante est devenue la référence des Eglises orthodoxes. Les apôtres et les pères, comme les Juifs de l'antiquité, ont tenu la version des Septante comme un texte inspiré donc à recevoir comme la Parole de Dieu.

 

Grâce à l'école juive d'Alexandrie, la Torah est ainsi connue dans le monde d'expression hellénique. La prédication évangélique chrétienne utilisant la Septante pour son apologie, certains Juifs ont réagi en la mettant en doute et ont remis à l'honneur le texte hébreu en prenant soin d'indiquer les voyelles ; c'est l'origine de la version des Massorètes, base des traductions françaises de nos Bibles contemporaines.

 

Tous les Pères de l'Eglise ont mis leur foi dans l'inspiration de la Septante et s'accordent pour accepter le fait de divergences entre le texte hébreu et le texte de la Septante et pour affirmer que la traduction est un dessein de Dieu, comme une "sorte de prophétie en grec " (Clément Alexandrie). Saint Irénée pose ainsi la question : 
"Les Ecritures ont été traduites sous l'inspiration divine. C'est en effet, un seul et même Esprit de Dieu qui, chez les prophètes, annonça la venue du Seigneur et ce qu'elle serait, et qui, chez les anciens (les sages de Pharos) a très bien traduit ce qui avait été très bien prophétisé, c'est encore lui qui chez les apôtres l'a annoncée... "

 

II – PHILON D’ALEXANDRIE

 

Il a vécu d’environ 20 avant J.C à 40/50 après J.C. ; il est le représentant le plus connu du judaïsme alexandrin et interprète la Septante selon les catégories de la pensée grecque. Jetant un pont entre la révélation biblique et la philosophie grecque, il est contemporain du Christ, mais il ne l’a pas connu, ni ses disciples. Il a, par son œuvre, fortement influencé l’école chrétienne d’Alexandrie, Clément, Origène et d’autres Pères de l’Eglise.

 

Membre d’une des familles les plus influentes et les plus riches de la communauté juive, il reçoit une éducation complète, juive et hellénistique. Aucun sujet de littérature, de science ou de philosophie grecque ne lui était inconnu. D’une loyauté parfaite envers le peuple juif et sa religion. Il aura d’ailleurs une mission délicate auprès de l’empereur romain Caligula, au sujet de la question des effigies impériales dans les synagogues et pour que les Juifs aient un statut politique.

 

Les oeuvres de Platon furent le support de sa philosophie mais le fondement de toute sa culture religieuse fut la version des Septante qu'il considérait comme inspirée.

 

Son oeuvre nous donne une idée de ses occupations : si une grande partie de son temps était consacrée à l'étude et à la méditation de la Parole de Dieu, Philon a dû mener à Alexandrie l'existence facile d'un homme riche et cultivé ne se refusant aucun des plaisirs honnêtes qu'offrait la grande ville. C'était un habitué des théâtres, des jeux et des banquets, il parle avec compétence de l'athlétisme, il raconte les courses de chars auxquelles il a assisté, il décrit l'enthousiasme de la foule à une représentation brillante d'une tragédie d'Euripide et rappelle la joie des banquets quand on a gardé le contrôle de soi. Même s'il se retire parfois dans la solitude pour y réfléchir et prier, Philon n'est pas un rêveur introverti coupé du réel. Sa pensée est le fruit heureux de deux réalités objectives : le judaïsme et la vie alexandrine.

 

Philon a légué à la postérité une ample collection d’écrits. Cinquante traités ont survécu, soit dans le texte original, soit en traduction. Plus des trois quarts sont des commentaires consacrés à l’exégèse des écrits du Pentateuque. Ils peuvent être divisés en trois grandes séries :

 

. L’Exposition de la Loi : 10 traités

 

. Le Commentaire allégorique de la Loi : 21 traités

 

. Les Questions et Réponses sur la Genèse et sur l’Exode (8 traités).

 

Il a aussi écrit un traité d’introduction sur la vie de Moïse en deux livres et d’autres ouvrages sur des sujets philosophiques. Philon connaissait mal l’hébreu et il va donc se baser sur la Septante pour ses commentaires allégoriques de la Torah.

