Jeudis Philo

Friedrich Hegel (1770 - 1831), le penseur de l'Histoire

Conférence par Brigitte Boudon

 

Le système philosophique de Hegel ne se comprend que par rapport à celui de Kant, qui lui-même ne peut se comprendre que par rapport à celui de Descartes. Les systèmes s’enchaînent par réaction les uns aux autres.

 

Le XVIIIème siècle s’engouffre dans la voie ouverte par Descartes, retenant l'autorisation pour la pensée de ne se confronter qu'à elle-même. Pour Descartes, nous ne sommes pas sûrs des objets que nous percevons mais nous avons l'assurance du fait de la pensée : cogito ergo sum, je pense donc je suis ; d'où l'idée de la primauté du sujet pensant sur l'objet pensé.

 

Le XVIIIème siècle est appelé le siècle de la raison. Mais la grande nouveauté de ce siècle est de faire de l'expérience l'une des conditions même de l'exercice de la raison. La raison n'est plus dissociable de l'expérience. Les philosophes des Lumières n'ont confiance que dans l'expérience, seule source véritable de connaissance et source de la science. C'est le champ des phénomènes que la raison explore maintenant. Le XVIIIème siècle est majoritairement empiriste, à l'école des anglais Locke, Berkeley et Hume dont Condillac se fait l'écho en France. Berkeley affirme : "Supprimez Ie sujet sensible et vous supprimerez Ie monde".

 

Kant fait, à son tour, du sujet le centre de la connaissance. Rappelons-nous son conseil : "Aie le courage de te servir de ton propre entendement".

 

C'est à une dissection de la raison humaine que se livre Kant, posant au travers de toute son œuvre la question de l'usage, de l'étendue et des limites de la raison. Il s'agit dans tous les domaines scientifiques ou moraux de comprendre et de rechercher les limites de la raison. Dans la Critique de la raison pure, en 1781, Kant conclut que la raison est incapable d'atteindre le réel, le noumène. La raison n'aperçoit que ce qu'elle produit d'elle-même d'après ses propres plans, le phénomène.

 

Le réel et le vrai sont donc produits par le sujet connaissant qui organise les choses au moyen de sa sensibilité et de son entendement. La science n'atteindra pas la chose en soi, la réalité (noumène) existant en dehors de la représentation (phénomène) que nous en avons. La connaissance est donc une accumulation d'idées, représentations ou phénomènes, d'où le nom d'"Idéalisme" donné à la théorie de Kant. Le monde est donc pure apparence et la connaissance n'est pas objective.

 

Le XVIIIème siècle s'était ouvert avec Descartes sur une immense confiance en la raison ; il s'achève, avec Kant, sur le constat de ses limites.

 

Dès la fin du XVIIIème siècle, l'histoire s'accélère avec une série de révolutions. Le XlXème siècle est donc le siècle des révolutions politiques, économiques, sociales... Au XlXème siècle, l'histoire des idées s'inscrit dans le débat pour ou contre l'idéalisme.

 

Le XlXème siècle hérite donc de la question du noumène, de la chose en soi. Faut-il admettre la réalité du noumène puisqu'il n'est pas accessible à la raison pure ? Dieu va-t-il disparaître, emporté avec son noumène ?

 

La grande question de l'idéalisme consiste à savoir si ce sont les idées qui mènent le monde ou non, les idéalistes répondant par l'affirmative à cette question. Hegel et Schopenhauer sont à ranger parmi les "idéalistes". Contre cet idéalisme, s'érigent Kierkegaard, Marx, Nietzsche et Bergson. Tous donnent naissance à de nouveaux courants d'idées : positivisme, matérialisme et existentialisme.

