Jeudis Philo

Platon (427 - 347 avant J.-C.)

Conférence par Brigitte Boudon

 

 

 

Sur le vide que laisse tant la pensée de Socrate que sa mort, Platon érige le premier vrai système philosophique qu'il nous lègue par le biais d'une œuvre écrite considérable.

Platon naît à Athènes vers 427 avant notre ère, appartenant à une famille noble et d'ascendance illustre. A l'âge de 20 ans, il rencontre Socrate alors âgé de soixante-trois ans. La mort de Socrate lui apparaît comme une scandaleuse injustice, un acte inique contre la répétition duquel tout philosophe doit travailler. Craignant une persécution qui, après Socrate, frapperait les philosophes, il quitte Athènes pour Mégare, d'où il part ensuite pour un séjour en Afrique (Egypte et Cyrénaïque). En 388, il se rend en Sicile, à la cour du tyran Denys l'Ancien, où il se lie d'amitié avec Dion. Denys l'Ancien le renvoie à Athènes par un bateau qui fait escale à Egine où Platon est vendu comme esclave. Heureusement reconnu et racheté par une personne rencontrée à Cyrène, Platon rentre à Athènes en 387 et y fonde l'Académie, Ecole de philosophie, dans une propriété voisine du jardin du héros Academos.

 

Toute la vie de Platon s'y déroule désormais dans la méditation, la formation des jeunes gens et la composition de ses dialogues, trois domaines inséparables de son activité. Après deux autres voyages en Sicile, il meurt à Athènes en 347 vers l'âge de 80 ans.

 

Utilisant essentiellement la méthode socratique du dialogue, Platon nous lègue une œuvre considérable, mais non datée, ce qui constitue un problème pour la lecture et l'interprétation des textes platoniciens. Les historiens ont essayé de remettre les textes dans un ordre logique mais la logique des historiens est-elle celle de Platon ?

 

 

1 - La position de Platon par rapport aux Sophistes

 

La mort de Socrate marque profondément le jeune Platon. C’est un scandale et un crime commis par la Cité : comment le mal a-t-il pu l'emporter sur le bien, le mensonge sur la vérité au point qu'une telle injustice soit commise ? Comment les discours faux ont-ils été plus persuasifs que les vrais ? Voilà la question que se pose Platon et qui le conduit à faire de l'éducation des hommes et de l'organisation de la cité le problème central de sa philosophie. La philosophie doit nous permettre de connaître la Justice et le Bien. C’est pourquoi Socrate est omniprésent dans son œuvre, mais c'est un Socrate toujours plus profondément repensé au fil de ses œuvres.

 

Les contradicteurs de Socrate sont les Sophistes auxquels Socrate, puis Platon s’affronte. Les Sophistes (Protagoras, Hippias, Critias, Prodicos…) font leur l'idée maîtresse de Protagoras : "l’homme est la mesure de toute chose. "

 

Une telle position condamne l’homme à un mobilisme universel car aucune sensation n'est stable. L’essence des choses varie avec chaque individu et donc parler de Vrai en soi, de Bien en soi n’a pas de sens puisque tout est relatif à l'homme, c'est-à-dire à chaque individu. "Telles les choses me paraissent, telles elles me sont, telles elles te paraissent, telles elles te sont ". (Cratyle, 386, a).

 

Si l'homme est la mesure de toutes choses, les notions de Vérité, de Justice, de Bien n'ont plus de sens et la condamnation de Socrate est alors possible.

 

Platon va donc critiquer la position de Protagoras. "Il est clair que les choses ont par elles-mêmes un certain être permanent qui n'est ni relatif à nous ni dépendant de nous. Elles ne se laissent pas entraîner çà et là au gré de notre imagination, mais elles existent par elles-mêmes, selon leur être propre et conformément à leur nature. "

 

"Une chose n'est pas belle par elle-même, mais parce qu'elle participe du Beau en soi." (Phédon, 100, cd) et "la beauté qui réside en tel ou tel corps est sœur de la beauté qui réside en un autre et ce serait le comble de la folie de ne pas tenir pour une et identique la beauté qui réside dans tous les corps. " (Banquet, 210, ab)

 

Alors, comment dégager cet être permanent, cette essence des choses ? Où trouver l'unité permettant de mesurer les choses ? Platon ne trouvera pas la réponse immédiatement. Il cherche tout d'abord du côté des philosophes présocratiques avant d’élaborer sa théorie des Idées.