 

Philon ressent une vénération pour le Pentateuque et une profonde admiration pour son auteur, le législateur juif Moïse. Philon est convaincu que Moïse est l’auteur des cinq livres entiers, y compris la description de sa mort à la fin, qu’il aurait prévue de manière prophétique. Il le présente comme celui qui « non seulement avait atteint la cime de la philosophie, mais qui avait été aussi instruit par des oracles dans la plupart des doctrines les plus essentielles de la nature. »

 

Au moyen d’un contact direct avec Dieu, sur le mont Sinaï, Moïse a pu voir des choses qui étaient cachées aux autres. Il a combiné dans sa seule personne quatre rôles : roi ou chef du peuple juif, législateur, prêtre et prophète. Ses livres contiennent toute la sagesse et les conseils dont l’homme a besoin pour mener une vie bonne et consacrée à Dieu. Pour Philon, ils constituent un texte sacré dont l’autorité est primordiale et sans limite. Il est très difficile de synthétiser la pensée de Philon, car il n'a jamais exposé sa doctrine d'une manière systématique. Selon l'objet de ses recherches il peut avoir recours à des théories inconciliables, à la manière des rabbis du Talmud. Il se contentera de les juxtaposer sans chercher à les unifier, il laisse à son lecteur le soin de choisir les éléments mis à sa disposition.

 

Philon, pourtant, possède une méthode et un principe directeur qui ont influencé les Pères de l'Eglise et par eux toute la pensée chrétienne : la méthode allégorique et la médiation du Logos. Philon n'est pas l'inventeur de la méthode allégorique, les Grecs en usaient volontiers, mais Philon l'a appliquée aux écrits de la Torah et surtout il n'a pas négligé l'interprétation historique.

 

Le vrai Juif doit à la fois être fidèle aux commandements pris à la lettre, et comprendre grâce à la méditation et l'enseignement des sages leur signification spirituelle. La Torah garde dans son application littérale une importance qu'il ne faut pas négliger, mais elle a en même temps et inséparablement du sens littéral, une valeur bien plus élevée que nous pouvons appeler mystique.

 

Il nous explique les différentes attitudes à l'égard de la Loi : on peut la considérer comme une simple coutume traditionnelle imposée par Dieu et qui exige une obéissance scrupuleuse mais formelle ; on peut aussi en esprit fort, mépriser la Loi positive et prétendre rendre à Dieu un culte spirituel ou intellectuel.

 

Philon propose une troisième attitude qui combine les deux attitudes en observant les commandements mais en leur cherchant un sens intérieur et spirituel. Il ne suffit pas de prier de corps, il faut aussi prier de coeur et d'esprit.

 

Origène, ses disciples alexandrins et les pères cappadociens, et à leur suite beaucoup de pères de l'Eglise, ont suivi avec profit pour l'intelligence des Ecritures la méthode de Philon. La lettre des prescriptions n'est jamais répudiée, la réalité des événements rapportés par la Bible jamais mis en doute. Mais, surtout, l'histoire d'Israël est comme une allégorie morale de l'évolution intérieure de l'âme humaine dans sa relation intime de créatures avec son Créateur.

 

Le moteur de l'allégorie doit être cherché dans la conception que tout langage est symbolique :  dans les Ecritures, la volonté de Dieu, sa loi, l'expression de sa miséricorde sont exprimés par des mots de notre langage humain. Le Logos inspire les mots, il est la Parole de Dieu, le berger et le guide de l'esprit de l'homme; il vient chez le prophète et demeure dans son esprit tout entier au milieu de ses facultés sensibles pour le rendre capable de Dieu. Il est son roi, son maître de vérité, son conseiller et surtout son ami.

 

Le Logos de Philon n'est pas encore le Logos incarné de l'apôtre Jean, consubstantiel au Père céleste. En raison de sa polymorphie, il est très difficile de saisir avec exactitude la personnalité du Logos philonien. Il nous faut sans chercher l'harmonie, énumérer les qualités du Logos selon Philon : le Logos est l'intermédiaire entre l'infini et le fini, c'est par lui que Dieu entre en relation avec la créature. Le Logos existe avant tout comme image de Dieu, il n'est pas comme Dieu sans principe, ni produit comme les créatures. Il est le fils aîné de Dieu et s'identifie avec l'Ange du Seigneur des Ecritures. 
Le Logos est le modèle archétype de la création, il pénètre tout, maintient en les distinguant les parties du monde dans son unité. Il illumine l'âme et l'esprit nous de l'homme. Le Logos s'étend, se répand, atteint tout, en restant plein tout entier dans tous les êtres et en unissant tout le reste dans l'unité d'un même tissu. Le grand prêtre idéal est le Logos qui est revêtu du monde, comme le grand prêtre juif l'est de ses vêtements sacerdotaux.