 

1 - L'idéalisme absolu de Hegel

 

Hegel est né à Stuttgart, fils d'un fonctionnaire des finances. Ses professeurs développent en lui les idées de la philosophie allemande des Lumières toute pénétrée de l'idéalisme de Kant mais il lit aussi Rousseau. A 18 ans, il entre au séminaire protestant de Tübingen. Il est le compagnon de Schelling et Hölderlin. C'est alors qu'il s'éprend, comme ses camarades, des idées de la Révolution française. En 1793, au terme de ses études n'ayant pas la vocation de pasteur, il prend un poste à Berne puis à Francfort où il compose ses premiers écrits. En 1806, il publie la Phénoménologie de I'Esprit. En 1809, il est à Nuremberg où il rédige son ouvrage capital, la Science de la logique et en 1816, il obtient une chaire à l’université de Heidelberg, mais ce n'est qu'une étape qui le mène l'année suivante en 1817 vers l'Université de Berlin... En bref, un parcours sans faute. Il est reconnu de son vivant comme l'un des plus brillants esprits de son temps, "I'Aristote des temps modernes" pour reprendre l'expression d'Alain : rien ne lui échappe ; il construit pas à pas un système complet qui embrasse le droit, I'esthétique, I'histoire, la religion... avant de mourir en novembre 1831.

 

Hegel dit dans l'Encyclopédie des sciences philosophiques : "Ce que je me suis proposé et ce que je me propose comme but de mes travaux philosophiques, c'est la connaissance scientifique de la vérité". Il veut passer de la conscience immédiate à une science de la connaissance. Au terme d’un long parcours intellectuel, son système aboutit à une philosophie de l'histoire, réconciliation de l'homme avec son destin. En fait, tout le système de Hegel est une philosophie de l'esprit qui débouche sur une philosophie de l’accomplissement de l’histoire.

 

L'idéalisme de Hegel, c'est cette foi en l'esprit. "Les idées mènent le monde", affirme-t-il dans les Leçons sur la philosophie de l'histoire.

 

La conscience malheureuse de l’homme

 

Hegel part du constat que l’homme aspire toujours à l’Infini et que cet insatiable désir demeure insatisfait. Et c’est pourquoi les hommes s’affrontent, dans une lutte multiforme : le désir est graine de violence et, seule, le peur de mourir est principe de soumission ou de servitude. Tel est le ressort de la fameuse dialectique du maître et de l’esclave. L’homme est inquiet, en proie au dilemme du divorce ou de la réconciliation.

 

La conscience humaine est malheureuse, aspirant à ce qu’elle ne peut être, désirant l’infini qu’elle ne peut obtenir. Tel semble être l’inexorable destin qui nous frappe, tous, croyants et incroyants.

 

Hegel va donc chercher ce qui pourrait réconcilier l’homme avec Dieu, avec l’absolu, et c’est ainsi que se constitue la fameuse dialectique hégélienne.

 

2 -  La dialectique chez Hegel

 

Hegel n'utilise pas le terme dialectique pour désigner un processus de raisonnement mais pour désigner la marche interne de la pensée par contradictions surmontées selon un rythme ternaire où la thèse (affirmation) et I'antithèse (négation) se dépassent et se conservent dans la synthèse, comme une chose et son contraire qui ne formeraient qu'un tout.

 

Hegel, cependant, n'a jamais utilisé les termes thèse, antithèse et synthèse. Ces mots sont cependant habituellement utilisés, à tort ou à raison, pour désigner la marche de sa pensée et la place de la dialectique dans son système.

 

La dialectique est donc d'abord une opposition de contraires, opposition de deux contradictions, marque du déchirement de l'homme et de son inquiétude face aux oppositions de l'infini et du fini, de Dieu et de l'homme, des hommes entre eux, de l'homme contre lui-même.

 

Ce qui fonde la dialectique de Hegel, c'est la succession de contradictions à l'œuvre dans le réel et dans l'histoire. C'est dans la nature de l'esprit de nier sans relâche. Le mouvement de l'esprit nous porte d'une position extrême à l'autre. C'est le va-et-vient dialectique, balancement entre deux opinions interdisant la conciliation. A moins qu'un troisième terme ne vienne exorciser les oppositions, permettant d'accéder au positivement rationnel. Deux oppositions peuvent donc se trouver réconciliées par l'introduction d'un moyen terme.

 

L’esprit commence par poser l'idée la plus générale, I'idée d'être ; idée la plus générale puisque tous nos concepts expriment des manières d'être. L'idée d'être, voilà la thèse primitive. Etre blanc, être noir, être bon, être étendu, voilà déjà quelque chose ; mais être sans détermination aucune, c'est n'être rien, c'est ne pas être. Voilà que l'être pur et simple équivaut au non-être : c'est l'antithèse. Cette contradiction se résout par le devenir ; car devenir, c'est à la fois être et n'être pas encore : c'est la synthèse.

