Jeudis Philo

Saint Thomas d'Aquin (1224 - 1274)

Conférence par Brigitte Boudon

 

 

I – la vie de Thomas d’Aquin

1224 : naissance de Thomas au château de Roccasecca près d’Aquino (Italie du Sud)

1230 : présenté comme oblat à l’abbaye du mont Cassin

1239 – 1244 : Etudes à la Faculté des arts de Naples

1244 : entrée de Thomas chez les Frères Prêcheurs à Naples malgré l’interdiction familiale

1245 – 1252 : Thomas est étudiant en théologie à Paris et à Cologne sous la régence du maître aristotélicien Albert le Grand

 

L’enseignement

1252 – 1256 : Thomas devient bachelier et obtient sa licence de professeur.

Le 12 août 1257 : Thomas (33 ans) est nommé Maître de la Faculté de théologie de Paris.

 

1256 – 1259 : Thomas est maître de théologie à Paris

1259 – 1268 : Thomas est maître de théologie en Italie. Il écrit la Somme contre les Gentils, et la Somme théologique.

1252 et 1269-1272 : deux retours de Thomas à Paris, querelles doctrinales avec Bonaventure et les franciscains.

 

1272 – 1273 : derniers enseignements de Thomas à Naples

7 mars 1274 : mort de Thomas à Fassanova, alors qu’il était en route vers le concile de Lyon.

 

1323 : canonisation de Thomas ( Saint Thomas d’Aquin)

1567 : Saint Thomas, Docteur de l’Eglise

 

Deux grandes filiations :

Saint Dominique 1170 – 1221 : fondateur de l’ordre des Dominicains

Albert le Grand 1207 – 1280 : maître de théologie de Thomas

 

Saint Dominique ou le monde du livre

Dieu est le Verbe fait chair. Si les franciscains insistent sur le monde sensible, la chair, les dominicains sont avant tout des êtres de Parole et de langage. Dieu est acte de parole.

L’ordre des frères Prêcheurs est le suivant  : Proclame la parole ! Prêche le Verbe !

 

Albert le Grand

Du fait de sa culture encyclopédique, Albert le Grand fut appelé doctor universalis. Il commente les œuvres d’Aristote, en quoi il reprend la tradition néoplatonicienne des commentaires grecs et arabes. Il est un des plus grands naturalistes de son temps. Albert distingue clairement les questions que l’on peut résoudre à l’aide de la raison et les questions de foi qui se fondent sur la révélation. Toutes les questions qui relèvent de la raison doivent pouvoir être résolues par un examen rationnel.

 

Thomas d’Aquin a été durant quelques années élève d’Albert le Grand. Il est considéré comme le plus grand penseur du Moyen Age. Il a entrepris de lier dans un vaste système, l’aristotélisme à la philosophie chrétienne héritée de Saint Augustin.

 

Au XIXème siècle, l’Eglise catholique choisit son œuvre pour fonder le dogme chrétien.

Parmi ses œuvres très nombreuses : La Somme contre les Gentils, la Somme théologique et Questions.

 

II - Quelques grandes idées de Saint Thomas :

 

Aristotélicien par sa méthode, saint Thomas n’en est pas moins demeuré distinct d’Aristote.

 

Foi et raison :

 

Elles ne peuvent se contredire dans la mesure où elles émanent tous les deux de Dieu. Par conséquent, la théologie et la philosophie ne peuvent pas aboutir à des vérités divergentes. Elles diffèrent par leur méthode : la philosophie part des choses créées pour remonter à Dieu, alors que la théologie prend Dieu comme point de départ. La philosophie rend d’importants services à la théologie, en fondant rationnellement la foi et en la défendant, car les principes de la foi, qui sont surrationnels, ne sont pas pour autant irrationnels.

 

Le Dieu de Saint Thomas :

 

Alors que le Dieu d’Aristote est une finalité qui attire tout à elle, le Dieu de saint Thomas est un créateur brisant l’indifférence et le néant pour faire jaillir le monde. Malgré leur proximité, de l’un à l’autre, il y a toute la distance qu’introduit la Révélation.

 

Il reprend la distinction d’Aristote entre forme et matière, puissance et acte.

 

Vertus cardinales naturelles et vertus théologales

 

Les vertus théologales ne sont accessibles à l’homme que par la grâce de Dieu : foi, amour, espérance. L’amour y ordonne tous les actes humains vers le but divin suprême. Les vertus cardinales sont définies comme perfection des facultés naturelles. Ainsi, il faut associer à la raison la sagesse et l’intelligence, à la volonté la justice, à l’effort le courage, au désir la mesure.