 

L’Exposition de la Loi

Elle commence par le traité expliquant le récit de la création de Genèse 1-3. Philon emprunte à la philosophie grecque et précisément stoïcienne l’idée qu’il y a une Loi de la Nature pour l’univers entier qui est en harmonie avec les lois particulières auxquelles les êtres humains doivent obéir. Cette harmonie est parfaite dans le cas de la loi mosaïque. Aussi est-il approprié que la législation de Moïse commence par le récit de la Création. Puis Philon explique de manière détaillée les Dix commandements.

Philon met une grande ardeur à montrer combien les lois de Moïse sont raisonnables et profondes. Le commandement célèbre de ne pas faire bouillir un agneau dans le lait de sa mère est un exemple magnifique de l’humanité foncière de la loi.

 

Le récit des vies des patriarches Abraham et Joseph (ceux concernant Isaac et Jacob sont perdus) nous les présente comme des modèles à imiter. Ce sont des hommes sages qui suivent la  loi de la nature et mènent des vies exemplaires. Philon ne nie pas que les Patriarches aient été les ancêtres réels du peuple juif et que les commandements de la Loi doivent être suivis à la lettre. Mais il essaie aussi de tirer une signification plus profonde des vies des Patriarches et des prescriptions de la Loi. Il fait couramment usage de concepts de la pensée grecque, comme les notions de vertu et de nature.

 

Exemple : l’émigration d’Abraham depuis la Chaldée. Après avoir décrit le voyage d’Abraham, Philon poursuit : «  Telles qu’elles sont décrites d’après la lettre de l’Ecriture, les migrations sont celles d’un homme sage, mais selon les lois de l’allégorie, ce sont celles d’une âme amoureuse de la vertu en quête du vrai Dieu.

 

Définition du « véritable Israël » : ce sont les hommes qui, en suivant de tout leur cœur les enseignements de Moïse, sont sur la route de la sagesse et de la vertu. Que les Juifs deviennent dignes du beau nom d’Israël et ils entraîneront à leur suite l’humanité entière. L’influence stoïcienne se mêle aux visions prophétiques dans la conception du sage-roi qui règnerait sur un univers pacifié dans la sagesse et dans la vertu.

 

Le Commentaire allégorique de la loi

Cette seconde grande série des œuvres de Philon est entièrement consacrée à cette sorte d’exégèse. C’est un vaste labyrinthe allégorique où l’influence des concepts empruntés à la philosophie grecque est très forte.

 

Exemple : l’ordre de Dieu à Abraham de quitter sa terre (Genèse 12,1), sa famille et la maison de son père pour la terre que le Seigneur lui révèlera. En termes allégoriques, argumente Philon, le sens est que l’âme devrait se rendre étrangère à son corps, à sa faculté de perception sensible et au langage de sa pensée, et se retirer dans la sagesse qui est la résidence la meilleure pour les âmes qui aiment la vertu.

 

Philon ne méprise pas pour autant le sens littéral des textes. En effet, bien des Juifs instruits du sens spirituel tendaient à négliger la pratique des préceptes.

 

« S’il est vrai qu’une fête symbolise la joie spirituelle et l’action de grâces qui monte vers Dieu, ne désertons pas pour autant les assemblées qui jalonnent les saisons. S’il est vrai que la circoncision exprime la séparation d’avec le plaisir et d’avec toutes les passions, n’allons pas pour autant supprimer la loi pratique de la circoncision. Car nous négligerions aussi le service du Temple et mille autres observances, à force de nous intéresser aux seules lumières du sens profond. Non, il faut admettre que ces deux aspects de la Loi correspondent l’un au corps, l’autre à l’âme, et donc, comme il faut songer au corps parce qu’il est la maison de l’âme, il faut pareillement se soucier des lois telles qu’elles sont énoncées. En les observant, on verra s’éclairer davantage les réalités dont elles sont le symbole. » De la migration d’Abraham 92-93

 