 

Hegel veut comprendre ce qui est, en déceler le sens et la direction. Hegel (comme Aristote, lui même s'appuyant sur Héraclite, auteur de la formule "Le conflit est père et roi de toutes choses") a compris que le mouvement (la contradiction est un mouvement de l'esprit) est l'âme des choses parce que, partout, il y a des conflits à surmonter, des négations à résoudre. Elle permet de saisir conceptuellement ce mouvement dans son unité (c'est la secrète harmonie des contraires chez Héraclite). Toute chose finie exclut l'autre mais l'inclut d'une certaine façon pour pouvoir s'opposer à elle, comme le fini qui inclut l'infini.

 

Exemple de la dialectique du maître et de l’esclave :

Nous sommes en présence de deux adversaires : le premier accepte de risquer sa vie ; il accepte la mort ; il se nie lui-même en tant qu’existence ; le second non. Dans un premier temps, le premier devient le maître du second qui devient l’esclave. Dans une deuxième étape, le maître devient dépendant de l’esclave ; l’esclave reconquiert sa liberté par son travail et le maître devient l’esclave. Et ainsi de suite. C’est un enchaînement sans fin, à moins que la raison objective mette un terme à cet affrontement et trouve une conciliation où il n’y aurait plus ni maître ni esclave.

 

Si le maître est courageux, il n’en reste pas moins qu’à force de se faire servir par l’esclave, il finit par dépendre de lui, au point de devenir peu à peu l’esclave de celui-ci par paresse. A l’inverse, si l’esclave est peureux et préfère se soumettre au maître que mourir, il n’en reste pas moins qu’à force d’obéir et de travailler pour celui-ci, il finit par acquérir une discipline et un savoir-faire qui font de lui le maître du maître.

 

Hegel appelle ce retournement la ruse de la raison. Par celle-ci, il souhaite montrer que même si l’humanité n’est pas spontanément raisonnable, la raison demeure quand même sa vocation. Si l’histoire humaine est parcourue de passions, de tyrannies et de servitudes, c’est avec ses passions néanmoins que l’on fait de la raison.

Hegel prétend donc par le biais de la dialectique atteindre scientifiquement la totalité. La science est le mouvement du fini vers l'infini, de l'entendement limité vers la raison libre, de la différence vers la conciliation. L'entendement doit être conduit par la raison pour se surmonter. La dialectique ainsi conçue est une science de la connaissance permettant d'atteindre la totalité, de dépasser l'opposition entre l'objectivité, les corps matériels sont des objets indépendants les uns des autres, et la subjectivité qui considère la multiplicité des corps d'un centre unique de perspective.

 

 

3 – L’Encyclopédie des sciences philosophiques

 

En 1830, Hegel publie l’Encyclopédie des sciences philosophiques, le plan du système de l’ensemble de la philosophie. C’est la dernière œuvre de Hegel. Elle rassemble tout le système de sa pensée, elle montre comment l’Idée, en se présentant sous la forme de la Logique, sort de son abstraction pour s’incarner dans la Nature, avant de s’en extraire et de se recueillir sous la forme de l’Esprit.

 

Elle mérite bien son nom d’Encyclopédie, puisqu’elle présente un cycle de figures dialectiques articulées aboutissant à un Tout. Sorte d’odyssée grandiose dont l’objet n’est pas de tout expliquer, mais de libérer la pensée de tout ce qui la réduit à une particularité aveugle, à une généralité vide.

 

L’édifice se présente sous forme ternaire. Ses trois grandes parties, qui sont les trois moments fondamentaux de l’auto-développement de l’absolu sont :

 

. la Logique : s’organise autour de l’Etre, de l’Essence et du Concept :

 

« La Logique doit être conçue comme le système de la raison, comme le royaume de la pensée pure. Ce royaume est celui de la vérité, telle qu’elle existe en-soi et pour-soi, sans masque ni enveloppe. »

 

La logique n’est pas ici une théorie formelle des lois de la pensée en concepts, jugements et conclusions, mais « la science de l’idée pure, c’est-à-dire de l’idée dans l’élément abstrait de la pensée. » Elle prétend être le système de la raison pure, le règne de l’idée pure, qui est la vérité. Cela signifie que son contenu est la présentation de Dieu, tel qu’il est dans son essence éternelle avant la création de la nature et d’un esprit fini.