 

2 - La théorie des Idées, pièce maîtresse de sa doctrine

L'unité permettant de mesurer toutes choses serait-elle dans la structure même des choses ?

 

Le Bien ne peut être une mesure qui varie avec les individus, c'est ce qui met de l'unité entre les êtres et qui substitue à une multiplicité engendrant la discorde, une unité qui permette l'amour. Platon aurait affirmé, "Le Bien, c'est l'Un". Ce n'est qu'après l'ouverture de l'Académie que Platon s’approche peu à peu de sa réponse et que se dessine progressivement dans la pensée du maître la pièce maîtresse de sa doctrine qui est la théorie des Idées.

 

Dans ses premiers dialogues écrits avant l'ouverture de l'Académie, Euthyphron ou de la piété, Charmide ou de la sagesse, Protagoras ou les sophistes, Hippias mineur ou de la beauté, on ne rencontre pas encore la théorie des Idées et la pensée de Platon est encore proche de celle de Socrate. Dans ces dialogues dont Socrate est l'acteur principal, il cherche à définir des notions mais ne parvient pratiquement jamais à une conclusion. C'est qu'il ne s'agit pas encore tant de savoir ce que sont la Justice, la Sagesse ou la Bonne éducation que de savoir d'abord ce qu'elles ne sont pas et d'éliminer ainsi leurs caricatures d'autant plus dangereuses qu'elles sont répandues.

 

Socrate s'efforce de montrer que si l'on en reste à une constatation de la multiplicité des choses et de la diversité des individus, les hommes sont condamnés à s'ignorer, à se haïr. Ce qui importe, c'est de découvrir, sous le multiple, une unité à partir de laquelle cette multiplicité trouve sa raison d'être, une réalité non perçue faite d'idées, d'essences plus réelles que ce que l'on tient généralement pour réel.

 

Puis, émerge à un moment donné, chez Platon, l'idée de la possible explication du monde par les mathématiques, idée qu’avait déjà transmise Pythagore.

 

La théorie des Idées apparaît pour la première fois dans le dialogue intitulé Le Cratyle (Cratyle fut un disciple d'Héraclite et le premier maître de Platon), dialogue qui commence par une critique de la position de Protagoras.

 

Les mathématiques peuvent nous aider à découvrir l’essence des choses. Dans Le Phédon, Socrate remarque qu'il est vrai de dire que Simmias est plus petit que Phédon et plus grand que Socrate. Simmias est donc à la fois plus petit et plus grand. L'apparence ne nous donne que du contradictoire, seule une relation intelligible peut expliquer les apparentes contradictions. De cette relativité, l'arithmétique nous donne une explication compréhensible. Les mathématiques nous obligent à nous servir de notre pure intelligence sans faire appel aux témoignages sensibles, pour "atteindre la vérité en soi". Ceci est vrai aussi pour la géométrie et l'astronomie. Platon avait placé au fronton de son Ecole "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre". Mais, les mathématiques ne sont pour lui qu'un prélude à la dialectique. Ainsi donc, les mathématiques sont une science de la mesure qui nous a mis sur la voie de l'intelligible. Mais sont-elles la seule science de LA mesure ?

 

Dans le Protagoras, Platon remarquait que s'il fallait choisir, pour notre salut, entre le pair et l'impair, nous aurions besoin d'une autre science de la mesure qui nous permit de mesurer le pair et l'impair en fonction de notre salut.