Il faut donc passer par l’accomplissement matériel, corporel, du précepte pour en atteindre le sens caché, sous la lettre de l’Ecriture. Le Temple visible est la figuration du Temple de Dieu qu’est le monde entier ; « la robe du grand prêtre est une imitation de l’univers et ses différents éléments correspondent chacun à une partie de l’univers. » Vie de Moïse, II, 117

 

Les Questions et Réponses sur la Genèse et l’Exode

 

La troisième série de commentaires bibliques écrits par Philon sur Genèse et Exode diffère des deux séries précédentes. Elle consiste en une longue succession de questions posées à partir du texte du Pentateuque. Philon donne une réponse double, une lecture littérale d’abord, suivie d’une interprétation allégorique. L’interprétation littérale de l’Ecriture sainte est insuffisante. Les personnages bibliques les mots eux-mêmes possèdent un sens profond qu’il convient d’intérioriser.

 

En résumé, si nous regardons l’exégèse de Philon du Pentateuque dans son ensemble, on ne peut qu’être frappés par l’extrême diversité des interprétations proposées. Les interprétations allégoriques ne s’accordent pas toutes entre elles.

 

Philon aurait fait une compilation des traditions exégétiques développées dans la communauté juive d’Alexandrie. Souvent il souhaite préserver des traditions anciennes. Sa marque personnelle est dans le recours à la philosophie grecque pour expliquer l’Ecriture et, plus précisément, à la philosophie platonicienne, supériorité du monde incorporel par rapport au monde physique.

 

Exégèse psychologique ou morale :

Allégorie signifie littéralement « façon de dire autrement ». Selon Philon, les récits et les lois du Pentateuque peuvent aussi être lus comme décrivant l’histoire de l’âme à la recherche de Dieu et de la vie bonne. Les divers personnages du Pentateuque représentent différents aspects et états de l’âme dans sa lutte contre les tentations des passions et les distractions produites par le corps.

 

Le personnage figure une partie de l’âme, une passion, une vertu.

Par exemple, Agar, la servante de Sara, symbolise les arts libéraux dont la pratique mène à la sagesse, la maîtresse Sara. Les patriarches Noé, Abraham, Isaac, Jacob représentent chacun une vertu. Abraham symbolise la foi. Jacob a lutté avec l’Ange, il est le lutteur, l’ascète. Isaac, dont le nom hébreu signifie rire symbolise la joie, la promesse, celui que seul Dieu peut faire engendrer à Sara.

 

Théologie mystique

 

La visée principale des interprétations allégoriques de Philon est psychologique ou éthique. Mais aussi spirituelle, car elle est toujours dirigée vers la connaissance de Dieu et la jouissance de la présence divine. L’itinéraire spirituel de l’âme est décrit selon un schéma qui connaîtra une immense fortune dans la tradition chrétienne, celui de l’Exode. L’Egypte représente le corps ou les sens dont l’âme doit se libérer. Lors de la traversée de la mer Rouge, les passions sont englouties ; le long passage dans le désert est une purification sous la conduite de Moïse.

 

Cette montée de l’âme vers l’Etant s’exprime à travers d’autres symboles : l’arche d’alliance, les deux Chérubins, les anges, intermédiaires entre le Logos et les hommes.

 

III - QUELQUES ENSEIGNEMENTS DE PHILON

 

. La recherche de Dieu est le principe de toute joie

"Nous qui sommes les familiers et les disciples du prophète Moïse, nous ne renoncerons pas à la recherche de l'Etre, jugeant que la connaissance de cet Etre est le terme extrême du bonheur, qu'elle est une vie immortelle. C'est pourquoi la Torah elle-même dit que ceux qui s'attachent à Dieu ont tous la vie".

. Dieu se manifeste dans l'Ecriture

"Ainsi l'homme pieux et sage est sûr de pouvoir compter sur une illumination divine, s'il cherche à comprendre comme il faut les Saintes Ecritures".

. La création est l'oeuvre de Dieu, elle est la marque de sa bonté

" Le Créateur est absolument séparé du monde, il ne peut être contenu ni dans l'univers entier, ni dans aucune de ses parties. Il est à lui-même son propre lieu, il est rempli par lui-même et se suffit à lui-même; les autres choses sont pauvres, solitaires et vides, c'est Dieu qui les remplit et les contient, et il n'est lui, contenu par rien d'autre, parce qu'il est lui-même un et le tout. Le ciel tout entier et le monde sont une offrande à Dieu et c'est lui qui a créé cette offrande; c'est parce qu'il est créateur que Dieu reçoit des actions de grâces (eucharisties), puisqu'il aime à donner".

