Jeudis Philo

Plotin (205 - 270), philosophe néo-platonicien

Conférence par Brigitte Boudon

 


On désigne sous le nom de néo-platonisme une école philosophique qui se réclame de Platon et dont le fondateur est Plotin (205 - 270 après J.C.).

 

 

1 - L'évolution philosophique à l'époque impériale

 

Depuis la mort de Socrate, les religions grecque et romaine ont perdu de leur vitalité et les regards se sont tournés ailleurs, notamment vers les religions à mystères et leurs promesses eschatologiques. L'essor des religions à mystères traduit un besoin de mysticisme face à la sécheresse de la religion traditionnelle.

 

La notion de salut est aussi présente dans les courants philosophiques de l'époque qui enseignent au monde comment trouver le bonheur sur terre : les Cyniques voient le bonheur dans le renoncement au monde civilisé et le retour à l'état de nature ; les Sceptiques dans la suspension de jugement qui mène l'homme vers la quiétude, les Epicuriens dans la limitation des besoins et le détachement par rapport aux craintes, les Stoïciens dans l'acceptation heureuse de l'accomplissement du destin. C'est donc bien vers un bonheur terrestre que se tourne la philosophie hellénistique, à l'inverse des cultes et religions à mystères (Mystères d'Eleusis, cultes d'lsis, Dionysos, Cybèle, Mithra...) qui proposent la perspective d'une immortalité bienheureuse.

 

Or, avec l'avènement de l'ère chrétienne, les données changent : la philosophie grecque se trouve confrontée à une autre conception du monde, I'idée de transcendance divine, issue du monde juif et dont le christianisme héritera.

 

Un climat nouveau de mysticisme : la notion d'un chemin spirituel

 

Toute la philosophie de l’époque impériale ne s'inscrit cependant pas dans ce spectre : les IIIème, IVème et Vème siècle voient naître et se développer le dernier beau fleuron de la sagesse antique à travers l'école néoplatonicienne en laquelle se rejoignent promesse de salut individuel et affirmation typiquement grecque de la toute-puissance de l'esprit. Le néo-platonisme se trouve au confluent de ces deux tendances.

 

Depuis le début du llème siècle après J.C., la philosophie est conçue comme un itinéraire spirituel ascendant. La pratique de la philosophie invite à une transformation de la vie et à un chemin spirituel : c’est vrai chez Philon d'Alexandrie pour qui la sagesse grecque annonce la sagesse divine comme si elle en avait été le chemin, comme chez Plotin pour qui l'émanation ne serait rien sans le voyage de retour vers l’Un absolu. Chez l'un comme chez l'autre, ce chemin spirituel passe par le détachement, l’ascèse et la méditation.

 

2 - Le néo-platonisme de Plotin

 

Le rôle d’Epictète

 

Pour comprendre le néoplatonisme et son ascétisme contemplatif, il faut revenir à Epictète qui annonce le détachement du néo-platonicien par rapport au monde. Acceptation, détachement, ascèse sont les trois données fondamentales qui se dégagent de l'enseignement d'Epictète. A cet aspect, il faut ajouter la pratique de la méditation : Va te promener seul, converse avec toi-même. (Epictète, Entretiens, III, 14, 1). La méditation fait partie désormais d'un ensemble de pratiques destinées à opérer une transformation intérieure.

 

La vie de Plotin

 

On ne sait que peu de choses de la vie de Plotin. Selon Porphyre, son disciple, Plotin avait honte de son corps ; pour cette raison, il ne voulait pas que l’on fasse son portrait et tenait cachés son lieu de naissance et sa généalogie, tout ce qui se rapportait à sa vie physique.

 

Il serait né en Egypte, à Lycopolis (Assouan en Haute Egypte), de parents romains. A 28 ans, attiré par la philosophie, il suit des cours à l’Ecole d’Alexandrie. Il étudie la philosophie auprès d'Ammonios Saccas qui nourrissait, dit-on, une vive admiration pour les brahmanes et transmit à son disciple cette admiration pour les philosophes hindous. Plotin, désireux de connaître la philosophie des Perses et des Hindous participe à une campagne de Gordien III contre les Perses. Après la défaite de Gordien, il se réfugie d’abord à Antioche puis à Rome où il enseigne pendant de nombreuses années. Son enseignement était ouvert à tous. Plotin apparaît comme directeur spirituel. Les premiers écrits de Plotin datent de 253. En 263, arrive à Rome un élève athénien, Porphyre, auquel nous devons la transmission de son œuvre. En 268, sa santé devient très faible et son état est aggravé par une ascèse rigoureuse. En 269, il quitte Rome et va s’installer chez un ami en Campanie. C’est là qu’il meurt, solitaire, l’année suivante.