 

Ce serait une science de la juste mesure. C'est dans Le Politique que Platon distingue deux sens de la mesure, les mathématiques et la dialectique. Les mathématiques s'acheminent toujours vers une conclusion ; elles ne remontent pas au principe. La dialectique, au contraire, rejetant toutes les hypothèses, s’élève seule jusqu'au principe même. "Le dialecticien est celui qui atteint à la connaissance de l'essence de chaque chose mais est capable d’une vue d'ensemble. "(La République VII, 534)

 

3 - Platon et la dialectique

 

Seule la dialectique permet donc le dépassement des données premières.

La dialectique ascendante s'élève d'Idées en Idées jusqu'à l'anhypothétique, jusqu'à l'Idée de toutes les Idées. La dialectique descendante développe les différentes conséquences de ce principe anhypothétique. Il n'y a donc pas que les nombres qui donnent une essence stable. Lorsque Hippias dit que "Le beau, c'est une belle fille", il donne un exemple de belle chose mais sans définir la beauté car on parle aussi d'une belle marmite. "Si une chose est belle, c'est parce qu'il existe quelque chose qui donne leur beauté aux belles choses. C'est la présence du Beau en soi et la beauté qui réside en tel ou tel corps est sœur de la beauté qui réside en un autre... ce serait comble de la folie de ne pas tenir pour une et identique la beauté qui réside dans tous les corps". ( Le Banquet, 210, ab)

 

La dialectique est un effort pour saisir en quoi ce qui est séparé doit être uni, non pas selon la mesure de l'homme, mais selon la mesure du créateur. La dialectique est une vertu irremplaçable car elle est un effort pour participer à ce qui vient d'en haut et quand elle s'exerce dans le dialogue, elle peut faire retrouver à un interlocuteur la lumière que l'âme a jadis contemplée face à face mais dont elle ne possède plus qu'une lueur depuis qu'elle est tombée dans un corps. La vertu du dialogue est irremplaçable car elle met en présence deux êtres (dialogue vient de dia-logos, deux intelligences) qui cherchent à communiquer. L'écriture apparaît à Socrate, non comme quelque chose qui rapproche les hommes, mais comme ce qui les éloigne par sa prétention à se substituer au logos. Car le logos est à la fois ce qui nous rattache avec ce qui est en haut et ce qui nous enchaîne en bas avec le commun des hommes. Il est comme l'Amour, une sorte d'intermédiaire entre les hommes et les dieux.

 

Le modèle du démiurge est le Vivant en soi, le monde des Idées qui reste éternel et ne connaît aucun devenir. La copie, elle, est ce qui devient toujours, qui existe mais qui n’est jamais pleinement.

 

 

4 - L'allégorie de la Caverne

 

Le VIIème livre de La République débute par un des textes les plus célèbres de Platon : l'allégorie de la Caverne. Socrate demande à Glaucon d'imaginer des hommes enchaînés dans une caverne et tournant le dos à l'entrée ouverte à la lumière. Derrière, brille au loin un feu allumé sur une hauteur ; entre ce feu et les prisonniers, se trouve une route élevée et tout le long de cette route court un petit mur. Imaginons maintenant que des hommes marchent le long de cette route, portant des objets de toutes formes ainsi que des figures d’hommes et d'animaux qui dépassent la hauteur du mur. Les uns parlent, les autres se taisent. Les prisonniers de la caverne ne pouvant voir que les ombres qui se profilent sur le fond de leur prison, ils les prennent pour des réalités et leur attribuent les paroles qu'ils croient entendre prononcer.

 

Ces prisonniers sont notre image ; la prison est notre monde sensible ; les véritables réalités constituent le monde intelligible et aux limites de ce monde intelligible, se trouve l'idée de Bien qu'on n'aperçoit qu'avec peine mais qui est à l'origine de toute lumière.

 

Les Idées sont le modèle, la structure, la formule du monde sensible. Elles seules représentent la réalité véritable, absolue, éternelle, dont les objets visibles ne sont que des reflets.