La confiance en la raison : la théologie de Thomas d'Aquin s'articule sous la lumière d'une confiance active en la raison. Jamais croyants et théologiens n'avaient été encore confrontés à la rationalité scientifique. Mais au moment où les progrès techniques faisaient passer l'homme d'une économie de subsistance agraire à une économie urbaine, les générations nouvelles vont tenter une approche rationnelle de la maîtrise du monde.

 

Une vision optimiste de l'homme : la philosophie de Thomas d'Aquin, son ontologie qui reconnaît à l'homme une autonomie de l'intellect et de la connaissance, conduit à un renouveau de l'humanisme dans le sens où l'homme reprend une place d'importance, aux côtés de Dieu, dans les réflexions philosophiques; mais aussi dans le sens où sa philosophie substitue à une vision négative de l'homme une vision positive et optimiste du rôle de l'homme, reflet de Dieu, mais agissant dans le monde par le biais d'un raison indépendante. L'homme de la Renaissance est prêt à surgir de l'homme médiéval.

 

Retour à l'idée d'une nature désacralisée : avec Thomas d'Aquin, une nouvelle vision de l'homme, maître de la nature, s'annonce. Cette évolution atteindra son point culminant au Siècle des Lumières.

 

En résumé, la doctrine de Saint Thomas présente une très grande cohérence. C'est un vaste cercle qui inclut Dieu, l'homme, l'âme, la nature, la connaissance, et ne laisse rien de côté. Avec sa tentative pour intégrer la synthèse aristotélicienne dans la pensée chrétienne, Saint Thomas a joué un rôle essentiel dans l’histoire de la philosophie. C’est une démarche qui paraissait impensable à l’époque car les deux philosophies semblaient inconciliables.

 

D’ailleurs le caractère contradictoire de certaines théories d’Aristote avec le dogme chrétien ont parfois conduit l’Eglise à interdire certains écrits et à condamner une série de thèses philosophiques de Thomas par l’Evêque de Paris (en 1277). Par la suite, la philosophie chrétienne s’acheminera vers un rationalisme plus marqué.

 

III - LA SOMME CONTRE LES GENTILS  (Summa contra gentiles)

 

Le dominicain cherche à convaincre avec des arguments. Thomas écrit par exemple la Somme contre les Gentils, une vaste réfutation pour montrer aux païens qu’ils sont dans l’erreur. Le mot Gentils est un terme patristique pour nommer les païens.

 

C’est un des ouvrages les plus importants de St Thomas. Il y expose avec clarté et concision un ensemble incomparable de doctrines et de notations philosophiques. Le titre que Thomas avait prévu : Livre sur la vérité de la foi catholique contre les erreurs des païens.

 

Il se divise en 4 livres :

. Livre I : Dieu

. Livre II : La Création

. Livre III : La Providence

. Livre IV ; La Révélation

 

Introduction par 9 chapitres définissant le but de l’ouvrage et le parti adopté de sérier raisons philosophiques et raisons théologiques.

 

Livre I : Dieu, Cause première en récapitulant tout l’héritage de l’Antiquité et du premier millénaire grec, arabe et latin : l’existence de Dieu, laquelle est  non évidente (contre une lecture de l’argument dit de saint-Anselme), puis ses perfections : bonté, unité, infinité, intelligence, vérité, volonté, vie et félicité.

 

Livre II : la causalité créatrice et l’univers des créatures, le problème de l’éternité du monde, les créatures intellectuelles.

 

Livre III : problème de la finalité propre aux réalités créées et spécialement à l’homme. Cette fin est la félicité. Thèmes classiques de providence divine, de destin et de hasard, de loi morale…

 

Livre IV : grands thèmes théologiques de Trinité et Incarnation, mais aussi de multiples exposés philosophiques. Fameux chapitre 11 traitant du Verbe ou Logos en Dieu.

 

IV - LA SOMME THEOLOGIQUE (Summa theologiae)

 

Ouvrage le plus célèbre de St Thomas, c’est un monument parfois comparé à une cathédrale, par son ampleur et la rigueur de sa structure.

 

Tout y est soigneusement agencé. Tout répond à tout. Chaque idée est élaborée en conjonction avec les autres. Tout semble participer à l’organisation de cette construction sans donner l’impression qu’il y ait une quelconque hésitation. Toutes les notions fondamentales de la pensée de Thomas y sont disposées le long d’un ordre minutieusement choisi : de Dieu, on passe à la nature, puis à l’homme et à la morale avant de revenir à Dieu par les sacrements.