 

Il laisse le souvenir d’un homme d’une bonté extrême, d’une infinie douceur, d’une droiture sans égale, ainsi que d’une intelligence supérieure.

 

Son école se développa pendant les deux siècles suivants et continua à vivre à Alexandrie après la fermeture de I'école d'Athènes par Justinien en 529.

 

Plotin présente toujours son enseignement comme un commentaire de la doctrine de Platon. Les néoplatoniciens puisent dans l'œuvre entière de Platon. Ils sont tournés vers Platon comme vers un enseignement éternellement actuel. Plotin n'a jamais eu l'intention de faire un nouveau platonisme. Mais, peut-être à l'insu de ce projet, est-il cependant un créateur malgré lui.

 

Amené à prolonger les positions platoniciennes, il avance dans la direction indiquée par Platon dans ses derniers dialogues, regardant le platonisme comme une sorte de révélation ; mais le néo-platonisme est une re-création du platonisme. Une doctrine ne peut triompher du temps qu'en se recréant sans cesse à partir de son intention génératrice. Ainsi, la vision plotinienne est-elle à la fois l'épanouissement authentique du platonisme et à partir de celui-ci, une véritable création.

 

Pour comprendre le néo-platonisme, il faut revenir sans cesse à la notion de chemin spirituel et ce chemin s'accomplit, selon la doctrine néo-platonicienne en deux temps distincts : l’exitus, I'émanation ou sortie et le redditus, le retour. L'exitus correspond au premier moment de cette procession qui va de l'intelligible platonicien vers le corporel. Le redditus correspond au retour de l'être vers l'intelligible, communion qui seule lui procure la joie : "si grande est sa joie à laquelle elle est parvenue" (Ennéade, Vl, 7(38), 34, 9-37). Une telle communion au Principe suprême, à la source originelle, représente pour Plotin, la fin du voyage.

 

Quand Porphyre, le disciple de Plotin, édita les traités de son maître qui n'étaient jusqu'alors accessibles qu'aux disciples confirmés, il ne les présenta pas selon leur ordre chronologique de parution, mais selon les étapes du progrès spirituel, six Ennéades :

 

-la première Ennéade, c’est-à-dire les neuf premiers traités, rassemble les écrits qui ont un caractère éthique ;

-les deuxième et troisième Ennéades se rapportent au monde sensible et correspondent à la partie physique ;

- Ies 4ème, 5ème et 6ème Ennéades ont pour objet les choses divines : l'Ame, I'lntellect et l'Un .

 

3. La théorie de l'émanation, de l'Un vers l’Univers sensible

 

"Souvent je m'éveille à moi-même en m’échappant de mon corps ; étranger à tout autre chose, dans l’intimité de moi-même, je vois une beauté aussi merveilleuse que possible. Je suis convaincu, surtout alors, que j’ai une destinée supérieure ; mon activité est le plus haut degré de la vie ; je suis uni à l’être divin, et, arrivé à cette activité, je me fixe en lui au-dessus des autres êtres intelligibles. Mais après ce repos dans l’être divin, redescendu de l’intelligence à la pensée réfléchie, je me demande comment j’opère actuellement cette descente, et comment l’âme a jamais pu venir dans les corps ..." (Ennéade. IV,8, 1)

 

Les Ennéades décrivent la descente ou l’émanation à partir de l’Un et l’ascension vers l’Un.

Cet Un, décrit comme le Bien, est unité absolue et plénitude. C’est de lui que découle tout être, mais aussi toute beauté. Aucun être n’existe hors de cette relation avec l’Un.

 

L’Un s’écoule à cause de sa surabondance, ce que Plotin décrit comme rayonnement ou émanation. Le niveau suprême se métamorphose en un état inférieur. Lors de ce processus, il perd unité et plénitude jusqu’à former le monde des corps.

 

Trois étapes, avec trois hypostases scandent le processus d’émanation : l’Etre, l’Intellect et l’Ame.

 

"Il y a d'abord l'Un qui est au-delà de l'Etre ; ... il y a tout de suite après l'Etre et l'Intellect, et, en troisième lieu, la nature de l'Ame (Ennéade V. 1, 110).