 

. la Philosophie de la nature : mécanique, physique et organique :

. mécanique : espace et temps ; matière et mouvement ; mécanique absolue ;

. physique : individualité générale, particulière, totale ;

. organique : les trois premiers règnes de la nature : minéral, végétal et animal

 

 

. la Philosophie de l’Esprit : expose les trois stades du rapport de l’esprit à lui-même :

 

. Esprit subjectif : c’est l’impact de l’esprit objectif dans le monde manifesté ; ses manifestations se retrouvent dans l’Anthropologie (âme), la Phénoménologie de l’esprit ( conscience) et la Psychologie (sujet) ;

 

. Esprit objectif : il façonne le monde extérieur selon sa volonté ; il se manifeste sous la forme du Droit, de la Morale (moralité juridique) et de l’Ethique (moralité supérieure) ;

 

. Esprit absolu : autonome, il se connaît lui-même ; il constitue les savoirs de l’Art, de la Religion et enfin de la Philosophie.

 

 

4 - La philosophie de l’histoire : la destinée humaine comme accomplissement de l'histoire

Hegel a une haute idée de l’importance de l'histoire. Il est d'une certaine manière venu à la philosophie par le biais de l'histoire. Il est à l’écoute de son temps et se trouve être le témoin d'une époque riche en événements : Révolution française, Empire, guerres européennes, changements institutionnels. Il cherche à comprendre le pourquoi de l'histoire, ses ressorts. Il est persuadé que la réalité nous est intelligible, qu'un sens se manifeste dans l'histoire, que l'histoire humaine progresse vers un but.

 

Hegel voit dans l'accomplissement de l'histoire la manifestation de l'esprit absolu. Hegel affirme un Dieu conçu comme esprit infini se réalisant à travers l'histoire.

 

Sa philosophie de l’histoire repose sur le principe « que la raison domine le monde, que l’histoire universelle s’est donc aussi déroulée sous le signe de la raison. »

 

« Le but de l’histoire universelle est donc que l’esprit parvienne au savoir de ce qui est véritablement. »

 

Les actions des individus humains, les « personnalités de l’histoire universelle » sont utilisées par l’esprit universel pour la réalisation de ses fins. Les individus de l’histoire universelle « sont dans le monde les plus impressionnants. Ils savent ce qu’il y a à faire et leur action est la bonne. Les autres doivent leur obéir, parce qu’ils sentent cela. Leurs paroles, leurs actions sont ce qui pouvait se dire et se faire de mieux. »

 

Ils ont pourtant l’illusion de ne poursuivre que leurs fins, mais en vérité, la ruse de la raison se sert d’eux en vue des fins universelles. Ils ne sont que les administrateurs de l’esprit universel. Il ne s’agit pas de faire le bonheur de l’individu ; la marche de l’esprit universel à travers l’histoire doit piétiner mainte fleur.

 

« L’histoire universelle n’est pas le lieu de la félicité. Les périodes de bonheur y sont des pages blanches. »

 

La dialectique montre les contradictions qui sont les moments du devenir d’une totalité, dont le dernier stade laisse chaque fois derrière lui les deux précédents. C’est pourquoi les situations et les phénomènes historiques ne sont pas pour Hegel des apparitions fortuites, mais sont des phases nécessaires du déploiement d’un organisme plus riche. L’histoire bien comprise, bien interprétée, constitue l’intériorisation remémorante de l’esprit.

 

L’esprit lui-même s’est aliéné, ou extériorisé, et s’est à nouveau réconcilié avec soi, ou a fait retour en soi. La pensée de Hegel décrit le processus dans lequel l’esprit se plonge dans la forme de la nature, qui lui est étrangère, et revient à lui en l’homme, à travers l’histoire.

 

Dans le mouvement de l’esprit, chaque stade de développement et de contradiction qui se manifeste est nécessaire, car à la fin, toutes les étapes seront supprimées au sein de la totalité : elles ne peuvent exprimer la vérité qu’ensemble.