. Si la recherche de Dieu est le principe de la sagesse, la prétention de connaître sa nature est folie

"Affirmer connaître la nature et les qualités de Dieu est une sottise extrême, Dieu est sans qualité! c'est à dire qu'il ne peut être enfermé dans quelques catégories logiques où nous classons les êtres; il est meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi, tout ce que peut faire la raison humaine est de déclarer que Dieu est le sommet, le terme et le comble du bonheur répandant sur toutes choses le bien dont il est la source".

. 
Le Dieu parfaitement transcendant se fait connaître et converse avec le mystique par le Logos :

" Dieu a fait le monde, il l'a composé des quatre éléments, l'instrument est le Logos par qui le monde a été construit. Le Logos est celui par qui nous connaissons Dieu et qui intercède pour nous. De même que ceux qui ne peuvent fixer le soleil lui-même voient sa lumière, de même on perçoit l'Icône de Dieu, son Ange, son Logos, comme Dieu lui-même".

 

. Toutes choses sont récapitulées dans le Logos :

"Le Logos éternel de Dieu éternel est le soutien très ferme et très solide de l'univers. C'est lui qui, tendu du centre aux extrémités et des extrémités au centre, dirige la course infaillible de la nature, en reliant fortement entre elles toutes les parties: car le Père qui l'a engendré en a fait le lien infrangible de l'univers. Le Logos s'étend, se répand, atteint tout, en restant plein tout entier dans tous les êtres et en unissant tout le reste dans l'unité d'un même tissu".

. Le mal est une énigme, dont nous ne pouvons apporter la solution mais nous avons des éléments de réponse :

"L'homme a reçu le libre arbitre. Adam, en raison de la désobéissance a perdu son unité d'être, il échappe à la puissance d'unification du Logos. La faute est un désordre par le fait de se détourner de la lumière, par amour de soi-même (Philautia). La philautia est le plus grand des maux, opposé à la piété envers Dieu (théosébia)". Le pécheur doit se laisser saisir par Dieu par le moyen de la métanoïa: " L'homme implore le secours de Dieu en se tournant vers lui et Dieu répond en s'inclinant vers l'homme".

. L'âme tournée vers Dieu reçoit le don ineffable :

"L'homme qui est devenu homme de Dieu, reçoit l'héritage parfait que Dieu lui avait promis, l'adoption divine."

 

IV - LA COMMUNAUTE DES THERAPEUTES D'ALEXANDRIE


Philon parle à plusieurs reprises de quatre catégories de Juifs: 
ceux qui ne veulent pas aller plus loin que la lettre des Ecritures, 
les Allégoristes, 
les Thérapeutes et les Esséniens.

 

Nous ne connaissions les Esséniens que par les textes de Philon et de Josèphe jusqu'à la découverte des écrits de Qûmram en 1947. Bien que les textes découverts dans les grottes de la mer morte ne portent jamais l'inscription "essénien", la communauté scientifique s'accorde pour leur attribuer les manuscrits des Ecritures, des règlements, des apocalypses, des hymnes et chants liturgiques cachés dans les grottes de Qûmran.

 

Les Thérapeutes, en revanche, ne sont connus que par les seules mentions de Philon dans l'ensemble de son œuvre ; son traité "de la vie contemplative" est tout entier consacré à leur idéal moral et ascétique. Beaucoup d'historiens font de ce mouvement juif un précurseur du monachisme chrétien, certains même, troublés par de nombreuses similitudes entre les solitaires thérapeutes et les premiers moines, soupçonnent une interpolation des écrits philoniens par une main chrétienne. D'autres, devant une peinture si utopique de la vie contemplative se demandent s'il ne s'agit pas d'une fiction littéraire de l'idéal philosophique de Philon. Renan qui tient pourtant à l'authenticité de l'ouvrage et à la réalité des thérapeutes écrit : « Ils sont trop parfaits, tous des Philon, nobles, polis, pleins d'antipathie pour les pédants grossiers, parfaits de manière". Il est certain que Philon allant droit à son objectif a idéalisé les solitaires mais trop d'indices révèlent qu'il les a fréquentés. Ce qui nous fait pencher pour la réalité de la communauté des thérapeutes est l'ambition de Philon de vouloir montrer aux Grecs la supériorité de la vie des philosophes juifs, il est donc nécessaire que ses dires puissent être vérifiés par une visite.