 

L’Un

 

"Si nous le nommons Un, c’est plus pour nous faire comprendre que pour le comprendre en lui-même. Il n’a pas de nature propre. Il n’est pas une unité comme celle dont on compose les nombres. Tout ce que nous disons de lui ne vise qu’à produire une intuition de cette absolue transcendance… En somme, l’Un n’est rien, n’a rien, ne fait rien, ne pense rien mais l'Un est cause de la cause. " (Ennéade Vl, 7, 38)

 

Plotin utilise plusieurs termes pour désigner le principe suprême : Un, Bien, Dieu. Il s’efforce de nous faire comprendre l’émanation par une série de métaphores évoquant comment un seul et même acte peut s’étendre à l’ensemble des choses afin d’en assurer la cohésion sans pour cela être matériel.

 

L'émanation est un rayonnement sans mouvement. L'Un ne sort pas en dehors de lui-même. Tous les êtres tiennent leur existence de l'Un. L'Un n'engendre ni ne crée : il émane à la façon de la lumière, à la façon d'une source.

 

L’Intellect

 

Du Un émane l’Esprit ou Intellect (Noüs). L’Intellect dérive de l’Un comme la lumière émane du Soleil, la chaleur du feu, le parfum de la fleur, par un rayonnement, un débordement de puissance, par une naturelle fécondité.

 

L’Intellect représente la sphère des Idées, des intelligibles ou archétypes éternels de toutes choses. Ce monde intelligible est tourné vers l’Un, mais en soi, il se différencie déjà. La pensée de l’Esprit nécessite la séparation du pensant et du pensé, et la différenciation des objets entre eux.

 

L’Ame

 

De même que la surabondance de l’Un rayonne hors de lui une énergie, de même de la plénitude de l’Intellect se produit un reflet, une imitation subalterne de l’intelligence parfaite. Cette réalité, c’est l’Ame, image de l’Intellect, énergie dérivée de lui qui lui ressemble comme la chaleur autour du feu.

 

C’est ce qui permet à l’Ame de produire et organiser le monde sensible, car elle ne cesse de contempler l’Intellect dont elle émane.

 

"D’un côté, l’Ame est rattachée à l’Intellect et par là, elle est comblée, jouit de lui, participe de lui et parvient à l’intellection ; d’un autre côté, elle est en contact avec ce qui vient après elle, ou plutôt elle engendre, elle aussi, des êtres qui seront nécessairement inférieurs à l’Ame. "

 

Cette Ame universelle contient toutes les âmes individuelles, à l’image des intellects singuliers dans leur rapport avec l’Intellect total.

 

A l'issue du processus d'émanation, Plotin affirme explicitement que l'âme fait le corps : elle se corporéifie, elle s'incarne. Mais Plotin rappelle tout aussitôt que chaque âme individuelle est rattachée à celle de l'Univers.

 

Si l'émanation conduit du centre à la circonférence, le Désir conduira de la circonférence au centre. Le désir est une émanation inversée, conversion de l'être vers son origine. Il s'agit d'un itinéraire tout au long duquel nous devons parcourir en sens inverse le chemin de la procession afin d'annuler la chute "ll faut fuir seul vers Lui seul " (Ennéade Vl, 9, 11)

 

Plotin utilise l'image du jet d'eau : les gouttelettes jaillissent du jet d'eau, source unique, et retombent ensuite en une multitude s'éparpillant. Elles sont l'image de la chute dans la matière et nous devons nous efforcer de remonter jusqu'à l'Un. Il en va de même des rayons lumineux, tous issus d'une même source mais se diffusant pour se perdre dans l'ombre où ils meurent. Nous devons nous détourner de cette fin tragique en nous efforçant de remonter à la source de lumière. Derrière le voile, chez Plotin, comme chez Platon, se trouve ce que nous devons parvenir à contempler.

 

Dans sa Vie de Plotin, Porphyre affirme : " (...) la fin et le but étaient, pour Plotin, d'être uni au Dieu suprême et de s'approcher de lui ".

 

Porphyre précise que Plotin atteignit ce but de I'union au Dieu ou principe suprême quatre fois durant les six années pendant lesquelles il fréquenta l'école de Plotin et que lui-même y est parvenu une fois. Il parle donc d'expériences très rares, que l'on peut qualifier de "mystiques" ou "d'unitives" : "union intime avec le Dieu qui est au-dessus de toutes choses" et "il vit le Dieu qui n'a ni forme ni essence parce qu 'il est situé par delà l’intelligence et l’intelligible". Ces instants privilégiés se détachent sur le fond d’une activité tournée vers l’Intellect. Si elles sont rares, elles n’en donnent pas moins sa tonalité particulière au mode de vie plotinien.

