Jeudis Philo

Moïse Maïmonide (1138 - 1204)

Conférence par Brigitte Boudon

 

Maïmonide est considéré comme le représentant le plus autorisé de la pensée religieuse et de la tradition du judaïsme. La philosophie de Maïmonide est une codification synthétique du judaïsme orthodoxe. Il est considéré comme le "second Moïse" du judaïsme.

 

Rabbi Moïse ben Maimon est talmudiste, philosophe, savant, médecin. Il est connu aussi sous l’acronyme de Rambam, chez les juifs. Il est l’auteur de nombreux travaux, surtout de la Mishneh Torah, «somme» en quatorze volumes de la Loi juive, et du Guide des Egarés (ou des Perplexes), traité philosophique d’une grande profondeur.

 

Son influence sur le judaïsme et sur l’histoire de la philosophie a été très importante. Tous les philosophes juifs postérieurs, y compris Spinoza, en ont bénéficié, ainsi que des penseurs chrétiens, Thomas d’Aquin en particulier, qui le surnomme « l'Aigle de la Synagogue ».

 

 

Né à Cordoue en 1138, Maïmonide est le fils du Rabbin Maymoun versé dans l’exégèse rabbinique. Son père l'éduque dans la Bible et le Talmud. En même temps, il fait des études scientifiques. Lorsqu'en 1148, les musulmans prennent Cordoue (dynastie des Almohades), leur chef Ibn Tamurt veut imposer la foi musulmane à tous, chrétiens et juifs.

La famille Maimon doit quitter la ville et traverse l’Espagne, l’Afrique du Nord – vivant quelques années à Fes, puis la Palestine, pour s’installer finalement en Égypte à Fostat (le vieux Caire), en 1165.

 

Il se consacre au commerce des pierres précieuses avec son frère et, en même temps, il commence à donner des leçons de philosophie qui le rendent célèbre comme philosophe, théologien et médecin. A tel point d’ailleurs que le premier ministre de Saladin le nomme médecin de la cour et met à sa disposition les moyens nécessaires pour qu’il cesse son commerce et se consacre totalement à l’étude.

 

Maïmonide devient célèbre et riche. Grâce à la protection de Saladin, il peut échapper aux accusations selon lesquelles il aurait embrassé l’Islam pour ensuite revenir au judaïsme.

 

C’est au Caire que Maïmonide écrit ses œuvres et se fait connaître à travers le monde juif comme un maître spirituel et une autorité dans le domaine de la Loi. Mort au Caire en 1204, il est inhumé en Terre d’Israël, à Tibériade.

 

1. Le premier livre de Maïmonide est un court Traité de logique, qu’il écrit en arabe (Sina‘at al-Mantiq), alors qu’il n'a qu'une vingtaine d'années.  Cet ouvrage a été, dans sa version hébraïque, le texte classique d’introduction à la logique aristotélicienne pour les jeunes philosophes juifs jusqu’au début de la période moderne.

Cet ouvrage est un exemple de pédagogie. Il expose l’essentiel de la logique aristotélicienne telle que l’enseignaient les grands penseurs persans, Avicenne, et surtout Al-Farabi, « le deuxième Maître », le premier étant évidemment Aristote.

Dans les versions hébraïques, le Traité s'intitule Les Mots de la logique. Maïmonide explique à l’honnête homme le sens technique des mots utilisés par Aristote. Partant des mots, dûment inventoriés, pour aller aux choses désignées, le Traité tient du lexique mais il reste un exposé ordonné, où les chapitres se succèdent rationnellement. Le sens des mots y est expliqué avec concision et illustré par des exemples clairs. À la fin de chaque chapitre, Maïmonide dresse soigneusement la liste des mots étudiés. L’ouvrage est un modèle, un chef d’œuvre de clarté et de concision.

 

2. En 1158, Maïmonide commence à rédiger sa première grande œuvre, un "commentaire en arabe de la Mishna", qu’il achève en 1168.

La Mishna (« répétition » en hébreu) est la première et la plus importante des sources rabbiniques obtenues par compilation écrite des lois orales juives, considéré comme le premier ouvrage de littérature rabbinique. La Mishna est écrite en hébreu.

L'ouvrage de Maïmonide contient trois monographies sur des sujets philosophiques et théologiques :

 

. en premier lieu, l’introduction générale du commentaire examine les questions majeures concernant le fondement de l’autorité de la loi rabbinique, ainsi que la méthodologie de la transmission et de l’interprétation de celle-ci ; elle comprend aussi un développement sur le phénomène de la prophétie et sur sa relation avec la Loi.