 

« Le vrai est le tout. Mais le tout n’est que l’essence qui s’accomplit par le déploiement. »

 

« J’ai suivi l’évolution de la conscience, sa marche progressive, depuis la première opposition immédiate entre elle et l’objet jusqu’au savoir absolu. »

 

Par cette présentation organique du tout, Hegel veut surmonter les dualismes de Kant, par exemple, noumène et phénomène, foi et savoir etc. Hegel pense que la tâche de la philosophie réside dans le fait de saisir son temps dans des pensées, de donner une expression au présent, de comprendre ce qui est.

 

Terreur et Etat :

 

Hegel a été considéré parfois comme l’apologiste de l’Etat et le responsable du totalitarisme. Il est vrai que Hegel a dit que l’Etat est « l’idée divine sur la terre », mais il n’a jamais pensé que l’Etat apporterait la liberté absolue sur terre, comme l’ont pensé certains révolutionnaires. Au contraire ! A travers sa critique de la Révolution française, il n’a cessé de prévenir à l’avance qu’un tel Etat ne pouvait aboutir qu’à la terreur.

 

En revanche, il a toujours pensé que l’Etat était le seul rempart contre la terreur, car il a vu dans celui-ci non pas un pouvoir, mais l’intelligence en acte de l’humanité décidant de s’auto-organiser et d’advenir à elle-même, en fournissant à la conscience collective une possibilité de mémoire et d’intelligence infiniment supérieure à celle dont peuvent disposer la famille et la société civile. Aussi est-il plutôt à ranger du côté des penseurs libéraux donnant du temps au temps afin que les hommes adviennent à eux-mêmes.

 

 

5 - L’esthétique de Hegel

 

Hegel voit dans l’art l’apparition de l’absolu sous la forme de l’intuition. La beauté artistique se situe entre le sensible en tant que tel et la pensée pure.

 

Hegel s’élève contre un certain aspect de la vision grecque, à savoir la notion d’imitation. C’est dans l’Esthétique qu’il explique que la volonté d’imiter la nature est une grossière erreur : « jeu présomptueux, l’art serait alors comme un ver qui s’efforce en rampant d’imiter un éléphant. » Il faut prendre le Beau au sérieux et comprendre que «le beau artistique est supérieur au beau naturel parce qu’il est un produit de l’esprit. »

 

« N’est beau que ce qui trouve son expression dans l’art en tant que création de l’esprit. » Il s’agit pour Hegel d’une création libre.

 

La beauté artistique est «deux fois née de l’esprit», une première comme représentation mentale, une seconde comme représentation artistique de l’image psychique. Elle réalise l’accord entre le sensible et l’intelligible, entre le matériel et le spirituel. Le Beau ou la beauté, les termes sont ici identiques, est un mode d’existence matériel de l’Esprit, représenté par la peinture, l’architecture, la poésie, par toutes les formes très diverses de l’expression artistique. Le Beau est une apparence essentielle de l’Esprit, une manifestation de la Vérité.

 

Si la beauté artistique est la seule qui vaille, c’est parce qu’elle est celle qui est née de l’esprit et restituée par lui.

 

« Autant l’esprit et ses productions se situent au-dessus de la nature et de ses phénomènes, autant la beauté artistique s’élève au-dessus de la beauté naturelle

 

Hegel n’a cessé de le répéter : « l’art a pour objet la présentation de la vérité. »

 

« Le contenu de l’art est l’idée, sa forme en est la structuration sensible et imagée. Or l’art doit médiatiser ces deux aspects de telle sorte qu’ils constituent une libre totalité réconciliée. »

 

« L’art et ses œuvres appartiennent eux-mêmes à l’ordre du spirituel en tant que jaillis de l’esprit et engendrés par lui, quand bien même leur présentation porte en elle l’empreinte de l’apparence sensible et pénètre le sensible par l’esprit. »

 

L’esthétique de Hegel va essentiellement consister en une hiérarchisation chronologique des étapes de l’évolution de l’art dans la religion, puis dans la philosophie. Hegel développera également une triple historicité de l’art :

 

. symbolisme, classicisme, romantisme : telles sont les grandes étapes de l’idée du beau ;

. architecture, sculpture, peinture, musique et poésie : l’art le plus élevé est celui qui parvient à s’affranchir au maximum de la sphère sensible ;

. la dissolution de l’art dans la religion : l’art appartient désormais à une époque révolue de l’histoire humaine. Le progrès de l’art vers la religion est déjà réalisé et ce progrès s’achèvera avec la philosophie, elle seule parvient à penser l’intériorité d’une façon qui convient pleinement à la nature de l’esprit absolu.