 

La théorie des Idées est l'un des aspects les plus puissants du platonisme ; une dynamique ascensionnelle arrache l'esprit à la simple vision des reflets, pour l'amener jusqu'au domaine radieux du Beau, au terme d'une inéluctable progression guidée par l'Amour.


Ses propres expériences esthétiques lui montrent qu'on peut s'élever de la contemplation d'un beau corps à celle des beaux corps, « puis à celle des âmes pour atteindre enfin la pure essence du Beau en soi, qui éclate dans l'âme comme la vision de l'ultime mystère pour l'initié au terme de cette prodigieuse ascension qui est à proprement parler la dialectique de l'amour ».

 

Mais la question consiste maintenant à savoir comment passer du monde sensible auquel nous sommes attachés au monde intelligible, au monde supérieur des Idées ?

 

Pour passer du monde sensible au monde intelligible, notre âme doit opérer un mouvement de conversion et de remontée vers son principe. La chose est difficile car nos yeux se sont habitués à la pénombre de notre prison et le passage de l'obscurité à la lumière nous aveugle ; c'est pourquoi si nous parvenions à libérer ces prisonniers, la plupart d'entre eux chercheraient à revenir au fond de leur prison et maudiraient leurs libérateurs.

 

Le message de cette allégorie de la Caverne se retrouve à la fin du livre VI de La République sous l’autre image fondamentale, celle de la Ligne.

 

Le contresens le plus courant fait de cette allégorie est celui qui consiste à croire que Platon est dualiste en distinguant d'une part le monde des Idées et de l'autre, séparé du premier, le monde sensible. C'est ainsi qu'Aristote a souvent reproché à Platon d'avoir séparé les Idées. Il dira alors que la réalité intelligible vient inutilement doubler la réalité sensible et que l'on se trouve en présence de deux réalités sans que l'on puisse comprendre comment s'opère le passage de l'une à l'autre.

 

Il importe de voir que ces deux mondes sont à la fois séparés et unis. C’est la fameuse notion de la participation.

 

Bien que la chronologie des dialogues platoniciens soit contestée, il semble que dans sa maturité, Platon se soit heurté à certaines objections : Antisthène, fondateur de l'Ecole cynique, notamment s'en prend aux idées elles-mêmes et prétend "voir des chevaux mais non la chevalinité". Mais pour l'essentiel, la théorie des Idées résiste à toutes les épreuves bien que la pensée du maître de l'Académie s'infléchisse cependant sur certains points.

 

5 – La théorie de l’âme prisonnière

 

L'âme peut refléter et concevoir les Idées. Mais le corps est pour elle un obstacle permanent. Toute la vie morale consiste donc à maîtriser ce qui est périssable et corporel pour affaiblir la puissance de l’obstacle.

 

"Le moyen d'être le plus près possible de la connaissance, c'est d'avoir le moins possible de commerce avec le corps et de nous en purifier".  (Phèdre, 67, a).

 

Cette purification vise à affranchir l'âme de la duperie des sens, de l'impureté des appétits et des passions, pour qu'elle débouche dans sa patrie divine, le royaume de l'être. Comme le Bien demeure au-delà de ce que l'homme peut atteindre, c'est au mythe qu'est confié la tâche de nous donner quelques moyens d'accès vers cet inaccessible.

 

6 - Platon et la fascination du politique

 

Platon vit une période très noire de l'histoire d'Athènes. Après la mort de Socrate qui le blesse profondément, il quitte Athènes et voyage. La mort de son maître et aussi les excès de certains membres de sa famille lors de la tyrannie des Trente, le détournent de la vie politique à laquelle il aurait normalement été appelé. C'est un déchirement pour lui et l'on a voulu voir dans ce refoulement l'origine de la hantise qui le poursuivra toute son existence, non seulement dans ses recherches sur une cité idéale mais aussi dans ces malheureuses expériences de Sicile.

 

Les voyages de Platon en Sicile, la longueur de La République, du Politique et des Lois, témoignent de l'importance accordée par Platon aux problèmes d'éthique et de politique.