 

. En deuxième lieu, elle aborde la question du véritable bonheur humain et contient aussi la fameuse interprétation de l’auteur concernant les treize «Principes du judaïsme» :

 

. Dieu est le seul créateur tout puissant de toutes choses

. Dieu, le Créateur, est l'Un et l'Unique

. Dieu est incorporel, non-physique et éternel ; il n'a aucune ressemblance

. Dieu est antérieur au monde, le monde n'est donc pas éternel

. Dieu est le seul à qui adresser ses prières

. Les mots des Prophètes sont vrais

. la prophétie de Moïse est vraie et Moïse est le père de tous les Prophètes

. La Torah a été donnée à Moïse

. Il n'y aura pas d'autre Torah que celle donnée à Moïse

. Dieu est omniscient, il connaît tous les actes et les pensées des humains

. Dieu récompense ceux qui suivent ses commandements et punit ceux qui les transgressent

. Il y aura un Messie qui viendra

. la résurrection des morts se produira au moment voulu par le Créateur

 

. La dernière partie de la préface constitue une préparation à l’éthique et à la psychologie ; il est souvent édité indépendamment du commentaire et communément appelé Les Huit Chapitres. C'est une synthèse entre l'éthique d'Aristote et la morale juive traditionnelle.

 

3. Un autre ouvrage majeur de Maïmonide est le Livre des commandements (Séfer ha-Misvot). Ce livre, écrit en arabe, recense et définit les 613 commandements (misvot) de la Loi juive et a été conçu comme un travail préparatoire à la Mishneh Torah.

 

4. La Mishneh Torah

 

"Répétition de la Torah" fait allusion au verset 17:18 du Deutéronome

Quand il (celui qui aura été désigné roi d'Israël) s’assiéra sur le trône de son royaume, il écrira pour lui, dans un livre, une copie de cette loi, qu`il prendra auprès des sacrificateurs, les Lévites.

 

Cette "répétition de la Torah", Maïmonide avait l’habitude de l'appeler «ma grande compilation». Elle a été rédigée entre 1170 et 1180. Le dessein ambitieux de l’auteur était de remplacer la Mishnah en tant que code pratique de la Loi juive. En 14 livres, Maïmonide reprend pour chaque loi la somme des enseignements talmudiques, afin d'en tirer des règles pratiques.

 

Pendant le millénaire qui a suivi la compilation de la Mishnah, en 200 environ, beaucoup de lois nouvelles avaient été discutées et adoptées. Ainsi, pour Maïmonide, la Mishnah ne pouvait plus servir de guide pour l’action ou la pratique, et un nouveau code était nécessaire. La Mishneh Torah a été conçue par lui pour en tenir lieu. En fait, en dépit de certaines critiques, jugeant ce travail trop personnel, elle fut bientôt acceptée par l’ensemble du judaïsme et demeure aujourd’hui un texte de base de la loi rabbinique.

 

Le premier volume de la Mishneh Torah a été appelé le Livre de la connaissance. Il contient une présentation systématique et une codification de ce que Maïmonide estimait être les fondements théologiques et philosophiques du judaïsme. Écrit dans un style simple et non technique, cet ouvrage est la meilleure introduction à la pensée de Maïmonide. Il y souligne l'harmonie entre la loi judaïque et la philosophie.

 

 

Le « Guide des Egarés »

 

Ce grand ouvrage philosophique a été rédigé en arabe à la fin des années 1180 et traduit en hébreu du vivant de Maïmonide. Une traduction latine dans la première moitié du XIIIe siècle.

 

Le livre contient de nouvelles interprétations, originales, de sujets bibliques, tels que la Création, le Jardin d’Éden, Abraham, Moïse et Job.

 

Du point de vue philosophique, il traite des problèmes de l’éthique, de la psychologie, de la philosophie de la nature et de la métaphysique, mais il est peut-être, plus encore, un ouvrage de philosophie politique ou juridique.

 

 

Ce Guide est destiné à ceux qui, ayant étudié la philosophie et acquis une solide connaissance, restent perplexes et confondus, bien que fermes en matière religieuse, à cause des expressions ambiguës et figuratives contenues dans les Écritures Saintes. Afin de les remettre sur le chemin de la foi, Maïmonide ne cherche pas à défendre la foi contre la philosophie, mais vise plutôt à harmoniser foi et raison.

