Jeudis Philo

Nicolas de Cues, ou de la Docte Ignorance (1401 - 1464)

Conférence par Brigitte Boudon

 


Nicolas de Cues est le grand philosophe et théologien du XVème siècle. Philosophe, savant ouvert aux mathématiques, à l’astronomie, prédicateur, écrivain, homme d’action, le cardinal Nicolas de Cues est aussi un grand théologien. Il participe déjà à l’humanisme de la Renaissance par sa fréquentation des manuscrits grecs et le sentiment de son originalité.

 

Né à Cues, petit village situé sur la Moselle, entre Trêves et Coblence, il s’appelle Nicolas Krebs ou Chrippfs, surnommé le Cusain. Il va en Italie pour s’initier au droit et à la médecine, mais y fait surtout des mathématiques et des sciences. Il inaugure une carrière ecclésiastique, part en 1437 en Orient, revient en Occident avec des manuscrits grecs. Devenu évêque dans le Tyrol, il milite pour une réforme de l’Eglise. Il livre un combat incessant pour la paix et produit une œuvre philosophique considérable. Il est désigné par le pape Nicolas V pour une mission itinérante de deux ans à travers l’Allemagne et il y favorise l’instruction populaire, combat les superstitions, adopte toujours des positions conciliatrices.

 

Vers la fin de sa vie, il est ami du nouveau pape Pie II qui l’apprécie pour son esprit de tolérance. Il renonce à la méthode scolastique d’exposition ( qui était la discipline reine depuis le 12ème siècle), pratique l’art du dialogue, est très habile dans la science des Nombres et cherche des conciliations par dépassement des oppositions.

 

Conscient de l’étendue de la Terre et de la variété des civilisations, il rêve à des moyens d’unification et de coopération. C’est un esprit déjà moderne. Il n’a pas créé d’école et son œuvre n’a guère été lue, jusqu’à ce que Ernst Cassirer (1874-1945), anthropologue et chercheur en sciences sociales le sorte de l’oubli. De retour de Constantinople vers Rome, il reçoit une sorte d’illumination intellectuelle et conçoit sa méthode de la coïncidence des opposés, fondée sur un dépassement de la logique aristotélicienne.

 

En défendant l’idée que le monde est infini, Nicolas de Cues ouvre un nouveau rapport au monde. Il réagit contre la scolastique et la pesanteur des raisonnements formels. Il trouve que la théologie est vécue trop souvent de l’extérieur, qu’elle a perdu la profondeur de Dieu comme celui de la Nature et des hommes.

Il fait la transition entre le Moyen Age et la Renaissance. Il est le philosophe ou théologien de la Docte Ignorance. C’est un des principaux disciples de Maître Eckhart.

 

Ses œuvres principales : Le Dieu caché, la Quête de Dieu, La Filiation divine, l’Annonciation, la Docte Ignorance. Plusieurs études sur la Quadrature du Cercle, le Jeu de boule, Idiota ( quatre dialogues avec un profane), Le Béryl, l’Etre-pouvoir, Dialogue sur la Genèse, La Concordance catholique, La Paix de la foi…

 

Théologie négative et docte ignorance

 

Le lien mystérieux entre Dieu, la Nature et l’homme, ce lien est bien celui d’une analogie. C’est un lien invisible, insondable.

Pour connaître Dieu, il ne faut donc pas s’appuyer sur ce qui est, mais sur ce qui est indicible, irréductible. Ne pas hésiter à voir Dieu comme infini. L’homme et la Nature également. La pensée de Socrate (je sais que je ne sais rien), celle de Denys l’Aréopagite (on connaît Dieu de ne pas le connaître) convergent vers un même centre.

 

Pour connaître l’homme et Dieu, il ne faut pas avoir peur de passer par l’infini, par le mystère. L’homme se trouve alors dans un état de docte ignorance : Ignorant, parce qu’il est un être fini et n’est pas capable de saisir l’infini divin. Docte, parce qu’il se sait ignorant.

 

« Il faut que le jugement devienne ignorant et se tienne comme à l’ombre, s’il veut vous apercevoir, mais, ô mon Dieu, qu’est-ce d’autre, cette ignorance, qu’une docte ignorance ? Aucun n’approche votre infinie grandeur, ô mon Dieu, que celui qui se tient dans l’ignorance, à savoir celui qui sait qu’il ne vous connaît pas. Vous donc, ô grand Dieu, qui êtes l’infinité même, vous êtes un Dieu dans l’essence duquel je connais que le pouvoir être est l’être en acte. » Traité de la vision de Dieu

« Jamais, les hommes ne peuvent s’entendre sur une connaissance affirmative de Dieu, mais ils peuvent s’entendre sur leur ignorance de Dieu. »

 

« La religion est le moyen que les  hommes ont trouvé pour assumer l’inconnaissable, et c’est pourquoi elle peut apporter à la liberté ce qu’il lui faut de civilisation pour qu’elle ne se retourne pas contre l’homme.  »

 

Nicolas de Cues annonce souvent une manière nouvelle de sentir et de penser. Bien que son platonisme soit principalement celui de Proclus, il devine l’importance du texte du Ménon de Platon où un jeune esclave retrouve par lui-même la solution d’un problème de géométrie. Il ouvre ainsi des voies nouvelles.

 

Une révolution cosmologique

 

Son œuvre La Docte Ignorance opère une véritable révolution cosmologique en appliquant à la machine du monde l’image de la sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part, en affirmant qu’un observateur, en quelque lieu qu’il soit, se croirait immobile au centre de l’univers.

 

Vision plus révolutionnaire, comme le dira plus tard Giordano Bruno, que le simple renversement de Copernic. Vision héliocentrique.

 

 

Dieu est l’infini absolu en qui se confondent maximum et minimum : c’est la célèbre coincidentia oppositorum, véritable moteur philosophique de la pensée de Nicolas de Cues. Il jette les prémisses de ce que les cosmologues modernes appellent l’univers en expansion.

 

Dieu transcende toute affirmation et toute négation. Ainsi la considération de l’infini abolit les règles de la logique traditionnelle aristotélicienne fondée sur le principe de non contradiction qui fonctionne dans nos raisonnements habituels.

 

 

Textes

. La docte ignorance – Docte ignorance I,1

. La coïncidence des opposés – Docte Ignorance I, 4 et 7

. La révolution cosmologique – Docte Ignorance, 11-12

. Foi et raison – Comment lire la Genèse ?

. Sagesse populaire – Idiota

. La paix de la foi – Paix de la foi

. Mystique – Du Béryl

. Ouverture sur Islam – Coran

. Homme dans le monde – Jeu de Boule