 

 

6 - La philosophie de la religion

 

La déchirure entre le fini humain et l'infini divin, ce divorce entre révélation et raison est le point de départ de tout son système qui vise à leur réconciliation.

 

La Grèce ancienne, qui est l'une de ses sources d'inspiration, lui semble avoir mieux réussi l'harmonie. Le destin de l'homme y est lié au destin de la cité et la religion civique assure la transition d'un espace mental à l'autre, du fini à l'infini, en toute harmonie. La religion y est le ciment de l'Etat et garantit l'unité du tout. Sa réflexion est donc attirée dès les origines sur les relations que doivent entretenir la religion et l’Etat : ce point de départ est aussi le point d'aboutissement de son système.

 

A l'inverse de la Grèce, le christianisme impose une rupture entre le fini et l'infini. Le Dieu transcendant des Juifs et des Chrétiens reste étranger à ses créatures que sont l'homme et la nature. Kant n'a-t-il pas dit que Dieu est inconnaissable à la raison pure. Le christianisme est dans l'incapacité apparente de réconcilier Dieu et le monde.

 

Tout le système de Hegel vise à la réconciliation du christianisme et de l'homme, du christianisme et du monde, du christianisme et de l'Etat, sur le modèle grec. En découle une philosophie de l'histoire qui impose le christianisme comme le fil conducteur de l’histoire de l'humanité.

 

« Le contenu de la religion chrétienne en tant que le plus haut stade de développement de la religion en général coïncide parfaitement avec le contenu de la vraie philosophie. »

 

La philosophie est la preuve de la vérité du fait que Dieu est amour, esprit, substance…Le savoir humain est l’accomplissement de la réalité de Dieu.

 

 

Conclusion

 

Toute la trajectoire de Hegel est celle qui mène du divorce avec le christianisme à la réconciliation. Pour ce faire, il a consciemment bâti un système dont la valeur vient de sa compréhension globale de l'univers, de l'homme et de Dieu ; c'est la dernière grande tentative d'appréhender les trois grands thèmes de la métaphysique dans un système unifié. Tout se tient dans ce système, I'homme, la nature, Dieu, I'Etat, I'art, la philosophie et la religion dans une compréhension volontairement unifiée qui fait du monde la manifestation de l'esprit.

 

L'idée forte de ce système idéaliste est que l'homme est essentiellement esprit, et l'esprit consiste essentiellement à se dégager de l'être immergé dans la nature, puis à se réconcilier avec elle ; mais aussi avec son propre être. La contradiction est la marque de l'infini imprimée dans le fini pour l'obliger à sortir de soi.

 

L'histoire est la manifestation de la marche de l'esprit, pris dans le mouvement nécessaire de la conciliation des contraires qui fait avancer inéluctablement l'homme vers un devenir. L'histoire a t-elle un sens ? Sans aucun doute, répond Hegel. Mais le progrès des choses est lié au progrès immanent de la pensée. On ne peut comprendre qu’après coup : rétrospectivement, on comprend que certaines situations impliquaient des conflits, des contradictions. L’homme prend conscience du sens de l’histoire au terme de sa réalisation.

 

 

Quelques éléments bibliographiques

Principales œuvres de Hegel :

La Phénoménologie de l’esprit, Gallimard, 1993

Science de la logique, 3 tomes, Aubier, 1972-1991

Principes de la philosophie du droit, Vrin, 1975

Encyclopédie des sciences philosophiques, Vrin, 1970-1988

 

Etudes sur Hegel

Hegel et l’hégélianisme, PUF, Que sais-je ? , 1982

La pensée politique de Hegel, PUF, 1992, Bernard Bourgeois

Hegel, Bernard Bourgeois, Ellipses, 1998

Le vocabulaire de Hegel, B.Bourgeois, Ellipses, 2000