 

Dans La République, il décrit le processus de corruption des formes de gouvernement (timocratie, oligarchie, démocratie, tyrannie) pour imaginer une cité où l'on se préoccupe d'abord de constituer un personnel gouvernemental de gardiens de l'Etat. La société comporte trois classes distinctes : à celle des gardiens de l'Etat, il faut ajouter la classe des producteurs et celle des soldats qui protègent l'Etat. Dans cette dernière uniquement, tous les biens sont mis en commun car seule cette mise en commun peut provoquer le sentiment d'être tous frères, et ce sentiment est donc de nature à éviter les rivalités et les guerres.

 

Un système rigoureux d'éducation donne aux meilleurs la possibilité d'étudier la gymnastique (17 à 20 ans) puis la théorie des Nombres (20 à 30 ans) puis la théorie des Idées (30 à 35 ans) : l'homme ainsi formé peut s'occuper de fonctions actives de 35 à 50 ans, avant de retourner à ses études jusqu'à sa mort.

 

Pour bien comprendre La République, il faut se souvenir qu'il n'y a pas de liberté sans Justice et que La République répond à cette exigence de Platon d'un gouvernement qui garantisse la Justice.

 

Les Lois constituent la somme de la dernière pensée politique de Platon. Il imagine une cité qui devra se modeler sur l'âme du monde. L'éducation, à base strictement mathématique, est assurée par l'Etat.

 

Conclusion

 

Platon n'oublia jamais la mort de Socrate, symbole d'une cité injuste et corruptible, contre laquelle il s’agit de se prémunir tant par l'éducation des hommes que par celle de la cité.

 

L'œuvre de Platon frappe par son ampleur puisqu'elle embrasse tous les domaines, de l'ontologie et de l'eschatologie à la morale et à la politique. Malgré des contradictions et des repentirs, elle est une parce que toute soulevée par l'enthousiasme pour le monde Idéal, sur lequel il appartient aux individus et aux cités de se modeler. Fondée sur l'illumination, mystique et réaliste à la fois, elle est si vaste et si riche que les doctrines les plus divergentes ont pu y trouver leurs racines. Tel est le cas, dès l'Antiquité, de l'aristotélisme qui part du platonisme pour le réformer, de la Nouvelle Académie, du néo-platonisme, enfin, cette merveilleuse flambée tardive de l'hellénisme qui, de Platon, a surtout conservé l'élan mystique vers l'Un.

 

Fait plus frappant encore, les grandes religions du monde antique le confisquent à leur profit. Au premier siècle de notre ère, le juif Philon d'Alexandrie tente la synthèse de l'Académie et de l'Ancien Testament tandis que les Pères de l'Eglise cherchent en lui le premier degré d'une sagesse que parachève le message chrétien. Le plus renommé d'entre eux, Saint Augustin, ne serait pas lui-même s'il n'avait d'abord embrassé comme foi le néo-platonisme. Arabe, juif ou chrétien, le Moyen Age est nourri de Platon.

 

Si le message de Platon n'a cessé de féconder la pensée occidentale, c'est en partie parce qu'il a su lui donner la forme la plus merveilleusement vivante. Platon renonce aux traités en prose et aux poèmes qui avaient, jusqu'à lui, servi de moyens d'expression et invente le dialogue philosophique qui est un vrai dialogue, avec de vrais personnages : l'ineffable Socrate, de moins en moins Socrate, et de plus en plus Platon et les grands Sophistes, ses contradicteurs. Un monde complet où ne manque même pas, avec Diotime, la présence inspirante et illuminatrice de la femme, un monde où l'Athénien, le Spartiate, le Crétois coudoient l'étranger, où l’esclave chargé de résoudre le problème de la duplication du carré converse avec les hommes libres. Sans que la main du metteur en scène n’apparaisse, la vérité qui n'est jamais donnée toute faite, sort peu à peu de la discussion à moins que, dans les moments les plus émouvants, Platon ne recoure au mythe, seul capable de permettre à l'âme empêtrée dans le corps un coup d'œil audacieux sur les réalités transcendantes. Si le maître de l'Académie n'a cessé de subjuguer ainsi, bien après la fin de sa longue vie, c'est qu'il a mis dans son œuvre la délicatesse de sa conscience, l'angoisse de ses problèmes, la force de ses aspirations, le plus riche de tous les univers que l'Antiquité nous ait légués.