 

Le discours philosophique décrit ici une expérience dans laquelle il n’y a plus de conscience de soi, mais seulement un sentiment de joie et de présence. Cette expérience s’inscrit dans une tradition qui remonte au moins à Platon qui, dans le Banquet, parle de la vision soudaine d’une beauté et d’une nature merveilleuse, qui n’est autre que le Beau en lui-même, vision que Platon assimile à celle qui apparaît aux yeux de l’initié lors des mystères d’Eleusis.

 

Conscience d’un salut éternellement donné, la philosophie devient discipline de purification. Après une longue méditation, la lumière jaillit soudain dans l’âme. Nous pouvons donc percevoir le sensible comme l’intelligible, dans la mesure où l’un et l’autre ont l’Un comme fondement commun.

 

4 - Le message du néo-platonisme : "Vivre selon l'esprit"

 

Plotin a connu l'extase d'un visionnaire qui a vu, extase qui devrait devenir un état permanent de notre moi. L'extase de Plotin n'est pas le dernier stade d'un savoir transmis tout au long d'épreuves diverses. Mais elle n'est pas non plus l'extase des grands mystiques chrétiens tels Saint François d'Assise, Saint Jean de la Croix ou Thérèse d'Avila. La philosophie de Plotin ne fait pas appel à une Révélation : elle est une philosophie mystique du dévoilement.

 

L'adoption d'un certain "mode de vie", que Porphyre, disciple de Plotin, conseille à ses élèves, consiste à "vivre selon l'esprit", c’est-à-dire selon la partie la plus haute de nous-mêmes. Il faut vivre soi-même en âme raisonnable, s'efforcer de penser l'âme "en la considérant à l'état pur, parce que toute addition à une chose est un obstacle à la connaissance de la chose". De cette pensée, de cet intellect transcendant, I'âme reconnaît les traces en elle, sous la forme des principes qui lui permettent de raisonner. La réflexion philosophique conduit vers 1'1ntellect. Mais il y a deux voies d'accès : le discours philosophique et l'expérience intérieure, une connaissance de soi, comme devenant soi-même l'Intellect.

 

Il ne suffit pas d'acquérir des connaissances, il faut que ces connaissances deviennent nature en nous ", "qu'elles croissent avec nous". De la connaissance abstraite, il faut parvenir à la transformation de soi : cette transformation de soi est d'ailleurs un retour au véritable moi qui n'est autre que l'esprit en nous, le divin en nous (Idée du passage d'un moi inférieur à un moi véritable et transcendant).

 

Porphyre, dans le traité De l'abstinence, décrit donc un mode de vie propre au philosophe et affirme que la fin recherchée, c'est vivre selon l’esprit, l’intellect qui est partie de l'Intelligence divine.

 

Le vie selon l'esprit ne se réduit pas à une activité purement rationnelle : la theôria, la contemplation qui nous conduit au bonheur, ne consiste pas en une accumulation de raisonnements ni en une masse de connaissance apprises, ainsi qu’on pourrait le croire. Elle ne s’édifie pas ainsi morceau par morceau. La quantité de raisonnements ne la fait pas progresser. Il ne suffit pas en effet d’acquérir des connaissances, mais il faut que ces connaissances deviennent nature en nous, quelles croissent en nous.

 

Il faut se détacher de la sensation, des passions, ne donner au corps que le strict nécessaire, se retirer de l'agitation de la foule : la vie contemplative a pour corollaire la vie ascétique.

 

Plotin distingue trois niveaux de vertus. Il y a d’abord les vertus civiques : modération, courage, sagesse et justice (les vertus cardinales de Platon). Puis, viennent les vertus purificatrices qui, par le détachement des choses d’ici-bas, préparent l’âme à la contemplation.  Viennent enfin les vertus de l’âme vraiment purifiée qui est assimilation de l’âme avec son principe divin, l’Intellect, et qui peut même, culminer dans l’union avec l’Un.

 

La contemplation devient, en conséquence, transformation de soi, retour au véritable moi qui n'est autre que l'Esprit en nous : "Le retour ne se fait à rien d'autre qu'à notre véritable moi et l'assimilation ne nous assimile à rien d’autre qu'à notre véritable moi. Notre véritable moi, c'est l'esprit, et la fin que nous recherchons, c'est vivre selon l'esprit " (De l'abstinence. 1, 29, 4).

 

Le néo-platonisme est comme un effort de l'homme pour comprendre un ordre qu'il n'invente pas mais dans lequel il s'inscrit. C'est une nouvelle réflexion de la philosophie antique sur l'être, sa nature, sa place, et son but. Nous retrouvons ici le passage d'un moi inférieur au moi véritable et transcendant que nous avons rencontré tout au long de la philosophie antique.