 

Les adeptes de la vie contemplative sont de vrais philosophes. Ils sont thérapeutes non comme les médecins des villes qui ne soignent que les corps, mais parce qu' ils soignent les âmes des maladies aussi difficiles à guérir que les plaisirs, les désirs, les chagrins, les sottises et injustices, la multitude des passions. Ils sont aussi thérapeutes car leur éducation est conforme à la nature et aux saintes Lois, ils se réunissent pour rendre le vrai culte à Dieu. Les thérapeutes sont les serviteurs de Dieu qui soignent et guérissent les passions, les leurs d'abord et aussi celles des autres, lorsqu'ils viennent chercher secours auprès d'eux. Car, ils ne sont pas retirés dans la profondeur des déserts mais on peut en trouver partout et aussi près de la grande ville d'Alexandrie sur les collines proches du lac Maréotis, plantées de jardins et de vignobles, là où l'air est doux et tempéré. Ils ont abandonné leurs biens pour s'installer dans des petites constructions légères pas trop rapprochées les unes des autres afin de ne pas souffrir de la promiscuité, pas trop éloignées pour pouvoir se porter assistance. Chaque bâtiment contient deux pièces, l'une pour manger et dormir, l'autre que Philon appelle sanctuaire et monastère(en raison du glissement philologique du mot monastère, nous dirions aujourd'hui ermitage) pièce sacrée destinée à l'isolation pour accomplir les mystères de la vie religieuse c'est à dire la méditation des Ecritures et la prière. C'est toute leur vocation puisque la race des thérapeutes, dont l'effort constant est d'apprendre à voir clair, s'attache à la contemplation de l'Etre dans un transport d'amour céleste, ils ambitionnent d'être en proie à la possession divine dans une sobre ivresse mystique.

 

La communauté est mixte, composée d'hommes et de femmes. La nourriture est extrêmement frugale composée de pain, de sel, de quelques herbes, la boisson se limite à de l'eau pure de source. C'est du moins ce qu'a remarqué Philon pour les repas en commun, les jours de réunion de l'ensemble de la communauté. Comme vêtement les thérapeutes portent une tunique de lin en été, une étoffe épaisse en hiver.

 

Le temps qui s'écoule du matin au soir est entièrement consacré à la lecture des Saintes Ecritures, à leur méditation en utilisant la méthode allégorique et les commentaires des auteurs anciens. Ils composent aussi des chants et des hymnes à la louange de Dieu. La journée est encadrée par deux grandes prières, au lever du soleil, en direction de l'orient, les mains levées aux cieux, ils demandent une heureuse journée, leur esprit illuminé par la lumière céleste. Au coucher du soleil, ils prient pour que leur âme dans la nuit, suive les voies de la vérité. La liturgie hebdomadaire se déroule en quatre temps : le commentaire des Ecritures par un ancien, chants des hymnes, agape frugale et danses mystiques formées par deux chœurs, celui des hommes et celui des femmes. Tous les cinquante jours, les thérapeutes célèbrent sur le même schéma une vigile sainte dont les danses et les actions de grâce (eucharisties) se prolongent pendant toute la nuit.

 

Philon termine son témoignage en disant qu'il en a fini au sujet des thérapeutes qui ont embrassé la contemplation de la nature et ce qu'elle contient, qui sont citoyens du ciel et de l'univers, véritablement unis au Père et créateur de toutes choses, qui leur a procuré le don le plus précieux pour un homme bon : l'amitié de Dieu.

 

Conclusion

 

Les écrits de Philon ont survécu grâce à l’intervention décisive de la tradition chrétienne. De nombreux interprètes juifs de la tradition rabbinique ont négligé le travail qu’il avait accompli. Mais les Pères de l’Eglise, qui adoptèrent eux aussi la Septante comme leur Bible, ont incorporé ses idées et notamment son goût pour l’exégèse allégorique.

 

Gershom Sholem, dans son étude historique du mouvement cabalistique, évoque l’influence majeure des écrits de Philon. C’est l’histoire d’une âme qui se rapproche ou s’éloigne de Dieu. C’est ce que les néo-platoniciens et Plotin développeront également plus tard.