 

 

7 - Les principaux mythes platoniciens

Chez Platon, la dialectique n’exclut pas le mythe. Certains interprètes de Platon ont voulu rejeter le mythe de la philosophie de Platon comme étranger à l'essence de son système. Ce serait le fameux passage irréversible de la philosophie grecque du muthos au logos, du mythe à la raison. Mais la philosophie de Platon est plus complexe et subtile. Elle est un tout à l'intérieur duquel on ne peut pas choisir.  Platon a recours au mythe car il est la seule façon de suggérer l'inexprimable et prolonge le raisonnement par un appel à l’imaginaire. Le mythe est pour l'homme, dans l'esprit platonicien, la façon de rendre l'invisible intelligible et sinon visible, du moins perceptible. Grâce au mythe, l'indicible se raconte. Grâce à lui, la distance qui nous sépare de ce lieu où réside le Bien se trouve en partie supprimée.

 

Le mythe de l'Atlantide (Timée, 20, d et Critias, 108, d)

 

Est-ce un véritable mythe ou la narration d’un épisode historique ? la réponse est ardue. Le thème de l'Atlantide n'a pas chez Platon un sens spécifiquement géographique. C'est un pays originel qui a été perdu et dont il ne reste plus que le "squelette d'un corps décharné par la maladie " (Critias, 111, b). Les hommes ont perdu le souvenir de leur ancienne patrie. C'est pourquoi, chez Platon comme chez Socrate, apprendre, c'est se souvenir. Tout savoir est une réminiscence.

 

Le mythe de création de l’univers (Timée)

 

Le Timée esquisse une très vaste cosmologie. Le monde a été fait d’après un "modèle" par le démiurge. L'acte créateur du divin artisan (ou démiurge) part de deux réalités, la matière agitée et chaotique et le monde harmonieusement ordonné des Idées, et il cherche à modeler la première sur le second.

 

Si bien que notre monde-ci est l'image et la copie d'un monde éternel. Le monde éternel est un être vivant qui possède une âme. L’âme du monde a été faite par le démiurge en mélangeant la substance indivisible et la substance divisible, il a ainsi obtenu une troisième substance contenant du Même et de l'Autre puis il a mélangé ces trois substances et les a combinées toutes trois en une substance unique.  "L'âme est donc formée de la nature du Même et de la nature de l'Autre et de la troisième substance. Et composée du mélange de ces trois réalités, elle se meut d'elle-même en cercle en tournant sur elle-même. Et selon qu'elle entre en contact avec un objet qui possède une substance divisible ou avec un objet dont la substance est indivisible, elle proclame en se mouvant par tout son être propre, à quelle substance il est identique et de laquelle il diffère. "(Le Timée -3 7ab)

 

Puis le démiurge refit un mélange dans le cratère où il avait fondu l'âme du Tout et le partagea en un nombre d'âmes égal à celui des astres et leur enseigna la nature du Tout. Ensuite ces âmes furent jetées dans les instruments du temps et jointes à un corps. Mais les âmes sont troublées par les mouvements de la terre, de l'eau, de l'air et du feu si bien qu'au lieu d'avoir des connaissances, elles n'ont que des sensations. Quand les révolutions de l'âme l'emportent sur l'afflux des substances qui composent le corps, les âmes "donnent à l'Autre et au Même leurs noms exacts, et elles font en sorte que celui qui les possède acquiert le bon sens "(44, b). Telle est donc la tâche de la dialectique : discerner le Même et l'Autre.

 

 

Les mythes de l'âme

 

. L'origine de l'âme

Les âmes sont nées d'un partage de l'âme du Tout que le démiurge a mise dans le monde. L'âme est donc quelque chose de quasi divin qui existait avant même le moment où nous sommes devenus des hommes (Phédon, 95, c).