 

Le terme Somme a le sens de condensé, de résumé rationnellement organisé, comme aujourd’hui, on emploie le terme de sommaire. Par cet ouvrage, il a voulu composer, au bénéfice des apprentis théologiens, un ouvrage structuré, méthodique et aux matériaux soigneusement choisis.  La Somme théologique est constituée de trois parties :

 

. Première partie : De Dieu

. Seconde partie : Du mouvement des créatures vers Dieu

. Troisième partie : Du Christ médiateur

 

La Somme théologique s’explique par les joutes verbales de la Scolastique du 13ème siècle à Paris, les disputationes. On apporte à une question des arguments pour (pro), puis des arguments contre (sed contra), suivis de la réponse elle-même (responsio). On examine ensuite les arguments particuliers (ad1, ad2) selon la réponse.

La structure d’une question et d’un article

La traduction du latin est dramatique et enlève toute la subtilité de la question. D’où l’intérêt de revenir au texte latin.

 

Question 1

 

La doctrine sacrée, qu’est-elle ? a quoi s’étend-elle ?

Article 1 : est-ce qu’il ne serait pas nécessaire qu’il y ait une autre science,  outre les disciplines philosophiques ?

Utrum : est-ce que ne pas ?

 

La réponse commence toujours par : videtur quod non : il semble que non

Opinions ou arguments des autres (mal traduit par objections)

  1. il est superflu de recourir à une autre doctrine que philosophique
  2. Aristote : il n’est pas nécessaire d’ajouter aux disciplines philosophiques une autre doctrine.

 

Puis, sed contra :

en sens contraire : St Paul : une autre doctrine a bien sa raison d’être.

 

Toujours une référence des Ecritures pour justifier sa thèse qui viendra après.

 

Respondo dicendum : je réponds en disant …. C’est sa thèse personnelle. La traduction réponse est trop dogmatique.

 

Réponses : une doctrine sacrée, acquise, par révélation, est nécessaire.

Ad primum, ad secondum : ce sont les arguments finaux

Explications (mal traduit par solutions) :

 

  1. la doctrine sacrée consiste dans les choses qui dépassent la raison humaine
  2. la théologie est d’un autre genre que la philosophie.

 

Exemple : Question 1 -  article 5 : la doctrine sacrée est-elle supérieure aux autres sciences ?

Question 2 – article 33

Les cinq preuves de l'existence de Dieu ou les cinq voies

 

Saint Thomas s’oppose à l’argument ontologique de saint Anselme en jugeant celui-ci insuffisant. Il dit qu’une preuve de l'existence de Dieu est nécessaire étant donné que celui-ci ne va pas de soi mais il n’admet pas que la seule idée de Dieu suffise à démontrer son existence. Les deux Sommes de Saint Thomas offrent l'une et l'autre cinq "voies" qui, toutes cinq, partent de l'observation d'une réalité sensible et dégagent une série de causes qui a cette réalité sensible pour base et Dieu pour sommet.

 

. La première voie part de l'expérience du mouvement. L'être qui se meut ne peut pas être à la fois moteur et mû ; il faut donc chercher hors de lui son moteur, sans toutefois régresser à l’infini. Car admettre une série infinie de causes reviendrait à poser une série de causes sans cause. Ce qui contribuerait à faire du mouvement un effet sans cause. Il faut donc qu'il y ait une cause motrice première qui est Dieu.

 

. La deuxième voie, proche de la première, est fondée sur la notion de cause efficiente : rien ne peut se causer soi-même, non plus que se mouvoir. Il faut donc en poser une qui soit la première de toutes, donc non causée. On peut s'élever à Dieu, comme de l'œuvre à I'ouvrier, de I 'effet à la cause.

 

. La troisième voie se fonde, elle, sur l’idée de nécessité. Le fait que les choses naissent et périssent montre que leur existence n'est pas nécessaire. D’où la conclusion logique que seul un être nécessaire situé en dehors d’elles a pu les faire être.

 

. La quatrième voie utilise en revanche la notion de comparaison. Les choses sont inégalement bonnes, nobles, vraies. Ces différences impliquent l'existence d'un terme de comparaison où se trouve réalisé ce qui n'apparaît ailleurs que de façon relative. Existence d’un être supérieur fondant toutes ces différences.

 

. Cinquième voie : la tendance harmonieuse des êtres vers une fin intelligente exclut tout hasard. Ceci conduit à affirmer l'existence d'une intelligence ordonnatrice du monde.