 

L’ouvrage s’adresse à un étudiant, Joseph ben Judah ibn Sham’un, qui se trouve égaré ou rendu perplexe par le conflit apparent entre le judaïsme et la science ou la philosophie.

 

Maïmonide tente de lui montrer, et à tous ses autres lecteurs, que l’on peut être totalement fidèle à la fois à la tradition de la Bible et du Talmud et à l’investigation intellectuelle entièrement libre, telle que la requièrent la science et la philosophie.

 

Il montre la solidarité mutuelle de la Loi divine et de la recherche rationnelle : chacune a besoin de l’autre.

 

Par exemple, la première ordonne de connaître Dieu et de l’aimer, mais il ne peut être connu que par l’étude de sa création, c’est-à-dire par les sciences naturelles. De leur côté, la science et la philosophie enseignent que c’est dans l’excellence de l’esprit que consiste la véritable perfection humaine et que seule une loi divine, qui vise des buts spirituels aussi bien que purement matériels, est capable de créer une communauté politique dans laquelle cette excellence intellectuelle est aisément assurée.

 

 

Dans différents chapitres de l’ouvrage, il présente, de manière intentionnelle, des points de vue contradictoires, et seul un lecteur entraîné aux méthodes rigoureuses de la logique et du discours scientifique sera capable de discerner les nuances ou allusions permettant de déterminer l’opinion véritable de l’auteur.

 

Le fait que le Guide ait ainsi été écrit à la manière d’un puzzle, rempli d'énigmes, fait qu'aujourd'hui encore, quelque huit cents ans après sa rédaction, des spécialistes débattent encore de ses secrets.

 

Souvent présenté comme un fils spirituel d'Aristote, Maïmonide affirme cependant clairement une démarche fondamentalement ésotérique et mystique, et la nécessité des rites et des prières sans lesquels la religion se réduirait à une simple méditation intellectuelle sur Dieu. C'est pourquoi, l'on peut considérer Maïmonide comme un représentant de ce courant “néo-platonicien” qui s'exprima en Occident jusqu'au XIVème siècle, même si de nombreux exégètes le considèrent comme un philosophe aristotélicien.

 

Dans le Guide des égarés (III,VI), une parabole nous met sur la voie.

Soit un château, et Dieu comme le roi en son château. Les mathématiciens et logiciens, les savants naturalistes, mais aussi la masse des non-philosophes, seront comme des voyageurs qui, voulant voir le roi, tourneraient autour du château sans pouvoir y pénétrer ou sans pouvoir dépasser le vestibule. Les philosophes seuls entreront jusqu'au cœur de palais et verront la présence même du roi, c'est-à-dire de Dieu.

 

Le Guide exalte précisément cette connaissance supérieure et philosophique de la réalité. Mieux : il se propose de dévoiler et d'expliquer les secrets de la Torah ; il sera donc une herméneutique, puisqu'il oppose le sens manifeste des Écritures et leur sens profond et caché et puisqu'il se propose de dire ce sens enveloppé.

 

Maïmonide écrit aussi divers traités scientifiques et médicaux.

 

Maïmonide appartient à une école dont on peut dire qu’elle a été fondée par le musulman Al-Farabi et à laquelle se rattache Averroès, lequel naquit à Cordoue douze ans avant Maïmonide.

Les profondes ressemblances entre les deux Cordouans semblent, cependant, être dues plus à des sources et à des cadres de référence philosophiques communs qu’à une influence directe de l’un sur l’autre.

 

Pour certains sujets, Maïmonide était proche aussi d’Avicenne. Dans ses textes sur le caractère sublime de l’expérience religieuse (par exemple, Guide des égarés, III, 51), il semble avoir été marqué par l’influence du soufisme ; mais l’expérience dont il parle est essentiellement intellectuelle, à savoir la conjonction de l’esprit avec le flux de l’intelligence divine.

 

La philosophie de Maïmonide a régné jusqu’à Spinoza, qui a parfois été appelé le «dernier des disciples médiévaux de Maïmonide». On assiste depuis peu à une renaissance de ses idées chez les penseurs juifs. En particulier, nombreux sont ceux qui, en Israël, recherchent dans l’œuvre de Maïmonide une philosophie juridique et politique qui aiderait à affronter les problèmes du nouvel État juif.