 

. Sur la question de la survie de l'âme, Platon a incontestablement varié au cours de son existence :

 

- Dans L'Apologie, ce n'est qu'une hypothèse.

 

- Dans Le Phédon, récit des derniers moments de Socrate, il est solennellement affirmé que la mort fait disparaître ce qui est mortel mais que l'âme demeure incorruptible du fait de sa participation aux Idées.

 

- Nous trouvons à la fin du Phédon (107 d et suivant) un mythe géographique sur la destinée des âmes. La conception même des méchants qui paieront leurs fautes et des bons qui seront récompensés implique la survivance de l'âme à la mort du corps. La Terre que nous habitons ne représente pas la totalité de la terre. Il existe trois terres concentriques l'une au-dessus de l'autre, une terre pure au-dessus de la nôtre et la terre inférieure, domaine de l'invisible là où plongent les fleuves qui disparaissent à nos yeux, domaine des expiations et demeure d'Hadès.

 

Les morts sont divisés en quatre catégories : les plus justes iront mener auprès des dieux une vie incorporelle. Ceux qui ont été justes ou injustes après avoir reçu le prix de leurs bonnes actions vont expier plus ou moins longtemps, avant d'être de nouveau lancés dans le cycle des générations. Ceux dont les crimes ont été commis sous l'action de la colère seront précipités dans le Tartare si leurs victimes ne leur pardonnent pas.

 

Citer le mythe d’Er le Pamphylien dans la République.

 

 

L’attelage ailé de l’âme

 

Dans l'admirable mythe de Phèdre, l'âme est comparée à un char ailé tiré par deux chevaux de nature foncièrement différente, celui des passions généreuses et celui des passions instinctives. Un cocher symbolisant la raison tente de faire avancer le char malgré le tiraillement provoqué par les deux chevaux.

 

Les chevaux des âmes divines sont robustes et obéissants ; quant à l'attelage ailé des âmes humaines, il est fait de deux chevaux, l'un qui est bon et obéissant, l'autre qui est rétif, c'est pourquoi conduire un tel attelage est chose difficile. Les autres âmes s'efforcent de suivre les âmes des dieux mais elles se bousculent et sont gênées par les chevaux qui désobéissent, si bien qu'elles sont vaincues par la fatigue et s'éloignent sans avoir eu accès à la réalité des Idées ; dès lors, c'est l'opinion seulement qui est leur nourriture (248, b). Alors les âmes s'alourdissent, perdent leurs ailes et tombent sur la terre dans le corps d'un homme.

 

Un autre passage nous donne des précisions concernant cet attelage. Le premier de ces chevaux est un cheval blanc aux yeux noirs, beau et fort ; il aime la prudence et la modération. Compagnon de l'opinion vraie, il n'a pas besoin d'être frappé pour être conduit, la parole encourageante lui suffit. L'autre cheval est noir ;  mal bâti, c'est un compagnon de la démesure et de la vanité ; pour le conduire, le cocher doit lui donner des coups de fouet.

 

L’âme de l'homme est tirée par ces deux chevaux, entre la mesure et la vérité, l'injustice et le désordre. L'âme humaine porte en elle la marque de la complexité de l'homme.

 

C'est ce qu'attestent les deux autres textes de Platon (Timée, 69, c et République 436, a) qui distinguent trois parties dans l'âme humaine, les deux premières parties étant mortelles, la troisième seule étant immortelle. La première partie de l'âme est la concupiscence et son siège est dans le bas-ventre ; le cœur en est la seconde partie ; l'esprit est la seule partie de l'âme qui soit immortelle. Il a son siège dans la tête.

 

Cette tripartition aura une portée sociologique dans La République où la cité de Platon est divisée en trois classes de citoyens correspondant aux trois parties de l'âme.

 

Ce mythe est aussi une illustration de la théorie de la connaissance : "Une intelligence d'homme doit aller d'une multiplicité de sensations vers une unité dont l'assemblage est acte de réflexion. Or cet acte consiste en un ressouvenir des objets que jadis notre âme a vus quand elle s'associait à la promenade de l'âme du Tout, lorsqu'elle regardait de haut tout ce à quoi dans notre présente existence nous attribuons la réalité, et qu'elle levait la tête vers ce qui est réellement réel" (249, c). Quand réincarnée dans un corps selon la conception pythagoricienne, l'âme reconnaît un rayon du monde idéal, elle se trouble et c'est le frisson du poète, du savant ou de l'amant.

 

La tâche du philosophe est de provoquer le mouvement de réminiscence qui nous permet de retrouver en nous ce don divin.

 

Le mythe de l'androgyne primitif (Le Banquet, 189, d)

 

Dans le Banquet, Aristophane doit faire un exposé sur l'Amour, sa naissance et sa nature. Jadis, dit Aristophane, les hommes étaient des êtres doubles, à la fois mâle et femelle, à deux têtes, quatre bras et quatre jambes ; ils étaient d'une force prodigieuse et d'un orgueil tel qu'ils voulurent s'attaquer aux dieux. Zeus résolut de les affaiblir en les coupant en deux. Le nombril reste la cicatrice de cette coupure. "Alors, dit Aristophane, chaque moitié soupirant après sa moitié, la rejoignait, s'empoignant à bras le corps, l'une à l'autre enlacées, convoitant de ne faire qu'un même être, elles finissaient par succomber à l'inanition et à l'inaction car elles ne voulaient rien faire l'une sans l'autre ". Zeus transporte alors les organes sexuels sur le devant du corps de chaque être, afin de permettre l'accouplement. Ainsi chacun d'entre nous est le symbole d'un autre être ; "c'est donc sûrement depuis ce temps lointain qu'au cœur des hommes est implanté l'amour des uns pour les autres, lui par qui est rassemblée notre nature première. »

Ainsi donc ce qui explique l'amour, c'est notre primitive nature androgyne. Le fait de convoiter l'unité, c'est ce que l'on nomme amour. La condition humaine implique une déchirure constitutive et originelle : l'Amour est ce par quoi l'homme tente de la faire cesser.

 

Le mythe de la naissance d'Eros ( Le Banquet 201,d)

 

C'est au tour de Socrate de faire un discours sur l'Amour. Socrate rapporte alors un entretien qu'il eut avec une prêtresse, Diotime de Mantinée, entretien au cours duquel celle-ci lui fit le récit de la naissance d'Eros. Eros est chargé de traduire et de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux. Il est un intermédiaire dans la mesure où il est ce par quoi l'homme tente de faire cesser la séparation originelle, il est ce qui tente de réunir l'homme à lui-même. Il est le lien qui unit le Tout à lui-même, car ce que l'amour aime ce n'est pas tel ou tel être beau mais la beauté en elle-même. Le désir de procréation est le symbole de notre désir d'immortalité.

 

Dès lors, se déploient toutes les idées de Platon sur l'Amour : c'est l'Amour qui nous permet de parvenir aux Idées mais le concept d'Amour chez Platon permet aussi d'éclairer le sens du Logos.

 

Intermédiaire entre le mortel et l'immortel, entre les hommes et les dieux, l'Amour est donc à mi-chemin du savoir et de l'ignorance. Puisque l'amour rattache le mortel à l'immortel tandis que le Logos nous lie aux dieux et nous enchaîne aux hommes, nous pourrions dire que la fonction unificatrice de l'Amour, qui nous fait participer à l'immortalité en nous faisant découvrir l'Idée-même de beauté, peut être rapprochée de ce logos qui tente de faire cesser les distances entre les interlocuteurs et cherche à provoquer cette réminiscence qui leur donnera le savoir.

 

Ce Logos était pour Socrate une vertu à ce point irremplaçable qu'il n'a rien écrit et que Platon lui fait faire dans Le Phèdre, le procès de l'écriture.